Le début d'Argonne, le livre de Stéphane Émond que publie La Table Ronde, me rappelle celui d'Alain Nadaud, Archéologie du zéro (Denoël, col. L’Infini, 1984. Folio, Gallimard n° 2085), mais le trou où l'on s'aventure, avec le narrateur, ne débouche pas sur une enquête archéologico-policière, on ne découvre pas ce qui est arrivé aux membres de la secte, à ces Adorateurs du zéro contre lesquels se sont déchaînés chrétiens et musulmans.
Ce n'est qu'un trou. Que le père a laissé, lui qui travaillait à éliminer toute trace du passé, dans le mur de Placoplatre à gauche de la cheminée. Où l'on s'introduit puis, comme une ombre qui n'aurait pas été invitée, ou qui ne trouverait pas sa place, ni l'assiette qu'on a mise pour elle, on se ravise. Ce n'est pas le refuge espéré. La grande nécropole souterraine, le vaste hypogée dont on rêvait pour son roman. Mais c'est trop tard ; « j'en avais déjà trop vu. Des murs délabrés, une vaste pièce à vivre, des casseroles dans un évier, une cuisinière à bois, de vieux journaux empilés, une plaque publicitaire émaillée ''Machine à traire Lorraine''. Un paysage domestique d'avant la fuite. L'Histoire figée dans ces morceaux d'assiettes et de torchis. Il ne restait plus qu'à commencer la lente collecte des débris du grand destin. » Qu'à prendre la route.
« J'attendis trente ans avant de l'emprunter, confie Stéphane Émond dans les premières pages du livre. Elle passait par les caves, les cimetières, les chemins forestiers, les scieries et les ateliers de menuiserie. » Et par l'Argonne.
Tout est dans le titre, Argonne. Qui est, dirait Julien Gracq, Un balcon en forêt. Comme lui, Stéphane Émond a l'oeil géographique. C'est un photographe du grand chemin, ici celui de l'exode. Qu'il emprunte depuis Éclaires, son village natal, et qu'il refait dans l'autre sens, comme ceux qui ont vu leur fuite interrompue par le drame qui a frappé sa famille. Le 15 juin 1940, à Ville-sur-Arce, dans l'Aube.
L'auteur d'Argonne revient à Ithaque, mais si l'Odyssée est terminée, le voyage n'est pas fini. Ulysse n'est « pas encore » rentré. C'est dans ce « pas encore » que Barbara Cassin situe la nostalgie. Et que Stéphane Émond écrit son livre. Dans ces confins. La forêt joue une fois de plus son rôle de frontière. La forêt d'Argonne celui de limite entre la Champagne et la Lorraine. Entre la guerre et la paix.
Une guerre peut en cacher une autre, et si Argonne garde le souvenir de la Grande Guerre, des terribles batailles qui se déroulèrent là et dont Stéphane Émond a recueilli les traces dans Pastorales de guerre (Le temps qu'il fait, 2006), son précédent livre, il nous transporte plus haut, dans des forêts où l'on peut encore entendre, comme dans la forêt hercynienne, le nom gaulois du chêne.
L'étymologie est une navigation. Qui fait de nous qui lisons, qui nous adonnons à ce sport, des argonautes. C'est cela aussi que nous découvrons dans ce beau titre. Une quête. Une toison d'or dont on se rappelle vaguement qu'elle est accrochée à un chêne.
« Ce trou qu'il a laissé dans le mur de Placoplatre à gauche de la cheminée a ouvert en moi une brèche. » Désormais il faut affronter le vide. Vivre après. Avec. Avec ceux qui sont partis, qui ont disparu (are gone) et dont le souvenir demeure. D'autant plus qu'il est effacé. Il faut aussi, comme dans le roman d'Alain Nadaud, chercher la vérité. Dans l'argile souple où l'on creusait les caves et les puits. Dans les caves. Et, quand elles ont été rebouchées, dans l'étymologie. Même si elle prend un malin plaisir à faire mentir sa propre étymologie. Surtout quand elle la fait mentir.
Regardez Argonne. Voyez les chênes comme ils marchent, la forêt qu'ils font. Avec les hêtres et les sapins. Le monde. Écoutez l'orage. Les voix qu'il réveille.
Le chêne, donc. Le bois dont on fait les cercueils.
« Mon père a fabriqué de ses mains dans son atelier le cercueil de son père. Je ne sais quel bois il a choisi, du chêne ou du hêtre à coup sûr, ses essences préférées. Je le vois encore rabotant, sciant, vernissant, posant les ferrures, le capitonnage et plaquant le couvercle comme je l'avais vu faire souvent, afin de vérifier qu'il fermait bien. Il doit être un des derniers hommes de sa génération -je veux croire qu'il est le dernier- à avoir façonné le cercueil de son père qui avait lui aussi fabriqué celui du sien. Je ne fabriquerai pas le cercueil de mon père. »
En revanche, avec Argonne, Stéphane Émond lui offre un magnifique tombeau. Et je songe, en refermant ce livre, au menuisier venu à La Rochelle raboter et scier pour son fils, poser les rayonnages où celui qui rêvait de se réveiller mort repose aujourd'hui, plus vivant que jamais. Et debout. Dans son sourire je lis la satisfaction du travail bien fait. Et la fierté de voir son fils installé. Dans sa librairie. Et comme écrivain, un métier qui exige, comme celui de menuisier, rigueur et précision.
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