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1 février 2022 2 01 /02 /février /2022 09:10

 

La banche est ce banc d'argile ou de marne qui affleure. Qui émerge du brouillard. Qui disparaîtra bientôt pour un autre spectacle : les bernaches cravants. Des oies qui se regroupent en reposoir de haute mer sur l'eau.

La banche, nous la découvrons aujourd'hui avec la falaise, toujours à Sainte-Marie-de-Ré mais sous le soleil, en marchant sur la plage depuis la thalasso.

Elle apparaît comme une pâtisserie du dimanche, une succession de couches qui ont, quand on coupe le millefeuille, la couleur de la pâte feuilletée, de la crème pâtissière mais en plus prononcé.

C'est une image du temps, des strates à réveiller l'archéologue qui sommeille en vous, et qui feraient le bonheur du chasseur de fossiles s'il se promenait par là.

Mais la banche, je la rencontre aussi quand je fais mon jardin et que j'enfonce ma fourche, maintenant ma grelinette. Ici, dès qu'on creuse, on est dans la banche. Ce qui ne décourage pas le jardinier. Ce qui ne réjouit pas non plus le chasseur-collecteur: à mesure qu'il avance en âge, il renonce à l'accumulation capitaliste et se débarrasse méthodiquement de sa collection.

La banche que rencontre la grelinette correspond parfaitement à la définition du mot. À la signification qu'il a dans cette région. De « couche calcaire ou argilo-calcaire disposée par bancs, qui se trouve sous la terre arable ». D'un lit de pierres horizontal. De pierres à bâtir. D'un étal où il n'y aurait qu'à se servir. Comme si l'on ne payait pas sa viande chez le boucher. Comme s'il n'y avait pas de carrière à creuser. De pierre à tailler.

C'est toujours l'idée. Qu'il suffit de se baisser. Qu'on peut ramasser les légumes comme on cueillait les fossiles. Sans travailler. On touche les dividendes. On ne les touche pas en euros, ni en actions nouvelles, mais en nature. En légumes ou en pierres.

Il faut creuser plus longtemps, plus profond pour atteindre la roche-mère. L'étymon germanique. Bank, un mot qui désigne d'abord un récif, une arête. Puis, dans les langues romanes qui l'empruntent, dont la nôtre, un siège long et étroit où pouvaient se tenir plusieurs personnes ; où l'on peut toujours s'asseoir, tous les deux ou avec les copains ; causer, manger, boire ; dormir, si on est seul et sans domicile ; si le banc n'a pas été transformé en siège une place, grillagé ou incliné, garni de plots voire de pics.

Le banc était un siège réservé à une certaine catégorie de personnes ; des marchands de légumes ou de volailles comme on en voit encore dans certains marchés, celui de Lezay où nous allions souvent, dans les Deux-Sèvres. Où sur le même banc on vendait les légumes de son jardin, des fruits et des fleurs de saison; sur un autre des lapins vivants, des poules : on ne connaissait pas l'influenza aviaire.

Le banc était l'étal du marchand. Du boucher ou du poissonnier. Il y a toujours, dans les halles, des bancs de boucherie ou de poissonnerie à reprendre.

Le banc était enfin un comptoir où se faisait en public le commerce d'argent. D'où l'italien banca qui nous donna notre banque. Banque est donc un doublet de banche.

Combien de temps cette situation va-t-elle durer ? C'est ce que nous nous demanderons, la prochaine fois. En attendant les bernaches cravants. En regardant la mer monter. Nous nous poserons, pour trouver le temps moins long, la question des taux bas. Une question essentielle, bien que nous n'ayons pas de projet immobilier. Que nous n'ayons aucune raison de nous inquiéter. Il n'empêche. Il faut être de son temps et de son pays. Écouter le Gouverneur de la Banque de France quand il parle des taux bas. « Bas pour longtemps ». Quand il dit ça en anglais. Low for longer. Pour intriguer. Nous écouterons François Villeroy de Galhau s'interroger. Dans son discours à l'Université Paris-Dauphine. Combien de temps cette situation va-t-elle durer ? C'est ce que nous nous demanderons aussi. En voyant la banche disparaître progressivement. Dans les vagues.

La banche
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28 janvier 2022 5 28 /01 /janvier /2022 07:47

 

Qu'est-ce qu'il pêche, ce pêcheur installé sur le petit sentier de halage? Qu 'est-ce qu'on peut bien pêcher, alors, dans la Vivonne ?

Proust répond sans hésiter des vairons. Lui-même en a pêché, dans sa jeunesse. L'enfant, ce qu'il pêche, c'est le vairon. Un poisson excellent. Comme appât à truite ! Plus tard, il passera peut-être aux choses sérieuses : aux carnassiers. En attendant, il se fait la main. Avec le menu fretin.

Ces petits poissons ne deviendront jamais grands. On ne leur en laisse pas le temps. Et Proust se rappelle comment on les pêchait. Combien il s'amusait « à regarder les carafes que les gamins mettaient dans la Vivonne pour prendre les petits poissons ». Il se souvient aussi des blocs qu'ils faisaient. Luisants et changeants.

Leur couleur est variée, d'où leur nom. Ils sont, ces vairons, comme les pantoufles de Cendrillon. Comme elles étaient à l'origine. De vair, autrement dit fourrées. Avec la peau du petit-gris qui est une espèce d'écureuil. D'une couleur indécise. Comme les yeux quand ils ne sont ni bleus, ni marrons. Quand ils sont gris vert ou gris bleu.

La couleur des vairons n'est pas fixée. Ils changent aussi de forme. Les blocs qu'ils font, dans la Vivonne, se dispersent et disparaissent pour se reformer un instant après. Proust s'en souvient. Ou plutôt le narrateur. Quand il voit les jeunes filles sur la digue. Quand leurs traits charmants sont encore indistincts et mêlés. Quand elles ne sont pas individualisées, et qu'il peut dire: « N'en aimant aucune, je les aimais toutesIl aime leurs rires qui viennent de l'enfance. Et quand il les voit passer, quand elles ne sont déjà plus que des passantes, qu'une image, il est ce pêcheur qui pêche sur le sentier de halage. Un vairon en carafe.

Nous qui lisons, nous voyageons avec la petite bande. Nous nous transportons, suivant la métaphore, de Balbec à Combray, du Grand-Hôtel de la Plage aux bords de la Vivonne. De l'aquarium aux eaux vives. Où il y a des vairons à pêcher. Des vairons dont on n'a pas oublié les blocs qu'ils faisaient. C'est le souvenir que réveille le cortège que l'on voit s'éloigner. En pensant que c'est aussi de l'enfance qu'il s'éloigne.

« Depuis ces jours si différents de celui où je venais de les voir sur la digue, si différents et pourtant si proches, elles se laissaient encore aller au rire comme je m'en étais rendu compte la veille, mais à un rire qui n'était pas celui intermittent et presque automatique de l'enfance, détente spasmodique qui autrefois faisait à tous moments faire un plongeon à ces têtes comme les blocs de vairons dans la Vivonne se dispersaient et disparaissaient pour se reformer un instant après ; leurs physionomies maintenant étaient devenues maîtresses d'elles-mêmes, leurs yeux étaient fixés sur le but qu'ils poursuivaient ; et il avait fallu hier l'indécision et le tremblé de ma perception première pour confondre indistinctement, comme l'avait fait l'hilarité ancienne et la vieille photographie, les sporades aujourd'hui individualisées et désunies du pâle madrépore. »

Ce pêcheur n'est pas un inconnu. Nous l'avons rencontré du côté de Guermantes (dans Un amour de Swann), juste après le Pont-Vieux. Sur le sentier de halage. Contrairement aux vairons qu'il pêche, il n'a pas bougé. Il est toujours sous le feuillage bleu d'un noisetier, sous son chapeau de paille. On dirait qu'il a pris racine. Les vairons changent, les jeunes filles grandissent, deviennent Albertine, Rosemonde, Andrée, maintenant on ne les confond plus. Le pêcheur, lui, n'a toujours pas de nom.

« À Combray où je savais quelle individualité de maréchal ferrant ou de garçon épicier était dissimulée sous l’uniforme du suisse ou le surplis de l’enfant de chœur, ce pêcheur est la seule personne dont je n’aie jamais découvert l’identité. Il devait connaître mes parents, car il soulevait son chapeau quand nous passions ; je voulais alors demander son nom, mais on me faisait signe de me taire pour ne pas effrayer le poisson. (Swann 166/132) »

Le pêcheur de la Vivonne est un des rares personnages de La Recherche qui n'ait pas de nom. Avec le narrateur. Qui ne demande pas le nom des jeunes filles qu'il voit passer sur la digue. Qui se tait : « pour ne pas effrayer le poisson. »

 

 




 

 

 

 

 

 

 

 

 

Vairons
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26 janvier 2022 3 26 /01 /janvier /2022 08:40
Paon et pivoines

 

« Nous nous souvenons, nous allons au-devant d’un paon et nous trouvons une pivoine. » À l'ombre des jeunes filles en fleurs

La pivoine n'est pas là pour dire, avec sa couleur, l'ardente passion ou la timidité des sentiments. Si elle symbolise bien l'amour, c'est, vu qu'elle n'est ni rouge, ni rose (ni blanche, ni mauve), « la zone de charmes interchangeables » dans quoi nous errons voluptueusement avec Albertine, Rosemonde, Andrée. C'est l'étonnement (inévitable) qui nous saisit quand nous découvrons la différence « entre les stylisations du souvenir et la réalité ».

C'est la déception. Celle d'Orphée aux enfers, quand il se retourne vers Eurydice. Celle que nous éprouvons tous quand nous nous souvenons. Le paon que nous recherchions, nous le retrouvons pivoine. Au souvenir, il semble donc logique de préférer la mémoire involontaire.

C'est cela, et autre chose. Il y a, dans cette phrase, ce que nous apprend l'histoire naturelle, et ce que montre en le cachant la littérature. Comment passer d'un règne dans un autre, et changer de genre. Proust nous décrit, étape par étape, une métamorphose. La transformation d'un paon en pivoine. Comme en son temps et dans son livre Ovide.

Et il nous révèle, l'espace d'une phrase, non seulement l'envers du décor, mais aussi la machina : la machinerie. Les mécanismes de sa création. Qui est, comme le souvenir et c'est ce que l'on découvre ici, un processus. Une recréation.

Pivoine et paon sont souvent associés dans les peintures et les porcelaines chinoises. Dans les estampes japonaises. Des paons bleus posés sur des rochers avec fleurs de pivoine nous transportent dans des jardins de rêve, nous plongent dans une douce rêverie. On les retrouve même confondus dans un papier peint dominoté fabriqué au début du XIXe siècle par l'Atelier Boulard (le modèle est au Musée des Arts Décoratifs de Paris), dans les pivoines bleu paon. Ces deux termes interchangeables sont donc des motifs, comme les dragons et pagodes, de chinoiseries. Ou plutôt, la Chine étant passée de mode, de japonaiseries.

Si Proust les associe, c'est pour rapprocher, par jeu, deux paronymes, et que nous nous demandions -ce que nous ne ferons pas- sur quelle proximité sémantique cela débouche. Quel sens en tirer, au moins, quelle intention en déduire. Quelle volonté de crypter son message, afin de le rendre plus clair. De disséquer, sous couleur d'observer. De percer le mystère.

Nous ne chercherons pas les rouages de l'amour, les ressorts de la création, nous ne les chercherons pas plus longtemps.

La réponse est dans les tableaux d'Elstir :

«Le plus grand nombre de ceux qui m’entouraient n’étaient pas ce que j’aurais le plus aimé à voir de lui, les peintures appartenant à ses première et deuxième manières, comme disait une revue d’Art anglaise qui traînait sur la table du salon du Grand-Hôtel, la manière mythologique et celle où il avait subi l’influence du Japon, toutes deux admirablement représentées, disait-on, dans la collection de Mme de Guermantes. Naturellement, ce qu’il avait dans son atelier, ce n’était guère que des marines prises ici, à Balbec. Mais j’y pouvais discerner que le charme de chacune consistait en une sorte de métamorphose des choses représentées, analogue à celle qu’en poésie on nomme métaphore, et que si Dieu le Père avait créé les choses en les nommant, c’est en leur ôtant leur nom, ou en leur en donnant un autre qu’Elstir les recréait. Les noms qui désignent les choses répondent toujours à une notion de l’intelligence, étrangère à nos impressions véritables, et qui nous force à éliminer d’elles tout ce qui ne se rapporte pas à cette notion. » À l'ombre des jeunes filles en fleurs, Noms de pays : le pays.

La réponse était peut-être déjà dans les estampes japonaises, dans les « études de fleurs et d'oiseaux » (Kachôga), thème traditionnel d'origine chinoise qui connaît au Japon un véritable essor sous l'ère Tenpô (1830-1844). Dans cette série, éditée vers 1830-1835, chaque estampe est accompagnée d'un bref poème (haiku).

Dans leurs gravures de fleurs et d'oiseaux, Hokusai et Hiroshige représentent deux approches différentes. Réaliste chez Hokusai qui sait ce que nous apprend l'histoire naturelle, qui a les qualités d'observation et la précision descriptive d'un botaniste. Plus poétique chez Hiroshige qui recherche davantage l'évocation sensorielle. Mais la beauté de ses fleurs et de ses oiseaux est fragile. On voit combien le plaisir est fugace, la vie éphémère. Le désir tel qu'il s'exprime ici est nostalgie. Proust dirait « une joie mélancolique » (Les plaisirs et les jours).
Dans cette estampe d'Utagawa Hiroshige, paon et pivoines, en parfaite symbiose, se confondent : la queue de l'oiseau est devenue un bouquet.

Kujaku ni Botan (« Paon et pivoines »), estampe d'Utagawa Hiroshige (1797-1858).  Réédition ancienne (1960-70) avec des bois regravés, Éditeur : Yuyudo.  Éditeur d'origine : Jakurindo. Date du premier tirage : 1832-34.

Kujaku ni Botan (« Paon et pivoines »), estampe d'Utagawa Hiroshige (1797-1858). Réédition ancienne (1960-70) avec des bois regravés, Éditeur : Yuyudo. Éditeur d'origine : Jakurindo. Date du premier tirage : 1832-34.

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19 janvier 2022 3 19 /01 /janvier /2022 09:41

 

Ces bernaches qui se regroupent en reposoir de haute mer sur l'eau à marée haute composent, je l'ai dit, un magnifique tableau. Malgré le brouillard ou à cause de lui.

Ce n'est plus une bernache que je vois, une bernache cravant à ventre noir (Branta bernicla bernicla), mais un cygne. Un cygne vide. Un cygnifiant absolu qu'il me faudra remotiver.

En me faisant passer pour un canard siffleur, en sifflant du Wagner, mais sans succès. Il n'y a là ni Lohengrin, ni Vaisseau fantôme. Rien à attendre du brouillard, rien à craindre non plus.

Rien que des leurres. Des appâts à canards. Ces bernaches cravants qui nagent en rond, immobiles dans les vagues, ne sont pas plus vivants que les leurres en plastique que j'ai pris pour de vrais canards, un jour que je marchais vers Fort Lapointe ou Fort Vasou, comme on l'appelle à Fouras, en suivant le sentier qui longe la Charente. En prenant quand il le fallait l'étroit chemin de bois qu'on avait mis sous mes pieds.

Censés mettre en confiance mes futures proies, ces canards qui flottent sur l'eau comme sur la terre m'accompagnent désormais dans mes marches. Je les vois partout. Même ici, dans ce reposoir de haute mer sur l'eau à marée haute. Et l'on ne m'y reprendra plus. Je ne confondrai plus une bernache cravant à ventre noir et une bernache du Canada. Un vrai canard vivant et un leurre en plastique. Si réaliste soit-il. Même dans le brouillard, je les distinguerai.

En attendant, cette impression qu'elles donnent, mes bernaches cravants, d'immobilité dans le mouvement -de mouvement dans l'immobilité-, constitue une belle définition de la fascination.

Pas besoin de méditation. Pour ancrer ma présence ou m'échapper mentalement. La question ne se pose pas. Je me transporte, via Wagner, chez Proust. Dans Sodome et Gomorrhe. Dans les soirées des Verdurin à la Raspelière .

Dans la foule des convives, j'aperçois très vite Brichot. Ou plutôt je l'entends. Régalant ses commensaux avec ses étymologies. Ou plutôt les gavant. De ces vieux mots norois que l'on retrouve en si grand nombre dans la toponymie normande. Comme ce bricq qui entre dans la formation de Bricquebosc, Bricqueville, Bricquebec, et que je devine dans son nom. Ce bricq, pontifie le savant, est un pont. Aussi sûrement que fleur est le fjord des Danois, c'est-à-dire un port.

Ce Brichot est un personnage comique. Non que la science qu'il étale soit fausse, au contraire, c'est un universitaire qui parle, professeur à la Sorbonne, ce n'est pas l'ancien curé de Combray dont l'ouvrage sur les noms de lieux dans la région de Balbec « fourmille d'erreurs ».

Et c'est bien ce qui éveille l'intérêt de ses interlocuteurs dont le narrateur. Ce qui suscite bientôt l'ironie. On trouve ridicule « ce pédantisme qui sent l'école ».

Brichot et Cottard appartiennent au petit clan des Verdurin. Ils évoluent -excellent- dans des domaines différents, l'un dans la philologie, l'autre dans la médecine, mais ils ont la même emphase, le même ton péremptoire, et finalement le même discours : celui, bourgeois, du spécialiste. Qui est ici, dans les soirées des Verdurin à la Raspelière, dans cette comédie, le type.

Comme Bouvard et Pécuchet, Brichot et Cottard représentent l'autorité perdue de la science. Et pas vraiment retrouvée.

« Ce pédantisme qui sent l'école » me fait horreur. Je ne voudrais pas ressembler à Brichot. Voilà pourquoi je sèche méthodiquement ses cours. Je saute les passages où il pérore et assomme avec ses bricq son auditoire. J'ai tellement peur de m'entendre ! Je pratique la lecture buissonnière. Je cueille les mots comme si c'était la première fois. Je les reçois comme autant de noms propres. Comme des signes vides, des signifiants absolus. Et je les remotive. Je fais mon boulot d'enfant.

Comme Proust avec les noms de pays.

BRICHOT
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18 janvier 2022 2 18 /01 /janvier /2022 08:04

C'est une venelle que j'ai empruntée hier, à Sainte-Marie-de-Ré, pour aller à la plage. Non pour me baigner, ce n'est pas la saison, mais pour voir les bernaches. Arrivées par milliers de Sibérie pour passer l'hiver sur l'île de , elles paissent, comme chaque année, les zostères marine et naine dont il y a par ici des herbiers.

Dont les surfaces diminuent, malheureusement, ce qui les oblige à chercher une ressource alternative, si elles ne veulent pas disparaître.

Quand elles ne fouillent pas l'estran, à marée basse, pour se gaver d'ulves (algue verte communément appelée « laitue de mer »), elles se retrouvent, la marée ayant fini de monter, dans les vagues pour se reposer. C'est là, quand elles se regroupent en reposoir de haute mer sur l'eau, qu'il faut les voir. Et que je les ai vues.

Et c'est un fameux spectacle que nous offre cette bernache cravant à ventre sombre ou nominale (Branta bernicla bernicla). Une oie de la taille d'un canard et qui fait, lorsque la famille, au sens large et ancien du terme, est réunie, un meeting autrement immersif et olfactif que celui que donnait, la veille avec ses hologrammes, un non moins récurrent candidat à l'élection présidentielle.

Les bernaches ont donc aussi leur rue, à Sainte-Marie-de-Ré. Cette RUE DES BERNACHES, comme la VENELLE DES BEAUCOUPS (c'est l'idée saugrenue qui me vient, tandis que je marche en direction de la mer), fait écho à la PLAGE DE L'AILE DU PEU. Où l'on trouve, l'été, une espèce aussi grégaire, mais plus huppée. Qui investit abondamment les Portes-en-Ré. Sur la côte nord, à l'extrémité ouest de l'île. Cette plage que son nom semble réserver aux happy few trouve sa réplique ici, à Sainte-Marie. Dans cette venelle qui lui répond par la brume, et le nombre. LE PEU découvre dans ces BEAUCOUPS (et dans ma tête!) son pendant hivernal. Son double, son contraire.

Beaucoup de bernaches, c'est indéniable. Mais peut-être pas autant que le prétend cette rue. Que le voudrait la venelle. Je parle de la bernache cravant à ventre sombre ou nominale (Branta bernicla bernicla). D'une espèce menacée.

C'est sans doute ce que tentait de m'expliquer le gamin, avec son carnet. La mer en a rapporté une morte, me criait-il depuis la plage. Une plage battue par les vagues, ce qui m'empêchait d'entendre. Et de répondre. C'est ce que j'essayais à mon tour de lui faire comprendre. Nous pourrions reprendre la conversation ultérieurement, dans de meilleures conditions, mais il insistait. Pour me montrer son carnet. Quels comptes tenait-il ? Quel décompte macabre ? Quelles preuves du réchauffement climatique me mettait-il sous le nez?

Que la population de bernaches décline, c'est un fait. Mais il y a bernache et bernache. Ce qui est vrai pour la bernache cravant à ventre sombre ou nominale (Branta bernicla bernicla) ne l'est pas pour la bernache du Canada qui est en pleine expansion.

Cette bernache a été introduite en France sous Louis XIV. Buffon constate qu’elle se reproduit en semi-liberté et en nombre dans les parcs et jardins du château de Versailles. Ce grand oiseau d'eau, très opportuniste, contribue aujourd'hui à la dégradation des zones humides, et constitue une menace pour la biodiversité. Il est devenu une espèce exotique envahissante et fait partie, comme l'érismature rousse et l'ibis sacré, de la liste des cent espèces les plus préoccupantes du programme DAISIE (acronyme de Delivering Alien Invasive Species Inventories in Europe).

Beaucoup de bernaches du Canada. Beaucoup trop. Tandis que la bernache cravant à ventre noir se fait de plus en plus rare. C'est la leçon du jour. La leçon de choses.

Au Québec, il y a aussi des Bertrand. Il y en a beaucoup. Mais tous ne descendent pas de ce Guillaume Bertrand baptisé le 31 octobre 1642 dans l'église de Sainte-Marie-de-Ré. Que les Bertrand du Québec remercient, avec cette plaque posée en 1992 sur la colonne sud-ouest de la nef (proche du choeur). En présence du maire de la commune et d'une délégation de Bertrand.

L'Église paroissiale Notre-Dame-de-l'Assomption fut entièrement reconstruite en 1862, à l'exception du clocher du XIVe siècle qui était et resterait un point de repère fixe et identifiable, grâce à ses deux couleurs. On envisage de le repeindre en noir et blanc, comme le clocher d'Ars, afin qu'il joue à nouveau son rôle d'amer. Pour les navires qui arrivent par le pertuis d'Antioche.

 

Florence Marie, La Forge, Honfleur.

Florence Marie, La Forge, Honfleur.

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15 janvier 2022 6 15 /01 /janvier /2022 07:35

« Mobby-Dick or The Whale

À une exception près, Melville ne met pas de trait d'union pour désigner le cétacé. Il réserve ce signe typographique au titre de l'oeuvre.

Certaines éditions de Moby-Dick comportent un trait d'union, d'autres pas (comme le fait Jean Giono, traducteur de l'oeuvre). »

C'est le constat que fait ce matin Jalel El-Gharbi, professeur à la Faculté des Lettres, des Arts et des Humanités de la Manouba, en Tunisie.

À quoi quelqu'un répond, toujours sur Facebook :

« Bonjour. Si je peux me permettre, et entre nous, la "meilleure traduction" (en fait, ça ne veut rien dire d'autre que : celle que je préfère ...) c'est celle d'Armel Guerne (éd Phébus). Il prétend avoir "collé" aux dires du grand Herman qui affirmait "ne pas écrire en anglais, mais en outlandish" (la langue du grand ailleurs) ... »

Je ne connaissais pas cette phrase « du grand Herman », ni le mot outlandish. Je ne sais pas dans quelles circonstances, dans quel esprit Melville l'a prononcée, ni quel sens il lui donnait. On lui donne maintenant. Comment on traduit ce terme.

Si c'est un néologisme, de deux choses l'une, ou bien c'est un one shot, un hapax, ou bien il a fait fortune et se trouve sous d'autres plumes, dans d'autres contextes, peut-être même dans les dictionnaires. Ou il existait avant Melville, et on l'emploie toujours.

Je voulais en avoir le cœur net, j'ai cherché. D'abord sur Internet. Je ne parle pas du traducteur automatique, de ce drogman qui prend un malin plaisir à vous égarer, qui transforme votre Voyage en Orient en cauchemar, mais d'un truchement un peu plus fiable comme le dictionnaire en ligne.

Celui que je consulte me propose, comme équivalents français d' outlandish : «étrange ; bizarre ; exotique ; extravagant ; saugrenu».  Au choix. Et si cela ne suffit pas, ne me convient pas (les phrases qu'il me propose concernent des vêtements un peu trop bariolés, un style, un comportement, des idées qui ne me vont pas), je peux essayer « original ; excentrique ; farfelu ; baroque ».

Nulle part je ne trouve mention de Melville, l'idée qu'on puisse écrire un roman, et de la taille de Moby Dick, dans une autre langue que l'anglais. Dans un anglais aussi étrange. « Déterritorialisé », dirait Deleuze. L'idée que Melville invente une langue étrangère qui court sous l'anglais et l'emporte au loin. Qu'il écrit ce roman énorme en baleine. Qu'il parle baleine. Comme son Capitaine. Qui devient la Baleine et finit par se frapper lui-même lorsqu'il la frappe.

 

Rien n'est incongru, sur les réseaux sociaux. Où circulent les pires fake news (des baleines qu'on avale sans problème, sans le savoir). Où les trolls pullulent. Il arrive même qu'on rencontre le trolual ou trolval, la « baleine-troll » ou « baleine diabolique », un cachalot qui provoque des naufrages en renversant des navires. Parfois le monstre se présente comme une île, et les marins accostent, sans se méfier, sur son dos. C'est une légende. Mais il y en a de plus grosses encore. Et de plus dangereuses.

Il y a aussi, et c'est heureux, des amis qui donnent à penser. Et des raisons d'espérer. Comme Jalel El-Gharbi ce matin. Comme chaque matin. Et plusieurs fois par jour.

Ceci, par exemple, puisque nous parlons de traduction :

« Étonnante la fortune de la racine chaldéenne quadrilitère TRGM qui donne quasiment le même mot en araméen, en arabe, en persan, en amharique, en hébreu, en urdu, en turc ترجمة (tarjama).

C'est la même racine qui donne "targum" (ou tragoum), version araméenne de la Bible et qui donne en français "drogman" et "truchement".

Mais rien ne saurait nous faire oublier la beauté du correspondant grec μετάφραση (metafrasi). »

Avec Le Caravage : Saint-Jérôme (patron des traducteurs) écrivant.

 

 

 

 

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13 janvier 2022 4 13 /01 /janvier /2022 07:55

Ce chemin existe. À Oléron ou dans mon souvenir, peu importe, du moment qu'il me revient.

Il ne s'agit pas d'un faux souvenir, inutile de retourner sur le terrain. Je sais que les cold cases sont à la mode, mais là, je crains que sur le naufrage du Port-Caledonia il n'y ait plus rien à découvrir. Il a bien eu lieu, au large de Chassiron, le 2 décembre 1924, et il a fait 25 victimes. 25 marins finlandais de ce grand voilier à quatre mâts qui est venu donner sur le rocher d'Antioche. « Le mauvais rocher », comme on le surnomme. 23 corps seront repêchés et inhumés à Saint-Denis-d'Oléron. Quant à l'épave, elle ne sera retrouvée que 87 ans plus tard, en 2011.

Si je passais par là -à Saint-Georges, c'était ma route-, ce n'était donc pas pour reprendre l'enquête.

Ce n'était pas ce qu'on me demandait, en m'invitant. Ce n'était pas la mission que l'on me confiait. On ne m'attribuait pas non plus le rôle de badaud, de voyeur de la mort. Je ne m'arrêterais donc pas pour mater l'accident, sous prétexte d'aider les infortunés marins. L'accident avait bien eu lieu, et les victimes, malheureusement, on ne pouvait plus rien pour elles.

Je n'étais pas là pour boire mon bol de sang. Je n'étais ni à l'abattoir, ni au Journal. Je n'étais pas anémié à ce point. Je ne faisais que passer. Que rentrer chez moi. J'étais même assez pressé d'arriver au Viaduc, de rejoindre le continent.

Je n'aurais donc aucune raison de m'arrêter. Pour le prendre, ce chemin. Ou simplement vérifier que je n'avais pas rêvé. Qu'il y avait bien, à Saint-Georges-d'Oléron, un Chemin des Beaux Noms.

Le souvenir serait faux, je ne vois pas qui aurait pu l'induire, à quelles fins. Ni pourquoi je l'inventerais. Pour les besoins de mon texte ? Pour alimenter ma fiction ? C'est mal me connaître, je n'invente rien. J'en serais bien incapable.

Et en admettant que ce fût le cas, quel texte cette invention viendrait-elle nourrir ? Celui que je suis en train d'écrire, et qui aura pour titre Chemin des Beaux Noms, ou celui que j'ai écrit il y a longtemps, et intitulé Le Bateau de sauvetage ?

Une première version -une ébauche- parut dans Port-Caledonia naufrages, un ouvrage collectif pour la sortie duquel on m'avait invité. Je séjournais au Canot de sauvetage. J'y reviendrai. J'y reviens tout de suite.

Il faut savoir que ce Canot de sauvetage, avant d'avoir sa rue, avant d'être un hôtel, fut un vrai canot. Qui avait son hangar, son port, sa rampe. À la station de sauvetage de Saint-Denis. Il avait son patron. Son nom -deux prénoms, Louise et Amélie. C'est sous ce nom, sous ces deux prénoms qu'il tente, en vain, de porter secours aux marins qui se noient.

Un autre canot, celui de Chaucre, part de la même plage, mais il ne parvient pas vraiment à prendre la mer.

Un dernier canot, venu de La Rochelle, ne pourra pas approcher du lieu du naufrage.

Ce Canot de sauvetage est aujourd'hui une rue, à Chaucre ; à Saint-Georges d'Oléron. Les dunes ont disparu, et l'hôtel déglingué qui portait ce nom, où je logeais et où j'ai plusieurs fois séjourné, en famille et avec des amis, est devenu une résidence pour Anglais.

Le temps est loin où les portes ne tenaient que grâce aux cravates qu'avait laissées, en souvenir ou en remerciement pour les belles journées passées à pêcher, un représentant en vacances.

L'écrivain invité ne voyait pas bien ce qu'il pouvait laisser, en dehors de ces feuilles sur quoi on écrivait alors, ou du stylo avec quoi on écrivait, mais cela n'intéressait guère que la poubelle. Qu'on vidait avant de partir. Et c'est ce qu'il avait fait ce jour-là. Juste avant d'apercevoir le Chemin des Beaux Noms.

De ces journées passées dans les dunes, il ne resterait pas d'autres traces. Ni de ces nuits bercées par les vagues.

Car on vivait, le jour comme la nuit, portes et fenêtres ouvertes. Et les cravates laissées par le représentant étaient surtout là pour la décoration.

C'est donc bien après Le Canot de sauvetage, juste après, que je suis tombé sur ce chemin.

Même si j'étais fatigué par la mer, par le soleil, je ne rêvais pas.

Même fatigué, je suis attentif aux noms. Je ne me trompe jamais.

Ce chemin ne m'est pas apparu par erreur. Ni par hasard. Il ne s'est pas jeté sur moi. Il n'avait pas d'intentions suicidaires. Il n'a pas foncé comme un sanglier, défoncé ma voiture. Il ne criait pas comme une bête blessée. Ni comme quelqu'un qui a tout essayé, toutes les cordes pour se pendre, même les cravates, qui déboule en hurlant « je veux mourir ». Lui, il voulait vivre. Dans mon souvenir, le plus longtemps possible. C'est pourquoi il est venu vers moi. C'est moi qu'il avait élu. Il voulait que je me sente visé par lui. Que j'écoute ce qu'il avait à me dire.

 

 

CHEMIN DES BEAUX NOMS
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3 janvier 2022 1 03 /01 /janvier /2022 09:20
En l'Isle d'Odes

L'Isle d'Odes apparaît au chapitre XXV du Cinquiesme et dernier Livre. Des faicts et dits héroïques du bon Pantagruel. Le cycle est terminé. Et c'est là que tout commence.

Hier soir nous descendîmes, Rabelais et moi, en l'Isle d'Odes. Je me disais naïvement que ce serait une belle escale, avant de plonger dans le sommeil. De reprendre la navigation. Car c'est l'île des chemins. Des chemins qui cheminent. Une promesse de voyage pour celui qui aborde la nuit avec appréhension. Mais aussi, parfois, espoir. L'espoir de se retrouver, non pas échoué sur la grève, mais abordant une île où il y a tant à découvrir : tant de chemins.

L'abordant par son nom.

Rabelais -s'il a bien rédigé et composé ces brouillons- nous envoie-t-il une carte postale (avant la lettre)? Un souvenir de Rhodes et du Dodécanèse (où il n'est pas allé)?

A-t-il voyagé dans le grec ancien ?

Oui, comme tout « sçavant », il s'est baladé dans le dictionnaire. Rencontrant par hasard ὁδός (hodós), il estima que ce mot qui désigne la voie, la route, lui indiquait le chemin. Que cela ferait un beau nom pour son île. L'île des chemins. L'Isle d'Odes était née. Et ce nom, autre miracle, sonne vrai. Aussi vrai que Rhodes est l'île des roses (des biches et des papillons).

De cette île, normalement, nous sortons. À la fin du chapitre. Nous en sommes chassés. Comme chaque matin quand nous nous réveillons. L'escale est finie. Place à l'exode.

L'Isle d'Odes se présente à nous deux jours après l'escale de l'île de la Quinte Essence. Elle s'offre à notre vue. C'est un lieu que l'on voit arriver de loin, mais rien ne justifie sa présence. Elle n'est pas sur la carte, et il n'y a personne pour nous accueillir quand nous débarquons. Les seuls habitants de cette île sont les chemins. Ces chemins animaux. De ces chemins qui bougent, il n'y a rien à attendre. Pas la moindre explication. Voici donc une chose mémorable. Une merveille dont nous ne garderons aucune trace. Que ces chemins dont elle est peuplée et qui continueront en nous.

Pourtant, quand elle surgit, on se demande. Dans quelle navigation on l'a rencontrée. Ce qui l'a réveillée. S'est-elle créée pendant notre sommeil ? Ce ne serait pas la première île née de l'accumulation d'un énorme volume de cendres et de roches, lors de l'éruption d'un volcan sous-marin.

Cette île, il faut la nommer pour qu'elle existe, l'enraciner dans un nom pour qu'elle ne disparaisse pas sous nos yeux. Il faut qu'elle continue à vivre loin de nos regards. Et que nous n'emportions pas ce regret avec nous.

Mais nous sommes là dans un bateau. Nous voyons « les arbres prochains se mouvoir », quand c'est « nous par le decours du batteau ».

Cette confusion nous ouvre les yeux. Nous ne sortirons pas autrement de l'illusion que le sentiment de départ va durer.

 

En l'Isle d'Odes
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14 décembre 2021 2 14 /12 /décembre /2021 07:42
Le Styx

Le Styx existe, je l'ai rencontré. Sur la route de Solo. Où l'on nous attend, avec du chevreau, des cèpes, des fruits confits qui sont des girolles. Mais nous ne le savions pas encore. Nous ne l'imaginions même pas. Quand le Styx nous a arrêtés.

Nous avons quitté un bref moment notre route pour voir ce qui se cachait sous ce nom. Si les « eaux du Styx » dont c'est paraît-il la « cataracte » ressemblent au fleuve des enfers. À l'idée que nous nous en faisons. Au souvenir que nous gardons de nos cours de grec. Et de nos lectures.

Je l'imaginais évidemment plus grand, plus sombre, plus effrayant. C'est quand même l'affluent de la haine. On tremble à son seul nom. Et quand on quitte la route de Solo pour voir de ses yeux cette cascade où Achille devint invulnérable, et qu'on découvre ce mince ruisseau qui dévale à peine, cette eau si claire, on est presque déçu. On en veut au grec d'appeler ça « cataracte ». On accuserait presque le panneau, et ceux qui l'ont mis sur notre route. Qui l'ont installé dans le seul but de nous égarer. Ou de nous retarder. Car nous sommes attendus, à Solo. La modeste auberge où nous déjeunons a mis les petits plats dans les grands.

Je ne l'ai pas seulement vu, ce Styx, je l'ai aussi traversé. Ce qui ne représente pas un grand exploit. Dans le Péloponnèse, au plus chaud de l'été, c'est un ruisseau, un filet d'eau où l'on peut juste se tremper les pieds. Se rafraîchir. Et chercher, dans les pierres bleues, d'autres traces que ce petit crabe. Tout sec et tout blanc. Remonté des enfers, et ce n'est quand même pas une pêche miraculeuse. Pour la cueillette aussi, on repassera. Ou pas.

C'est un cyclamen, un seul. Le même que celui que j'ai découvert il y a longtemps en Tunisie, dans une petite forêt et au bord d'un ruisseau. C'est le même décor. Et la même scène qui se rejoue. La même sortie de route. Toute en douceur. Nous roulions vers Hammam Bourguiba, en direction de la frontière algérienne. Et là, dans le Péloponnèse, nous allons aussi vers l'inconnu.

Cette fleur, pour la découvrir, il faut oublier la route. Et d'arriver à l'heure. Il faut inventer le tourisme. Voyager sans but.

La fleur apparue, bien sûr je ne la cueille pas. Je ne veux pas tuer la merveille.

Deux fois je ne l'ai pas tuée. Là est mon exploit. Mon grand exploit. Celle que j'ai rencontrée sur la route de Solo, je l'ai prise en photo. Afin de garder une trace. Ou plutôt une preuve. Si jamais on m'en demandait.

Je n'ai pas besoin de photo pour que la trace demeure en moi. Dans mon jardin. Où elle refleurit tous les ans. Au même endroit et à la même date. Vers le 15 août. Je sais grâce à elle que l'été touche à sa fin. Qu'il va falloir rentrer. Et je me dépêche d'écrire.

Voilà donc une plante qui m'inspire. Qui réveille avec ses fleurs, puis ses feuilles, mon inspiration.

On ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve.

Mais « j'ai deux fois vainqueur traversé» le Styx.

Les deux fois en ne cueillant pas cette fleur qui s'offrait si gentiment à moi.

Le Styx
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12 décembre 2021 7 12 /12 /décembre /2021 08:09
CHEMIN DE CHEZ NAISSANT

L'insomnie, on l'a souvent noté, est le cadre privilégié à partir duquel Proust nous donne à lire son monde.

Dans le tome 1, Du côté de chez Swann, dans la troisième partie, « Noms de pays : le nom », nous sommes d'abord dans les chambres de Combray, « saupoudrées d'une atmosphère grenue, pollinisée, comestible et dévote », et nous nous transportons très vite à Balbec, dans le Grand Hôtel de la Plage. Nous suivons le narrateur dans ses rêveries, nous partageons ses envies de voyage. Bientôt nous serons celui à qui la maladie interdit toute sortie, y compris au théâtre. Nous ne verrons plus Balbec, ou Venise, qu'à travers les horaires des trains.

À cette partie fait écho la partie « Noms de pays : le pays » de À l'ombre des jeunes filles en fleurs. Elle commence ainsi : « J'étais arrivé à une presque complète indifférence à l'égard de Gilberte [ …] », ce qui donne le ton. Le sujet : la déception naissant de la confrontation du rêve à la réalité brute. Et le rôle dévolu à l'art. Lui seul peut réenchanter les paysages (voyez ceux de Balbec peints par Elstir), et répondre aux espérances du narrateur.

Cette partie qui commence par « J'étais arrivé » me fait penser, sans doute parce que je sors d'une nuit agitée, quasi blanche, à ce CHEMIN DE CHEZ NAISSANT à l'entrée duquel nous nous étions garés, un peu en catastrophe, en revenant de Blaye. L'espace d'un pique-nique. C'est-à-dire très peu de temps. Nous ne voulions pas gêner le passage des tracteurs, des engins forestiers, et surtout nous étions pressés de rentrer.

C'était sur la route du retour, après trois jours de marches, un chemin que nous n'avons pris qu'en photo. Mais il a fait son chemin, du moins en moi, du moins dans mes nuits, jusqu'à celle-ci qu'il a tant labourée, retournée, comme une harde de sangliers.

Moi aussi, quand je les prends, ces chemins qui cheminent (ce qui est vrai pour le CHEMIN DE CHEZ NAISSANT l'est aussi pour les autres), je les prends en marche. Je les découvre le plus souvent quand ils sont presque arrivés. Quand nous touchons au but.

Je sais, pour avoir voyagé toute la nuit avec eux, qu'ils ont rencontré beaucoup d'obstacles, traversé des rivières et même des fleuves infernaux. LES ENFRENEAUX dont ils sont sortis vainqueurs. Mais en sont-ils vraiment revenus ? Et dans quel état ?

Je sais ce qu'ils ont dû inventer, la fausse monnaie qu'ils ont tendue au faux nocher qui se dressait sur la route, qui leur barrait le passage, comment ils l'ont payé, avec quels mots.

Sur l'autre rive ce n'était pas mieux, les deux filles qu'ils avaient saluées le jour, qui leur avaient rendu si poliment leur sourire, maintenant lâchaient sur eux leurs chiens, d'affreux molosses qui se ruaient toutes dents dehors et écumant de rage.

Ce que je ne sais pas, en revanche, quand ensemble nous arrivons, c'est ce qui nous attend. Derrière la porte que nous poussons prudemment. Qui nous attend, et quel accueil ils nous réservent, les morts dont nous avons perdu le nom.

 

 

CHEMIN DE CHEZ NAISSANT
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