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2 septembre 2022 5 02 /09 /septembre /2022 07:29

Le début d'Argonne, le livre de Stéphane Émond que publie La Table Ronde, me rappelle celui d'Alain Nadaud, Archéologie du zéro (Denoël, col. L’Infini, 1984. Folio, Gallimard n° 2085), mais le trou où l'on s'aventure, avec le narrateur, ne débouche pas sur une enquête archéologico-policière, on ne découvre pas ce qui est arrivé aux membres de la secte, à ces Adorateurs du zéro contre lesquels se sont déchaînés chrétiens et musulmans.

Ce n'est qu'un trou. Que le père a laissé, lui qui travaillait à éliminer toute trace du passé, dans le mur de Placoplatre à gauche de la cheminée. Où l'on s'introduit puis, comme une ombre qui n'aurait pas été invitée, ou qui ne trouverait pas sa place, ni l'assiette qu'on a mise pour elle, on se ravise. Ce n'est pas le refuge espéré. La grande nécropole souterraine, le vaste hypogée dont on rêvait pour son roman. Mais c'est trop tard ; « j'en avais déjà trop vu. Des murs délabrés, une vaste pièce à vivre, des casseroles dans un évier, une cuisinière à bois, de vieux journaux empilés, une plaque publicitaire émaillée ''Machine à traire Lorraine''. Un paysage domestique d'avant la fuite. L'Histoire figée dans ces morceaux d'assiettes et de torchis.  Il ne restait plus qu'à commencer la lente collecte des débris du grand destin. » Qu'à prendre la route.

« J'attendis trente ans avant de l'emprunter, confie Stéphane Émond dans les premières pages du livre. Elle passait par les caves, les cimetières, les chemins forestiers, les scieries et les ateliers de menuiserie. » Et par l'Argonne.

Tout est dans le titre, Argonne. Qui est, dirait Julien Gracq, Un balcon en forêt. Comme lui, Stéphane Émond a l'oeil géographique. C'est un photographe du grand chemin, ici celui de l'exode. Qu'il emprunte depuis Éclaires, son village natal, et qu'il refait dans l'autre sens, comme ceux qui ont vu leur fuite interrompue par le drame qui a frappé sa famille. Le 15 juin 1940, à Ville-sur-Arce, dans l'Aube.

L'auteur d'Argonne revient à Ithaque, mais si l'Odyssée est terminée, le voyage n'est pas fini. Ulysse n'est « pas encore » rentré. C'est dans ce « pas encore » que Barbara Cassin situe la nostalgie. Et que Stéphane Émond écrit son livre. Dans ces confins. La forêt joue une fois de plus son rôle de frontière. La forêt d'Argonne celui de limite entre la Champagne et la Lorraine. Entre la guerre et la paix.

Une guerre peut en cacher une autre, et si Argonne garde le souvenir de la Grande Guerre, des terribles batailles qui se déroulèrent là et dont Stéphane Émond a recueilli les traces dans Pastorales de guerre (Le temps qu'il fait, 2006), son précédent livre, il nous transporte plus haut, dans des forêts où l'on peut encore entendre, comme dans la forêt hercynienne, le nom gaulois du chêne.

L'étymologie est une navigation. Qui fait de nous qui lisons, qui nous adonnons à ce sport, des argonautes. C'est cela aussi que nous découvrons dans ce beau titre. Une quête. Une toison d'or dont on se rappelle vaguement qu'elle est accrochée à un chêne.

« Ce trou qu'il a laissé dans le mur de Placoplatre à gauche de la cheminée a ouvert en moi une brèche. » Désormais il faut affronter le vide. Vivre après. Avec. Avec ceux qui sont partis, qui ont disparu (are gone) et dont le souvenir demeure. D'autant plus qu'il est effacé. Il faut aussi, comme dans le roman d'Alain Nadaud, chercher la vérité. Dans l'argile souple où l'on creusait les caves et les puits. Dans les caves. Et, quand elles ont été rebouchées, dans l'étymologie. Même si elle prend un malin plaisir à faire mentir sa propre étymologie. Surtout quand elle la fait mentir.

Regardez Argonne. Voyez les chênes comme ils marchent, la forêt qu'ils font. Avec les hêtres et les sapins. Le monde. Écoutez l'orage. Les voix qu'il réveille.

Le chêne, donc. Le bois dont on fait les cercueils.

« Mon père a fabriqué de ses mains dans son atelier le cercueil de son père. Je ne sais quel bois il a choisi, du chêne ou du hêtre à coup sûr, ses essences préférées. Je le vois encore rabotant, sciant, vernissant, posant les ferrures, le capitonnage et plaquant le couvercle comme je l'avais vu faire souvent, afin de vérifier qu'il fermait bien. Il doit être un des derniers hommes de sa génération -je veux croire qu'il est le dernier- à avoir façonné le cercueil de son père qui avait lui aussi fabriqué celui du sien. Je ne fabriquerai pas le cercueil de mon père. »

En revanche, avec Argonne, Stéphane Émond lui offre un magnifique tombeau. Et je songe, en refermant ce livre, au menuisier venu à La Rochelle raboter et scier pour son fils, poser les rayonnages où celui qui rêvait de se réveiller mort repose aujourd'hui, plus vivant que jamais. Et debout. Dans son sourire je lis la satisfaction du travail bien fait. Et la fierté de voir son fils installé. Dans sa librairie. Et comme écrivain, un métier qui exige, comme celui de menuisier, rigueur et précision.

ARGONNE
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11 juillet 2022 1 11 /07 /juillet /2022 07:31

Un feu qui courrait comme ça depuis des milliers d'années, que rien n'arrêterait, que la photographe ne parviendrait pas à fixer, même en utilisant l'argentique.

Mais nous ne sommes pas à Bénarès. Ici -sur cette photo de Gabrielle Duplantier-, le rituel de la crémation n'a pas commencé, pas besoin d'attendre, comme un cadavre son tour. Ici, ce n'est pas une incinération, une incinération rituelle ou improvisée (sur un parking pendant la pandémie), mais un banal brûlis. De l'écobuage. (...)

L'usage du feu a précédé puis accompagné le pastoralisme depuis son apparition. Depuis l'Holocène. Et des feux pastoraux sont toujours allumés sur les montagnes du Pays Basque et plus largement dans les Pyrénées. Ce qui fait dire à Diodore de Sicile que le nom Pyrénées vient de là, du feu (πῦρ , pyr en grec ancien), que les Pyrénées sont des « montagnes brûlées ».

 

 

La suite bientôt, avec d'autres photos de Gabrielle Duplantier.

© Gabrielle Duplantier

© Gabrielle Duplantier

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8 juillet 2022 5 08 /07 /juillet /2022 08:27
Marc Chagall, Le festin de Kabotievitch.

Marc Chagall, Le festin de Kabotievitch.

 

Un personnage qui s'appellerait Sobakevich (du russe sobaka, « chien »), cela ne dirait rien de son caractère.

C'est le problème que rencontre le traducteur du poème de Gogol, Les âmes mortes.

Anne Coldefy-Faucard a choisi un équivalent qui nous parle davantage, qui nous donne à voir, à entendre sa « chiennerie de nature » avant même qu'on ne la découvre.

Voici donc Kabotievitch, un cabot qui, lorsque Tchitchikov l'observe du coin de l'oeil, a l'apparence d'un ours. Un ours de taille moyenne. « Pour parfaire la ressemblance, l'habit de son hôte était de la plus pure couleur ours, les manches en étaient trop longues, les pantalons aussi, il marchait en se dandinant et ne cessait d'écraser les pieds de ses voisins. » Comme si cela ne suffisait pas, ce « chien » s'appelle Mikhaïl Semionovitch, nom traditionnellement donné (avec ses variantes diminutives Micha et Michka) à l'ours des contes russes.

Kabotievitch est donc une création du traducteur, du français déguisé en russe, comme Kastorov, Kochonov, Krevassov, Kharpakine, Trepakine, Kranedégarnine, qui sont d'autres propriétaires. Qui ne possèdent qu'une vingtaine d'âmes, une trentaine, cela ne va pas au-delà. Des Pucine, des Révérencine, Savonov, des colonels Komperov, il y en a beaucoup. Pluchkine possède huit cents âmes, mais il a fait mourir de faim tous ses gens.

Kabotievitch n'est pas Pluchkine. Il vous invite à sa table, vous sert de la soupe aux choux, une nounou, « mets bien connu qui accompagne cette sorte de soupe et consiste en une panse de mouton farcie de sarrazin, de cervelle et de pieds ». Un carré de mouton au sarrazin, « suivi de vatrouchkas plus grandes que des assiettes », puis un dindon de la taille d'un veau, plein de bonnes choses, « œufs, riz, foies et Dieu sait quoi encore, qui vous tombent dans l'estomac en boulet. » Ce festin terminé, et digéré, Kabotievitch vous vend des âmes mortes si vous lui en demandez. Des âmes inexistantes. Il vous les vend comme il vous vendrait du blé.

Kabotievitch n'est pas un cabot comme Pluchkine, c'est un ours craché !

Le mobilier est à son image :

« Tchitchikov embrassa une fois encore la pièce du regard, et ce qu'elle contenait : tout y était solide, au plus haut point lourdaud, et présentait une étrange similitude avec le maître de maison. Dans un coin du salon se trouvait un bureau ventru en noyer, bien campé sur quatre pattes des plus fantasques : un ours craché ! Table, chaises, fauteuils, tout avait la même pesanteur inquiète ; bref, le moindre objet, le moindre siège semblait dire : ''Moi aussi, je suis un Kabotievitch ! » ou encore : ''Je ressemble vraiment beaucoup à Kabotievich ! '' »

(Gogol, Les âmes mortes, Poème. Illustré par Marc Chagall. Traduit du russe par Anne Coldefy-Faucard. LE CHERCHE MIDI, 2009.)

Marc Chagall, Kabotievitch.

Marc Chagall, Kabotievitch.

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22 juin 2022 3 22 /06 /juin /2022 05:48

        Entrer dans la danse, dans la procession dansante, c'est ce que je fais chaque matin. Je n’attends pas le mardi de Pentecôte pour visiter saint Willibrord dans sa basilique. Je n’ai même pas besoin d’aller à Echternach. Grossir la foule des pèlerins. Je reste chez moi. Je ne sors même pas dans le jardin. Cette procession dansante est mon yoga, ma salutation au soleil. J’avance de quelques pas, pour reculer ensuite. J’avance de trois pas et je recule de deux.

         Ou je saute d’un pied sur l’autre, au son d'une mélodie basée sur le rythme simple de l'anapeste poétique et musical (deux notes brèves, une note longue : ∪∪ —).

Je suis les danseurs, tous les danseurs à la fois. Ou plutôt à tour de rôle. Les danseurs sont traditionnellement alignés par rangées de cinq, ils se tiennent par le bout de leurs mouchoirs pour n’être pas gênés dans leurs mouvements. Mais comme je suis seul dans ma chambre, je veille uniquement à ne pas déranger mes voisins en sautant, et je compose la fanfare qui m’accompagnera. Je m’efforce de ne pas sautiller trop lourdement, et j'ajoute quelques mandolines aux violons de rigueur, aux fifres et aux clarinettes. Cela fera passer, j’espère, la grosse caisse, les tambours et les cuivres qui défilent avec moi. Et rappellera qu'il y eut là, à Epternacum, une grande villa romaine. Et que beaucoup de Luxembourgeois, aujourd'hui, viennent d'Italie. Ou du Portugal.

Je laisse les danseurs les plus lents (ce ne sont pas forcément les plus vieux) établir la vitesse de progression. J’adopte leur pas. Le pas sauté. Car c'est une Sprangprëssessioun, une « procession sautante ». L'air joué par les sociétés de musiques est une marche polka, toujours la même.

C’est ainsi que mon texte avance. Au pas d’Echternach, mais il avance. Il finira bien par arriver. Qu'on marche ou qu'on saute, on arrive à la basilique de saint Willibrord. Un Saxon de Northumbrie devenu moine bénédictin et fondateur de l’abbaye d’Echternach où l’on peut voir, après avoir bien marché, bien sauté, le sarcophage du saint. De ce saint qui fait jaillir des sources, remplit des tonneaux de vin, et guérit les maladies les plus affreuses. Les attaques nerveuses et convulsives. Ici, on soigne le mal par le mal -le mal caduc par une sorte d'épilepsie collective-, la danse par la danse -la danse de saint-Guy par cette procession dansante. On retrouve même, et ce n'est pas le moindre de ses miracles, l'inspiration.

En attendant, comme tout le monde, je sautille. Comme la maclotte (déformation wallonne du mot matelote et danse que les marins exécutaient sur les bateaux pour se distraire). Ce n’est pas moi qui danse, c’est la maclotte. « C’est la maclotte qui sautille », et c'est le poète qui le dit. Apollinaire, dans Marie (Alcools, 1913). Elle sautillait déjà -elle sautille encore- dans cet article :

« À Echternach, dans le Luxembourg, la fameuse procession dansante fête chaque année saint Willibrod : suivant un vieux rythme de maclotte, les fidèles sautillent — trois pas en avant et deux en arrière — sur un assez long parcours. »

Guillaume Apollinaire, Articles divers.

 

 

 

Florence Marie, La Forge, Honfleur.

Florence Marie, La Forge, Honfleur.

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10 juin 2022 5 10 /06 /juin /2022 09:10
Le chien de la brocante

C'est le chien de la brocante. De l'atelier-brocante de la Minoterie. Je l'ai rencontré par hasard sur le Quai de l'Estuaire, à Mortagne-sur-Gironde, et depuis il me suit. Il me poursuit. Jour et nuit. Je ferme les yeux sur lui, et sur lui je les ouvre. Il est là qui m'attend, sur le quai, en face de la brocante. Qu'il garde, en bon chien qu'il est, et quand le troupeau s'égare, ou s'égaille, il ramène le touriste vers le bric-à-brac où il trouvera sûrement son bonheur.

Moi, je ne l'ai pas trouvé, nous étions trop pressés, alors que nous n'avions rien d'autre à faire ce dimanche que flâner. J'aurais bien aimé jouer les flâneurs, jouer avec ces jouets et notamment ce chien, mais le groupe ne m'en a pas laissé le loisir. Ce qui explique aussi, sans doute, que ce chien revienne sans cesse, me hante. On pourrait croire qu'il me réclame une sépulture, la sépulture qu'il mérite, et que c'est la raison de ce texte. Que j'écris pour l'apaiser. Pour qu'il me lâche enfin.

Ce n'est pas ce qui m'empêche de dormir. Ni les regrets. Même si je m'en veux un peu de ne l'avoir pas acheté. Mais était-il à vendre ? Et combien m'eût coûté ce caprice ? Et qu'est-ce que j'aurais fait de ce chien ? Où l'aurais-je mis ? Quelle place dans la maison ou sur la terrasse lui trouver ? Quel rôle lui attribuer ? Je n'allais quand même pas l'exposer comme œuvre d'art. Il effraierait mes invités et ne découragerait pas les voleurs. Ce chien, il faut bien l'admettre, ne sert à rien. C'est un outil inutile. Sa place est au grenier. Ou dans une brocante.

C'est un joujou. Que les enfants faisaient rouler, qu'ils promenaient. Qu'ils tenaient en laisse. Comme les grands leur chien. Qu'ils attachaient quand ils avaient autre chose à faire. Un cheval à bascule à tirer ou à monter.

Le cheval à bascule est toujours là, dans le bric-à-brac, il vous attend. Vous pouvez l'essayer. Comme le chien sur le quai. Il semble à l'attache, mais rien ne le retient au poteau. Aucune chaîne, aucune main. Rien ni personne ne vous empêche de le promener. Les bateaux sont amarrés, lui il peut rouler. Il a ses quatre roulettes, elles sont à peine rouillées.

C'est un grand chien. Haut sur pattes, qu'il a très grêles, et son corps n'est pas plus épais. Est-ce d'avoir été enfermé dehors, soumis à la faim, exposé aux intempéries qu'il a cette apparence ? Ou parce que le ciment dont il est constitué était de mauvaise qualité ? Est-ce qu'il est né comme ça ? Est-ce la volonté du créateur ? De celui qui expose ici, à Mortagne-sur-Gironde. Dans l'atelier-brocante de la Minoterie, et sur le Quai de l'Estuaire. Est-ce sa dernière création ? Une œuvre de jeunesse ? Portrait de l'artiste en vieux chien. Et en ciment armé. On ne connaîtra pas le nom de l'outsider.

Un grand enfant, visiblement. Qui joue à se faire peur. En fabriquant des monstres. Comme cet homme-chien bien planté (quoique d'une maigreur extrême) sur ses quatre pattes. Roulant sur ses roulettes. Un singulier bâtard. Avec sa tête de Pinocchio et son nez qui s'allonge. Pinochiot, il l'appelle peut-être. Ou Pinochien. Ou carrément Giacometti. Filiforme comme une ombre. Remontée des enfers ou de chez les Étrusques. C'est dire que ce Cerbère ne garde rien, même pas lui-même. N'importe qui peut l'emporter. Mais qui voudrait de ça chez soi ? Gabriel Albert peut-être, pour son jardin à Nantillé, mais ses sculptures en ciment n'apprécieraient pas. Elles auraient vite fait de le chasser.

Elles croient, parce qu'on leur a lu des contes pour les avertir, pour qu'elles renoncent à voyager et se méfient des inconnus, que ce qu'elles entendent arriver, c'est la bigourne. La bête à deux cornes, un esprit malfaisant. Elle roule vers elles avec un bruit terrible, on dirait une charrette chargée de cailloux.

Or ce n'est qu'un chien, un grand chien maigre et du même ciment qu'elles. Du ciment dont on fait les rêves.

Ou les cauchemars. Ce chien en est un. Un cauchemar sur pattes. Et sur roulettes. Il y a les mêmes au cimetière de Saint-Romans où la pierre est gélive et le roundup que balance le cantonnier n'arrange rien. Les humbles cénotaphes qui sont encore debout, c'est-à-dire couchés au-dessus du corps qui repose là, sont affreusement rongés. Ils s'effondreront bientôt. Se déliteront, s'effriteront comme les autres puis disparaîtront. Voilà une pierre qui roule, se dit-on quand on l'entend arriver, qui roule à tombeau ouvert. Laisseriez-vous la mort entrer dans votre jardin ?

Les statues de Gabriel, ses bustes ont retrouvé leurs couleurs. Ce chien n'a pas recouvré les siennes. C'est pour cela aussi qu'il revient. Pour qu'on lui redonne son éclat. Son aura.

 

Le chien de la brocante
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8 juin 2022 3 08 /06 /juin /2022 14:12

 

La Devise est une rivière. Longue de 35,7km. Sa source se situe sur la commune de Chervettes (17380) d'où nous sommes aussi partis pour notre marche. Le Canal de Charras prend le relais de la Devise à Landrais, au Gué Charreau. Il rejoint la Charente à Saint-Laurent-de-la-Prée.

La Devise est aussi, depuis le 1er janvier 2018, un regroupement de communes : des trois communes de Vandré, Chervettes, et Saint-Laurent-de-la-Barrière qui n'en font plus qu'une, du nom de la rivière qui les traverse toutes les trois, et qui apportera toujours, même quand il n'en coule plus sous les ponts, de l'eau à nos moulins. Elle nous fera causer. Avec un agriculteur rangé des tracteurs, mais qui les collectionne. Ainsi que les solex, les mobylettes, et une Juva 4 dont il est très fier et qu'il ne sort qu'aux grandes occasions. Dans laquelle pourraient s'installer de vrais gendarmes de Saint-Tropez, avec de vrais costumes, si jamais nous en connaissions.

 

 

Cette Devise-là nous fait parler. Aux vivants, quand nous en rencontrons, et des absents: de la fritillaire pintade, une fleur à damier qui disparaît avec les zones humides, qui trouve refuge, quand il n'y a plus de marais, de prairies inondables, dans les fossés. De cette Barrière que nous nous apprêtons à passer et qui garde le souvenir d'une ancienne frontière (entre Aunis et Saintonge?)

La Devise, ce pourrait être la devise de notre groupe. Car marcher est pour nous une longue conversation (18 km aujourd'hui), l'occasion de commenter tout ce qui tombe sous l'oeil, noms de pays ou lieux-dits que nous cueillons comme autant de traces. Du chanvre qu'on cultivait à Chervettes. Du Terrier du Mugon où nous pourrions nous musser si c'était un tumulus ou une motte féodale. Mais ce Terrier est bien trop large, bien trop long, bien trop élevé : nous remontons avec lui au kimméridgien, soit 152 millions d'années plus haut, et débarquons dans des vases infestées de crocodiles.

Avant d'arriver au Jurassique supérieur, il faut faire l'ascension de cette butte calcaire, grimper dans une prairie sèche où notre guide voit « des pelouses mésophiles calcicoles et des ourlets thermophiles associés sur une ligne de coteaux à pente modérée à forte, d’exposition majoritairement sud-ouest », et où je ne suis pas surpris de retrouver des tremblants (Briza media ou Brize intermédiaire). Des orchidées (certaines très rares) dont les noms font image nous conduisent en douceur au sommet, et à découvrir un vaste paysage où dominent les cultures, le blé et le maïs. Où il y a aussi des forêts, comme le bois de la Bastière que nous traverserons allègrement malgré le danger que représente le tir à l'arc.

 

 

Les escargots ne constituent pas une menace, que l'on appelle ici cagouilles, ils ne nous disent pas non plus où aller mais à quel train. Ainsi arrive-t-on au domaine de la Bastière où personne ne nous attend. Où nous ne nous arrêterons pas.

 

 

Le porche ressemble, quand nous le franchissons, à un arc de triomphe, un arc à deux passages, l'un pour les chariots, les charrettes, l'autre pour les piétons comme nous, mais il n'y a que deux chiens pour saluer les vainqueurs, ils nous suivront jusqu'au bout. Ils courront un moment derrière nos voitures, puis nous les oublierons pour une Route des Yeux d'Argus aperçue à Vandré et qui nous occupera jusqu'à La Rochelle.

Nous éviterons donc Saint-Germain-de-Marencennes, et, en devisant comme il faut, la question posée à l'aller. À l'entrée de la cité et à chaque coin de rue, partout où il y avait de la place. Nous nous demandions, en voyant ces mannequins habillés, à quelle noce villageoise ils nous invitaient. À quelle danse macabre. Pourquoi ce rassemblement d'épouvantails, et pour chasser quels oiseaux ?

Maintenant nous savons. Ce sont des Marentins, ils ont envahi la ville. Le temps d'un festival. Du Festival de la charrette bleue. Il a eu lieu ici, les 12 et 13 juin 2015. Sont-ils là depuis 2015 ? Les ressort-on chaque année à la même époque, avec les mêmes costumes ? Le festival se tient-il tous les ans ? A-t-il été interrompu par la pandémie? Reprend-il enfin ?

Les questions continueront sans nous. Elles iront voir ailleurs, chemineront avec d'autres chemins. Nous, nous sommes arrivés au port. Et à la conclusion que nous voulions. Que deviser comme nous faisons, comme nous savons faire, n'empêche pas la mort, mais c'est un moyen de la retarder. De la repousser plus loin. Dans un avenir ressemblant, vu d'ici, au kimméridgien avec ses crocodiles.

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7 juin 2022 2 07 /06 /juin /2022 06:03
Ombra di Venezia

On ne sait pas, quand on arrive, dans quel tableau on débarque, qui sont ces personnages qui forment un attroupement, ce que regardent ceux-là qu'on voit de dos, « face à la mer et au ciel ». Ce qu'ils cherchent en fixant l'horizon.

Cherchent-ils à le fixer, cet horizon qui recule à mesure qu'on s'en approche, qui fuit quand on croit le toucher, qui se dérobe sans cesse, ou sont-ils, comme nous le sommes quand nous décrivons la scène, poussés par le vent ? Par quel vent ? Et dans quelle direction souffle-t-il ? Est-ce la tempête que nous appelons le progrès ? Vers quel passé les visages sont-ils tournés ?

C'est, répond ironiquement Tiepolo, Il mondo novo. Et pour l'apercevoir, il faut, insiste-t-il, tourner le dos à l'avenir. Réveiller les morts et écouter ce qu'ils ont à nous dire. À Venise, ils sont chez eux. Nous sommes chez eux. Ce sont eux que nous surprenons en pleine action. Dans leur danse immobile et leur conversation muette. Attendent-ils l'acqua alta ? Ou que l'eau se retire ? Pour quel prodige sont-ils rassemblés ? Quelqu'un les observe, se souvient: « Nous venions de longer San Michele où nous irions plus tard visiter la tombe de Joseph Brodsky, dans l'approche d'une destination qui elle-même vient à nous. »

Olivier Gallon se souvient aussi du cahier de notes intitulé L’Ombra di Venezia, des pensées dictées par Nietzsche ou recueillies dans ses conversations par Peter Gast, le fidèle ami du philosophe. Commencées au printemps de l’année 1880 à Venise — de la mi-mars à fin juin — ces notes constituent les premières ébauches d'Aurore.

C'est un recueil de traces qu'il nous propose sous ce titre repris à Nietzsche, autrement dit des esquisses. Des lignes « ailleurs distordues sur la surface de l'eau qu'elles deviennent », et « qui sont là parfaitement réglées sur le bruit saccadé des rails ».

Que l'on arrive en train, au petit matin, ou en bateau, on franchit un seuil, une frontière, mais fluctuante est la limite. On ne sait de quel côté du mur, du miroir on se trouve, si c'est le commencement ou la fin. « Cette dimension de l'arrivée interroge, il est en elle un départ. » 

On ne sait pas si l'on est Ulysse ou bien Enée. Ulysse revenu à Ithaque, de retour chez lui mais pas arrivé, forcé de repartir vers un ailleurs radical, ou Énée (l'étranger) rentré dans sa patrie.

C'est l'exil que nous découvrons à Venise. Ou plutôt à Torcello, où tout a commencé.

Torcello, c'est ce qu'était Venise au début, ce qu'elle aurait pu être, une ville fantôme comme était Lavinium pour les Romains. Leur vraie patrie. D'autant plus vraie qu'elle est un rêve. Une fixion. Comme est toujours l'origine. D'autant plus fixe, ici, qu'elle est mouvante. Elle fuit, comme l'horizon. À quoi les regards tentent de s'arrimer.

Torcello, c'est Venise avant Venise. Ce qu'elle sera après. « Sur elle l'origine, îlot à la dérive peu à peu détaché de la conscience, s'éloigne. »

Voilà l'origine. La manière dont elle se présente. « Torcello n'est plus guère habitée que par des chats, fautifs esprits bondissant, se faufilant parmi les hautes herbes... »

Voilà l'origine pour Olivier Gallon. Non pas une source, en amont de toutes choses, cela n'a rien à voir avec la genèse. L'origine resurgit, comme un symptôme, c'est une pause, un suspens, un tourbillon dit aussi Walter Benjamin, dans Origine du drame baroque allemand, « un tourbillon dans le fleuve du devenir, et elle entraîne dans son rythme la matière de ce qui est en train d'apparaître.»

C'est le « monde nouveau » dont le petit attroupement guette l'apparition, une naissance dans le devenir et le déclin que peint ici, avec ses mots, Olivier Gallon.

 

Ombra di Venezia

Olivier Gallon

La Grange Batelière

 

Ombra di Venezia
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1 juin 2022 3 01 /06 /juin /2022 14:15

                              Queneau et ses vies de chien


 

C'est le titre d'un livre de Dominique Charnay. Paru le 5 avril 2022. Aux éditions des Grands Champs.

On croyait tout savoir de celui qui fonda, en 1960, avec le mathématicien François Le Lionnais, l'Oulipo : « l'Ouvroir de Littérature Potentielle ».

Pourtant, nous dit l'éditeur dans sa présentation, «  à la faveur de ces pages à la fois drôles et émouvantes, Dominique Charnay le révèle sous un jour inattendu : dans l’intimité de sa relation avec les trois chiens qui accompagnèrent, l’un après l’autre, les vingt dernières années de sa vie. Au fil d’un texte instruit et avisé, apparaît le rôle sensible que chacun d’eux aura joué auprès de ce maître de la syntaxe devenu bilingue canin pour comprendre leur langage sans mots. »

Je le lirai, bien sûr. Et sans tarder. J'irai dès demain l'acheter en librairie, dans la librairie de l'ami qui, sachant que j'écrivais sur les chiens, m'a signalé cette parution.

Je découvrirai les trois chiens de sa vie : Lucky, un Loulou de Poméranie, Aïda, le Cocker anglais qui lui a succédé, « avant de passer à son tour le relais à Taï-Taï, un shih-tzu du Tibet. »

 

                             

 

                              Qu'y a-t-il dans un nom ?


 

On se souvient de la pièce de Shakespeare, de la scène du balcon, de la question de Juliette : « Qu'y a-t-il dans un nom ? »

Dans le nom de Queneau, certains entendent des aboiements, des jappements, à la question de Juliette ils répondent tout de suite « du chien ». Pour eux, Queneau est le diminutif normanno-picard de chien.

Queneau (qui s'est penché sur la question) est plus prudent. Il avoue hésiter. Entre chêne et chien. Entre quesne et quien. Entre gaulois et latin.

Chêne et chien, c'est le titre d'une autobiographie versifiée (1937). Que l'on découvre dans Queneau et ses vies de chien, page 38 :

« Chêne et chien voilà mes deux noms,

étymologie délicate

Comment garder l'anonymat

Devant les dieux et les démons ? »

Queneau a-t-il entendu l'appel de son nom ?

A-t-il répondu à cet appel ?

Oui, incontestablement, répond Dominique Charnay. Il y a beaucoup de chiens dans sa vie, et dans son œuvre. Où l'on parle chiens, souvent. Et chien aussi, mais c'est une autre histoire.


 


 

                              Hommes-chiens


 

Exhibés à Paris dans les années 1870 comme phénomènes de foire, présentés comme « Hommes-chiens », Andrian Jeftichjew et son fils Fédor sont nés en Russie. Fédor à Saint-Pétersbourg, Andrian dans l'oblast de Kostroma, une région qu'on disait alors « couverte de forêts » et peuplée de « sauvages ». Comme les deux monstres que montrait le Tivoli-Vauxhall.

Mais leur pilosité envahissante ne vient pas de là. Elle est le symptôme d'un dérèglement lié à des mutations génétiques. Une maladie, l'hypertrichose, devenue chez eux héréditaire.

Ce n'est pas une extension de la barbe à tout le visage, à une partie ou à la totalité du corps. Les poils dont ils sont couverts sont de longs filaments plus fins et plus soyeux que les cheveux. Et quand on regarde sous le nez et dans l'oreille, et qu'on examine à la loupe le pavillon, on voit que c'est « une véritable forêt de poils ».

À la mort de son père, Fédor sera seul en scène. Il jouera le rôle du sauvage. Impossible à civiliser. Il fera l' « Homme-chien ». Qui aboie et qui grogne lorsqu'il est en colère.

 

                             

                             

                            

                              Nemrod


 

Je pense à Nemrod, le petit chien que l'on découvre, avec Bruno Schulz, dans Les Boutiques de Cannelle.

Je pense à la république qu'il appelait de ses vœux, à la république des rêves qu'il proclama, au territoire souverain de la poésie et à ce qu'il est devenu.

Je pense à ses chiens errants, à l'homme-chien, à Drohobycz où il est né et où il est abattu, le jeudi 19 novembre 1942 vers midi.


 

 

 

Hommes-chiens
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22 mai 2022 7 22 /05 /mai /2022 08:33

On reconnaît le nom propre à ceci : il n'a pas de contraire.

C'est ce que m'écrivait un ami à propos de Namatius. Ce personnage rencontré par hasard dans la correspondance de Sidoine Apollinaire, dans une lettre écrite à Lyon ou Clermont, vers 469-470.

Un noble gallo-romain se devait de répondre à celui qui dans sa lettre fustigeait gentiment sa meute. Il ne pouvait pas laisser dire de ses chiens qu'ils étaient jeunes, qu'ils détalaient devant les sangliers, qu'ils préféraient poursuivre, de leurs aboiements répétés mais à petits pas, les troupeaux de chèvres au nez camus.

Cela peut paraître absurde, mais je me sentais visé. Non comme aristocrate, ce que je n'étais pas, ni comme chasseur, ce que j'étais encore moins, mais parce que Saintes et Oléron où il demeurait, c'est un peu chez moi. Et l'Antiquité est aussi mon domaine. Le latin ma langue d'élection. Où, quand on rédige une lettre à un ami, on n'utilise pas le présent comme nous faisons aujourd'hui, on n'écrit pas « je t'écris » mais « je t'ai écrit ». Car on se met à la place de l'ami. Au moment où il la lira. Ce qui est présent pour nous, pour lui c'est du passé. Entre le moment où nous avons écrit notre lettre et celui où il la lit, il s'est écoulé plusieurs jours. Parfois même des siècles. Si l'on pense à la lettre de Sidoine à son cher Namatius. Écrite vers 469-470 et que j'ai lue il y a un peu plus de 20 ans. Certes, elle ne m'était pas destinée, et je n'étais pas censé répondre.

C'est pourtant ce que j'ai fait. En oubliant le présent, ce que nous appelons dans notre jargon le présent de l'énonciation, en utilisant le parfait épistolaire. Ou l'imparfait. En me plaçant en pensée au moment où la lettre sera lue par le destinataire. Par mon cher Sidoine. Elle mettra le temps qu'il faudra mais elle lui parviendra. Et il appréciera ma politesse. Il constatera avec satisfaction que les convenances, pas plus que les règles de grammaire, ne sont perdues. Comme on le déplore trop souvent. Qu'on écrit toujours, et pas seulement du courrier électronique. Que les mails n'ont pas tué l'amitié. Cette amitié littéraire qu'ils ont tant cultivée, Namatius et lui. Elle a survécu à la tonsure. Et traversé les siècles. Avec les pieds de nos vers. Car nous étions avant tout poètes. Et nous le restons.

De Namatius je me sens, c'est entendu, le contemporain. Et autorisé à répondre à sa place. À celui qui avait un peu trop tendance à oublier l'amiral que j'étais.

Car je n'étais pas en vacances à Oléron. Je commandais la flotte d'Euric, roi des Wisigoths, et je chassais surtout le Saxon.

Voilà l'ennemi. Un ennemi dont Sidoine dresse dans sa lettre un terrifiant portrait. Un ennemi qu'on ne saurait confondre avec l'ami. Celui à qui on écrit et qui, par ma main et avec quelques siècles de retard, vous répond.

On a beau scruter le nom de Namatius, on ne voit pas d'« ennemi » à l'horizon. On peut donc endosser le rôle sans problème, laisser celui d'ennemi au pirate saxon. Il fait ça très bien. Avec ses myoparons : ses brigantins. C'est, ne l'oublions pas, un pirate, un « archipirate » : la quintessence du mal. Il vous délivre de celui qui est en vous, dans votre nom, dans celui que vous avez décidé d'endosser. Que vous vous êtes choisi. Namatius, à partir du moment où vous répondez à Sidoine, est votre nom de plume. Votre nom d'ami.

Pour moi c'est un signifiant absolu, un signe pur, que je ne cherche pas à remotiver. Il a sans doute signifié quelque chose au début, un trait de caractère ou une particularité physique, ou un lieu d'origine, un pays, une région, voire le val, le bois dont on provenait. Dont on ne parviendrait, pas plus que de l'ombre, à s'extraire. Le mont, à quoi on travaillerait à ressembler. Une vie n'y suffirait pas. Rien de tout cela dans Namatius. Un nom qui ne disait rien à personne et qui serait par conséquent facile à porter.

Or il y a dedans un « ennemi » caché, NĀMANTO, l'antonyme d'une racine gauloise signifiant « aimer », et très proche du latin amare.

Certains s'appelaient, chez les Gaulois, NAMANTOBOGIOS. Littéralement « Briseur » ou « Écraseur d'ennemis ». Un nom emphatique et guerrier comme en portaient les héros. Et dont Namatius garde la trace. Incomplète. Le seul « ennemi ».

Namantius, ou Namatius (ou encore le diminutif Namatianus), c'est le contraire de l'ami. Une origine heureusement oubliée, comme la pratique ou la simple compréhension du gaulois. Au Ve siècle. Est-ce si sûr ? Ou bien Sidoine l'entend-il encore ? Entend-il « l'ennemi » qu'il y a dans le nom de Namatius ? Est-ce cela qu'il lui fait entendre, qu'il faut entendre dans le Portrait des Saxons ? Que l'ennemi que l'on tient éloigné de nos côtes, avec la flotte que l'on commande, c'est d'abord celui qui est en nous ?

L'ennemi a eu la peau de son broyeur. De son écraseur. Sans l'avoir jamais brisé ni écrabouillé. Il l'a simplement eu à l'usure. En laissant faire le temps.

L'ennemi
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20 mai 2022 5 20 /05 /mai /2022 07:17

Voici un petit livre (31 pages). Petit comme « le grand ''dehors'', pourtant géographiquement minuscule ». Et combien précieux.

Écrit en 1994 par Andrea Zanzotto, traduit par Philippe Di Meo et publié par Dumerchez, il reparaît en mai 2022 aux éditions La Barque, dans une traduction revue et corrigée.

On peut rappeler que le premier recueil de Zanzotto s'intitulait Derrière le paysage (1951).

Un titre où l'oeil archéologue chercherait les traces d'un Arrière-pays quand il offre d'autres ruines à lire, celles, pour aller vite, d'une idylle virgilienne travaillée par l'ironie, d'un paysage idéal que l'on découvrira bientôt, dès Vocativo (1957), dévasté.

Un souvenir peut en révéler un autre, celui de l'ichnographie telle que la définit Louis Marin dans Fragments d'un parcours dans les ruines de Poussin (un texte paru en 1988 dans la revue ORACL, n° 23-24, Les Ruines) :

« l'ichnographie est une ruine propre, le propre de la ruine où se révèle à l'oeil archéologue le dessein raisonné, la structure ordonnée, le rythme du projet. Le temps dans cette structure de présence (ou de représentation) hésite entre deux orientations : flux ou reflux, vers l'origine ou la fin. Peut-être en est-il ainsi avec les ruines dans les tableaux de Poussin. »

Certes, c'est un autre paysage que dessine Corot, un paysage avec figures, sinon absentes, du moins petites et à demi cachées, papillonnant puis disparaissant lorsqu'il peint Le coup de vent qui est un aboutissement dans sa recherche; « tout élément superflu, étranger (c'est-à-dire non naturel), est éliminé, seuls demeurent les arbres disposés en arc de cercle […]. »

Les arbres sont autant de personnages vivants, qui nous disent que la vie est ici, qu'il est toujours possible « de saisir, fût-ce l'espace d'un instant, le rapport avec une vérité potentiellement globale où l'origine de la nature et l'origine du moi se rencontrent ».

Nous avons été, dans notre jeunesse, confrontés aux arbres, à « ces grands arbres, êtres animés où il semble que toute virtualité, toute potentialité de l'Être s'offre à nous. »

Nous ferons avec Corot, et sans quitter Reims, le voyage en Italie. En commençant par le Monte Cavo, ce mont qu'on dit « creux » parce que volcan éteint.

Corot est notre truchement : notre guide et interprète. Ou c'est Zanzotto. Traduit par Philippe Di Meo.

« Lorsque je songe que Corot a visité Venise, je me demande quelle impression a pu lui faire la délicate alternance des montées et des descentes de la plaine du Pô, de la terraferma jusqu'aux lagunes, car il avait probablement très bien compris la rare valeur de ces images différentes, à coup sûr des plus denses dans les suggestions et les sollicitations successives. »

Le paysage qu'invente ici Zanzotto est celui de la Vénétie, ce qu'il en reste, ce qui demeure en lui de sensations. Ainsi relie-t-il l'expérience de Corot à « une hypothétique ligne vénitienne »:

« Tandis que j'observais les tableaux de Corot, je n'ai pu résister à la tentation de les rapprocher, et de renvoyer à ce que me proposaient des peintres que je sens plus proches de moi tant par les sensations transmises par leurs paysages que sur un plan purement géographique. »

Ce voyage nous conduit à Pieve di Soligo où le poète a vécu dans une maison décorée à fresques par son père, peintre post-impressionniste et professeur de dessin. Il y revient. Il revient à ce qui était là dès le début. Dans son premier livre. Et il pense, grâce à Corot, à son père :

«Je vois le point final de ce type de recherche reflété dans les expériences isolées de mon père,  professeur de dessin, miniaturiste et peintre, dont les paysages me reconduisent des murs domestiques à l'infinitude de l'appel des couleurs que je voyais autour de moi, dans le grand ''dehors'', pourtant géographiquement minuscule, les lieux où je suis né et que je n'ai jamais quittés. Grâce à mon père qui avait la plus grande estime pour Corot, comme pour la tradition vénitienne, ces très anciennes stimulations visuelles se relient à coup sûr à certaine idée-émotion fondamentale née de la fusion du et dans le paysage : quelque chose qui ne se lasse jamais de se laisser définir à travers les mots eux-mêmes, tout en fuyant toute définition possible car il les contient toutes. Derrière le paysage, tel est le titre de mon premier livre qui peut, aujourd'hui encore, être pour moi un programme. Là, l'aura de Corot possède toujours quelque chose que je dois percevoir et dont je dois me souvenir, et qui me sollicite ; et cette aura, je l'ai plus que jamais sentie dans les œuvres du Maître conservées au Musée de Reims. »

Nous sommes arrivés. Au point final. C'est-à-dire au début. À ce qui était là et qui sera toujours Derrière le paysage. Et allant à sa ruine.


 


 


 


 

Andrea Zanzotto

Vers, dans le paysage [Corot]

Traduction revue et corrigée Philippe Di Meo

LA BARQUE

Mai 2022

Vers, dans le paysage
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