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26 avril 2022 2 26 /04 /avril /2022 15:52

« On voyage mieux dans le souvenir des autres .»

Est-ce à dire qu'on marche sur leurs traces, qu'on met ses pas dans leurs mots ? Ses mots dans leurs pas. Ce que fait Jean-Jacques Salgon avec René Caillié ou Rimbaud. Que c'est dans leurs livres que nous avons appris l'ailleurs, découvert l'autre qui vivait en nous, que c'est de cela que nous avons la nostalgie, le désir, que c'est ce qui nous pousse à partir ? À écrire. Pour tenter de les retrouver : de se retrouver. Que c'est cela, l'exotisme ?

Cette phrase anticipe-t-elle notre disparition ? Est-elle invitation, non pas au voyage, mais à rester ? Comme trace. Comme souvenir. À continuer à vivre dans la mémoire de ceux qui nous survivront. À vivre à travers eux. Faut-il compter sur la Postérité, s'en remettre totalement à elle ? Faut-il comprendre que c'est seulement où nous ne serons plus, quand nous ne serons plus, quand de nous il ne restera plus que quelques livres, que tout commence ? Quand d'autres nous liront. Rassembleront les membres épars du poète. Ou  simplement chercheront qui se cache derrière ce titre qui les a accrochés. Parce qu'il dit que tout est présent, même le passé. Et que tout est cadeau aussi. Comme ceci, qu'on peut lire comme on cueille le jour :

« Voyager, c'est une façon de dire : ma vie ne ressemble à rien, elle n'a pas encore eu lieu. Rares sont ceux qui parviennent ainsi à se tenir longtemps à l'écart d'eux-mêmes. Tout Rimbaud finit par trouver son Abyssinie. »

Tout est présent
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9 avril 2022 6 09 /04 /avril /2022 07:41

 

                              Un animal psychopompe

 

 

Comme animal psychopompe, le chien marche assez bien.

J'ai essayé, et je suis plutôt satisfait de ses performances.

Si vous aussi vous voulez quitter votre corps, sortir la nuit pour retrouver vos potes là-bas, dans ce grand pré où l'on va pour le bien, pour péter la gueule à ceux qui font tourner le vin et moisir le blé, empruntez donc ce moyen de locomotion. Simple et pas cher.

Plus facile à monter que le cheval, plus obéissant que le chameau ou la truie, le chien, bien dressé, fait un bon conducteur d'âmes.

 

 

 

                              Fous-le-camp

 

 

Mon oncle Émile avait un chien nommé Fous-le-camp.

Je ne sais pas si c'était à la mode, comme Rex ou Médor, si c'est aussi daté, mais avec le recul je trouve ça assez cruel. Même si Fous-le-camp était un roquet assez peu sympathique. Sans doute souffrait-il de s'entendre appeler ainsi, de se voir humilier à longueur de journée par un maître qu'il ne cessait pourtant pas d'admirer. Et à qui il obéissait servilement. Les chiens sont des esclaves, diront ceux qui s'amusent à leur donner des noms ridicules. Ou qui font semblant de leur lancer quelque chose. Regardez comme ils reviennent chercher leur caresse. Vous voyez bien qu'ils ne nous en veulent pas.

Les maîtres sont rarement dignes de leur chien. De l'amour qu'il leur porte. Et le chien n'est pas rancunier.

Moi je n'ai pas la mémoire aussi courte. J'en veux toujours, plus de soixante ans après, à celui qui m'imposait ce numéro de dressage. Censé me faire rire, et que je ne trouvais pas drôle.

Est-ce que je m'identifiais à ce petit chien ? Est-ce que je me reconnaissais en lui ? C'est possible.

Des années ont passé, et je les vois dans le minuscule atelier où mon oncle réparait des cycles. Où il en fabriquait aussi. Dans le cambouis et de ses propres mains.

Dont je reçus, payé par mes parents à qui il ne faisait pas de cadeau, un beau vélo de course. Avec des pièces de récupération et sans vitesses. C'était un poney que j'enfourchais pour aller à la chasse aux cèpes, et dans les côtes une vieille rosse. Tellement poussive.

Je les vois, le maître et l'esclave.

Je les entends.

Comme si j'y étais.

« Fous-le-camp ! Viens ici Fous-le-camp !».

Quand plus tard, en traversant la France, je découvre ce panneau à la sortie de VATAN, VATAN...tu REVIENDRAS, je me dis qu'en effet j'y reviens, inexorablement, à ce numéro de cirque qui se voulait drôle et qui ne me fait pas rire.

J'y reviens encore quand je lis un article sur la « double contrainte » (ou double nœud).

Mon oncle Émile ne réparait pas seulement les cycles dans son atelier, il expérimentait aussi, avec son chien, les injonctions contradictoires (ou paradoxales).

Celles auxquelles Fous-le-camp ne pourrait obéir sans désobéir.

 

 

 

                              La chienne Laïka

 

 

Comment Laïka est-elle morte ?

Est-ce que Laïka est morte dans l'espace ?

Où est la chienne Laïka ?

Est-ce que Laïka est revenue sur Terre ?

 

À ces questions on ne peut malheureusement répondre que ceci :

Cette petite chienne bâtarde de trois ans et 6 kg environ, récupérée dans une rue de Moscou, fut envoyée par l'URSS dans l'espace et en pleine guerre froide. Le 3 novembre 1957, elle devient le premier être vivant à se rendre dans l'espace. Elle voyage à bord de Spoutnik 2, un satellite construit à la hâte, qui n'avait pas la capacité de revenir sur terre. Les scientifiques savaient pertinemment que l'animal ne survivrait pas au vol. Officiellement, pour lui éviter de souffrir, on l'aurait euthanasiée avec une portion de nourriture empoisonnée.

Elle a droit, comme « chienne du programme spatial soviétique » et «  premier être vivant mis en orbite autour de la Terre », à sa page Wikipedia.

Où, si l'on peut dire et pour répondre aux deux dernières questions, elle repose.

Où l'on apprend que le nom qu'on lui a donné quand on l'a ramassée signifie « aboyant » et désigne des chiens bâtards proches du Husky sibérien.

Et qu'elle serait morte d'asphyxie, à cause d'une défaillance technique, que son agonie (ici la notice contredit la version officielle) aurait duré quatre heures, voire même quatre jours.

 

 

 

                              Milou

 

 

Milou a aussi sa page Wikipedia. Cela n'étonnera personne, même s'il a toujours vécu sub umbra nominis. Dans l'ombre de Tintin.

Les mauvaises langues diront que ce fox-terrier à poil dur n'est pas aussi blanc que sa robe, qu'il a su profiter de la gloire du grand reporter. Qui rejaillit sur lui. Qu'il ne mérite pas tous ces honneurs. Qu'il n'a pas sa place ici, dans cette encyclopédie prestigieuse.

Les moins méchantes que son maître lui devait bien ça, que Tintin ne serait rien sans son chien.

On n'apprend pas grand chose en lisant la notice qui lui est consacrée, rien qu'on ne sache déjà.

Cette page, contrairement à la plupart des pages Wikipedia, n'a pas été écrite par l'intéressé. Milou comprend ce qu'on lui dit, comme n'importe quel chien, et on n'a jamais vu un chien écrire. Ni même lire. Milou n'est pas l'auteur de la page Milou. Il ne l'a pas écrite, c'est impossible. Il n'en a pas supervisé la rédaction. Il n'a rien corrigé, rien ajouté. De ses interventions ou contributions il n'y a pas la moindre trace.

Pourtant, quand on lit la notice qui lui est consacrée, on reconnaît bien là sa patte.

 

 

 

 

                              Rintintin

 

 

 

Rintintin aussi est dans Wikipedia. Il est là en tant qu' « acteur canin ». Il a droit à sa page. Comme Laïka et Milou. Et comme Laïka et Milou il n'en est pas l'auteur.

J'aurais aimé rédiger cette notice. Qui est aussi une page importante de ma vie. Rendre hommage, en rassemblant mes souvenirs et en ajoutant quelques anecdotes personnelles, à ce berger allemand qui enchanta ma jeunesse et constituait un modèle. Car il était le vrai héros de la série, le seul.

Qui se souvient aujourd'hui de Rusty ? Que reste-t-il de celui qui vivait dans l'ombre de son chien ? Qui ne serait rien sans lui. Comment le présenterait-on dans sa page s'il en avait une ? Comment se présenterait-il s'il la rédigeait ? Comme l'ami de Rintintin ? Comme son fidèle compagnon ?

Heureusement, la page Rusty n'existe pas. Et je n'ai pas besoin d'intervenir pour rétablir la vérité.

La Forge, atelier et jardin de Florence Marie à Honfleur.

La Forge, atelier et jardin de Florence Marie à Honfleur.

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8 avril 2022 5 08 /04 /avril /2022 14:59

                              Un collier anti aboiements

 

Vous savez que ça existe ?

Nous demande celui que notre Inès manifestement dérange. En aboyant quand il passe. Quand il sort du château en faisant le signe de croix, pour chasser le diable qui habite le monde et faire taire notre chienne, mais ça ne marche pas. Elle a une sainte horreur des intégristes. Et quand elle les voit partir en procession vers l'église, elle couvre leurs prières, leurs chants, en gueulant de plus belle.

Elle ne fait, en aboyant, que son boulot de chien. Il devrait savoir ça, lui qui est vétérinaire.

Elle leur dit merde aussi, dans son latin. Et c'est ce qu'il n'apprécie pas. Lui qui n'est là, dans ce château, que deux semaines par an. L'été, avec ses dix mômes. Et ceux qu'il invite dans sa piscine.

Lui qu'on entend hurler toute la journée. Tel un chef scout, un chef de meute. Il entraîne ses troupes. Si les gamins ont peur de plonger, s'ils trouvent l'eau un peu froide, il les exhorte. Il lance sa chanson. Qu'ils reprennent en choeur.

« Taubira Taubira ta loi on n'en veut pas ! »

Toute la journée comme ça.

Et ça résonnait dans tout le vallon. Et ça résonne dans ma tête.

Les colliers anti aboiements, vous savez que ça existe ? Insiste-t-il.

Sur la tour crénelée, à côté du drapeau français, je vois toujours, qui flotte, celui de la Contre Réforme Catholique.

 

 

 

L'est chez li

 

 

Un chien avait surgi sur le chemin : il leur barrait la route.

Pas un molosse, mais assez gros. Suffisamment pour vous interdire le passage. Et vous effrayer, avec ses aboiements.

Ce n'était pas Cerbère, Cerbère à la porte des enfers, il ne faisait que garder sa maison. En interdire l'accès. Chasser, en aboyant furieusement, ces intrus. Ces étrangers.

Les migrants obtempéraient, enfourchaient leur vélo, galopaient déjà vers de nouvelles aventures quand le maître parut. Un petit bonhomme remonté, lui aussi. De son Poitou profond et de ses creux-de-maisons.

D'abord il se tint sur le seuil d'où il embrassa, d'un rapide coup d'oeil, la situation. Puis, constatant qu'elle était normale, que la pluie annoncée, espérée, n'était toujours pas là, il se rendit, déçu mais ne le montrant pas trop (à qui l'aurait-il montré, il n'y avait personne, peursoune), dans son jardin où il se mit à biner la terre. Comme si de rien n'était. Comme si son maudit clébard s'était enfin tu.

Or il aboyait de plus belle, de plus en plus fort, il écumait de rage.

Mes deux cyclistes espéraient un peu d'aide, que le propriétaire fasse quelque chose, dise un mot à son chien, leur accorde au moins un regard.

Hélas, il semblait aveugle, ou sourd, muet, ou pire, indifférent au sort des malheureux estivants.

Qui se virent dans l'obligation, s'ils voulaient reprendre la route, poursuivre leur balade, de l'interpeller :

« Monsieur … Monsieur … ! »

De hausser le ton :

« Monsieur ! Monsieur! »

De crier :

« MONSIEUR ! »

S'entendant appeler par son nom, comprenant la question sans qu'on ait eu à la poser, MONSIEUR répondit :

« L'est chez li ! »

Où il faut entendre que le cabot est chez lui.

Et que les étrangers peuvent retourner chez eux.

 

 

 

Le Bouvier Bernois

 

 

Le Bouvier Bernois est un chien tricolore.

N'en déduisez pas (un peu vite) qu'il est Français.

Si l'on en trouve en France, et de plus en plus, il est, comme son nom l'indique, originaire de Berne. Ce que confirme son plastron, en forme de croix suisse.

Là-bas, on l'utilisait comme chien de trait, pour transporter les bidons de lait dans les fromageries.

Ce n'était pas nouveau, car c'est ce qu'il faisait déjà sous les Romains. Et chien de troupeau. Et aussi de combat.

En fait, c'est une très ancienne race. Qui a, comme toutes les races molossoïdes (grands chiens de garde), pour ancêtre le Dogue tibétain. Et comme qualités principales la fidélité, la gentillesse (il est même un peu collant).

Pour la famille, c'est l'ami idéal. Et pour vos enfants une vraie peluche. Qu'ils adorent caresser. Dont ils adorent le pelage. Le beau pelage noir, blanc et roux.

Car, vous ne l'avez pas oublié, le Bouvier Bernois est un chien tricolore.

 

 

 

Nom d'un chien

 

Avant qu'il ne soit totalement démodé, et plutôt que de le donner au premier chien qui passe, je suggère à celui qui veut franciser les prénoms de prendre le mien, de l'offrir à un étranger méritant, désireux de s'assimiler.

Pour le dire autrement, à la manière du Maréchal, je fais à la France le don de mon prénom.

Nom d'un chien
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7 avril 2022 4 07 /04 /avril /2022 14:55
© Parco archeologico di Pompei

© Parco archeologico di Pompei

                             

                              Poème pour chien

 

J'entends dire que les poèmes ne sont pas faits pour les chiens.

C'est faux!

Regardez le poème pour chien. Il est dans la liste des contraintes (oulipiennes) établie par Marcel Bénabou et consultable ici.

Le poème pour chien (je cite Marcel Bénabou) « inclut le nom d'un chien d'une manière invisible pour l'oeil humain mais parfaitement audible pour l'oreille canine ».

Donc, si je mets dans mon poème du moka, celui qui le lit (s'il existe) n'y voit rien, qu'un détail, pas forcément amusant, une confession inutile puisque de mes habitudes, de mes manies, de mes goûts il n'a rien à faire.

Si d'aventure il trempait ses lèvres dans mon café, il me rendrait mon bol ou ma tasse avec un sourire entendu où je lirais un peu d'ironie, et beaucoup d'indifférence. Il me remercierait, et s'empresserait de reprendre son livre.

Imaginons maintenant que je le lise devant la glace, à plus ou moins haute voix. Moka, le chien de ma voisine (celui que j'appelle Gorka dans mon livre, et que je fais même parler), répondra à son nom, il me répondra en aboyant.

Je vais attendre que ma voisine se réveille et tenter l'expérience.

 

 

                              Chien de poème

 

Les chiens de traîneau existent, vous les avez vus à la télé. Peut-être même que votre voisin en a un, un Husky, bien que votre région soit assez peu montagneuse et que la neige y soit rare.

Si le Sibérien dénote un peu dans le paysage, le maître et son chien forment un attelage assez sympathique. Et surtout harmonieux. On ne saurait dire des deux lequel tire l'autre, qui est le dominant, s'il en faut vraiment un.

Un autre chien de traîneau, c'est le Malamute de l'Alaska. Les non-initiés le confondent avec le Husky, mais si vous regardez bien, vous verrez qu'il a la queue redressée et courbe, alors que chez le Husky elle est tombante. Les Malamutes sont capables de tirer de lourdes charges. Ils tirent aussi leur nom des Mahlemiuts, un peuple d’Inuits vivant dans le golfe de Kotzebue, en Alaska.

Mais je ne vais pas vous faire tout le top 10 des races de chiens de traîneau.

Je ne dirai donc rien du Groenlandais, sinon qu'il est proche du loup, et menacé par l'apparition du motoneige. Je vous rassure tout de suite, vous habitez suffisamment loin des pôles : vous n'avez rien à craindre. Ni pour lui, ni pour vous. Vous pouvez poursuivre votre petite promenade.

Pas un mot non plus du Samoyède, de l'Esquimau canadien, du Laïka de Yakoutie, du Husky de Sakhaline, de l'Alaskan, de l'Eurohound, du Greyster dont les noms, si exotiques soient-ils, n'ont rien à faire dans votre poème.

En dehors de tirer à la ligne, je ne vois pas trop ce qu'ils pourraient y faire. Et vous n'aimez pas les développements oiseux, je le sais. C'est même pour cela que vous écrivez des poèmes.

Alors cherchez-leur d'autres pages. Des blanches, de préférence. Et laissez-les courir sur la neige.

 

 

 

                              Le chien de Pompéi

 

Ce n'est pas un moulage en plâtre. Exposé avec d'autres victimes de l'éruption du Vésuve.

Ni un chien errant, un des nombreux chiens qui viennent mendier dans les ruines et dans mon souvenir. Ou sur le Parking Plinio. Où j'ai garé ma voiture. J'y suis allé tellement de fois. Et ils étaient si nombreux. De plus en plus nombreux.

C'est une petite chienne que j'ai croisée cette nuit, dans un rêve qui avait pour cadre Pompéi, le Parking Plinio exactement, où notre bus nous avait déposés. Où il nous attendait.

Nous étions en voyage, dans un voyage scolaire, et j'accompagnais un groupe de latinistes. Il y avait un parcours, des pauses de prévu, des exposés que les élèves devraient faire in situ. Et sans notes.

Une visite guidée mais par eux. Qui joueraient les conférenciers devant un public bienveillant. Et attentif.

On arrivait au premier rendez-vous quand elle est apparue. Cette petite chienne. J'aurais pu la chasser, comme ces pauvres roquets qui m'importunaient, qui me gênaient dans ma rêverie, or je l'ai accueillie. Et je l'ai suivie, comme Norbert Hanold dans la nouvelle de Jensen. Elle était ma Gradiva. Celle qui marche. Sur trois pattes. Qui claudique légèrement. Allègrement.

 

 

                              Un robot-chien

 

« Le parc archéologique de Pompéi mène actuellement un projet expérimental visant à utiliser de nouvelles technologies pour surveiller et sécuriser les ruines. Parmi elles, se trouve Spot, le robot-chien de la société américaine Boston Dynamics. »

Voilà ce que m'apprend aujourd'hui GEO. Que ce robot-chien va entamer le ménage dans ce grand bordel appelé Pompéi. Qu'il va ramener un peu de discipline, de propreté, faire le boulot des gardiens, pas assez nombreux et pas assez vigilants, des profs, toujours prompts à s'écarter du groupe, à oublier leur tâche, leurs responsabilités pour suivre le premier chien coiffé.

Comme disait ma grand-mère.

 

 

                              Poucave

 

Spot, en bon robot-chien qu'il est, sera capable « d'inspecter même les plus petits espaces en complète sécurité, de collecter et d'enregistrer des données utiles pour l'étude et la planification des interventions ».

Voilà ce que déclare le Parc archéologique de Pompéi, et que reprend GEO .

Il ne rapportera plus la baballe, comme un vulgaire toutou, mais les larcins, dégradations, incivilités dont il aura été le discret témoin (pardon mais je le trouve un rien voyant, jaune comme il est avec ses quatre pattes robotisées, ses capteurs et sa caméra couleur à 360° ), et ceux qui les auront commis. Bref, il sera une vraie balance.

Cette chose, ma parole, c'est trop une poucave !

 

 

 

                              Spot le chien

 

Spot n'enregistrera pas seulement les menus larcins du quotidien, il préviendra aussi les vols nocturnes. Ceux qui avaient le projet de creuser, de poursuivre leurs fouilles clandestines, il les empêchera de sévir. Il mettra fin aux pillages. Il dénoncera les fouilleurs clandestins. Il les coincera dans le tunnel, les noiera dans la galerie.

Je rêve un peu, mais il ne se contentera certainement pas de constater les dégâts, ni de faciliter les réparations.

 

© Parco archeologico di Pompei

© Parco archeologico di Pompei

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7 avril 2022 4 07 /04 /avril /2022 07:59

J'entends dire que les poèmes ne sont pas faits pour les chiens.

C'est faux!

Regardez le poème pour chien. Il est dans la liste des contraintes (oulipiennes) établie par Marcel Bénabou et consultable ici.

Le poème pour chien (je cite Marcel Bénabou) "inclut le nom d'un chien d'une manière invisible pour l'oeil humain mais parfaitement audible pour l'oreille canine".

Donc, si je mets dans mon poème du moka, celui qui le lit (s'il existe) n'y voit rien, qu'un détail, pas forcément amusant, une confession inutile puisque de mes habitudes, de mes manies, de mes goûts il n'a rien à faire.

Si d'aventure il trempait ses lèvres dans mon café, il me rendrait mon bol ou ma tasse avec un sourire entendu où je lirais un peu d'ironie, et beaucoup d'indifférence. Il me remercierait, et s'empresserait de reprendre son livre.

Imaginons maintenant que je le lise devant la glace, à plus ou moins haute voix. Moka, le chien de ma voisine (celui que j'appelle Gorka dans mon livre, et que je fais même parler), répondra à son nom, il me répondra en aboyant.

Je vais attendre que ma voisine se réveille et tenter l'expérience.

La Forge, atelier et jardin de Florence Marie à Honfleur.

La Forge, atelier et jardin de Florence Marie à Honfleur.

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3 avril 2022 7 03 /04 /avril /2022 08:21
Recrache ce que tu n'es pas

C'est à Clipea, dans ce port de l'Afrique proconsulaire, aujourd'hui Kélibia en Tunisie, que l'histoire commence. Avec la découverte, en 1990, du pavement dit « du cordonnier enchaîné ».

Cette mosaïque, je l'ai découverte il y a quelques mois, en faisant une recherche sur la toile. Je lisais Sartre, ses Écrits de jeunesse, la première partie où Tailleur s'interroge sur sa relation exclusive à Lucelles. Lucelles, c'est Nizan, son ami de lycée, et sous le pseudonyme de Tailleur on n'a pas de mal à reconnaître Sartre. Son nom vient en effet du latin sartor : « ravaudeur », « couturier », « tailleur ». C'est en cherchant les significations de ce mot latin (tardif), des extraits où il apparaît que je suis tombé sur la mosaïque de Kélibia.

Par hasard, je ne sais pas. Ce serait oublier le rôle des algorithmes. Et notre responsabilité. Nous provoquons des situations de sérendipité en naviguant sur l'internet.

C'est ce qui m'est arrivé avec ce sartor. Qui est d'abord « celui qui répare », « qui raccommode », dont le travail consiste à recoudre des vêtements, d'où le sens qu'il prend progressivement de « couturier », de « tailleur ». Le sartor que l'on voit sur la mosaïque de Kélibia (peut-être du IVe siècle) est un « raccommodeur de vêtements ». Dans sa note d'information, Henri Lavagne le décrit ainsi :

« Un homme, qui paraît âgé, maigre, aux cheveux hirsutes, ramenés en frange courte et clairsemée sur le front, à la barbe longue, est assis sur un tabouret. Il est habillé d'un vêtement simple, dans les tons vert sombre et brun foncé ; de la main droite, il tient une longue aiguille, et de la gauche, il retient sur sa cuisse le pan d'un tissu, ou d'une pièce de cuir brun orangé, recouvrant ses jambes jusqu'aux pieds, qui, eux, restent découverts et nus. On remarque qu'ils ont, comme d'ailleurs les mains, un teint curieusement cadavérique vert pâle. Le personnage a le regard fixe, les yeux petits et comme cernés de noir, le teint hâve et la bouche serrée. L'expression soucieuse, voire amère et douloureuse qui se dégage de son visage trouverait-elle son explication dans la chaîne qui attache son pied gauche ? »

Voilà le SARTOR -le deuxième mot de l'inscription- remis à sa place. Sur son tabouret. Renvoyé à ses chaînes. SEDE IN CATENA, lui crie à la fin ce pavement : « Reste assis sur ta chaîne», pour faire court et traduire le possible jeu de mots. CATENA et CATHEDRA sont proches, surtout à cette époque, et il est facile -et tentant!- de mettre un mot pour un autre, de faire, sinon un plagiat par anticipation, du moins de l'OULIPO avant la lettre. Ante litteram. CATENA et CATHEDRA ont le même nombre de pieds. Avec chaise et chaîne ça marche aussi. Alors allons-y. Et lisons cela comme une invitation. À rester à la place qui est la nôtre.

Si notre ravaudeur de vêtements oubliait son vrai métier, la pièce de tissu de couleur brune qu'il tient sur ses genoux, qu'il s'apprête à coudre avec sa longue aiguille, viendrait le lui rappeler.

Et s'il brûlait d'envie, ce tailleur, si l'invidia le rongeait et qu'il oubliait d'être lui-même, s'il se faisait passer pour ce qu'il n'est pas, un SUTOR par exemple, un « cordonnier » dans son échoppe comme le suggèrent la forme en bois suspendue au-dessus de sa tête, et les sandales avec leurs lacets, l'ironie, comme dans une satire, viendrait avec son sel et son vinaigre lui déboucher les oreilles.

Comme dans cette satire de Perse (la IV, pour être précis), elle lui dirait n'écoute pas les vains compliments, ne te conforme pas à l'image qu'on donne de toi, n'essaie pas de lui ressembler, RESPUE QUOD NON ES, « repousse ce que tu n'es pas », « rejette-le », littéralement « recrache-le ». Sois toi-même. Ou, comme dit Perse, TECUM HABITA, « habite avec toi-même ». Ou encore, pour parler comme la mosaïque de Kélibia, SEDE IN CATENA : « reste assis sur ta chaîne ».

C'est au SARTOR que l'impératif s'adresse, c'est au « ravaudeur de vêtements » que la mosaïque donne l'ordre de s'asseoir, ou de rester assis. Et enchaîné.

Or ce n'est pas ce que montre l'image avec ces instruments suspendus au-dessus de sa tête, qui sont ceux qu'utilise dans son échoppe le SUTOR, le « cordonnier ».

L'inscription contredit-elle l'image, ou inversement l'image trahit-elle l'inscription, au sens où Michel Butor parle de « trahison des images » ?

Ou faut-il considérer, comme Magritte, que « Le texte ne contredit pas l'image, il affirme autrement » (le mot est cité par Mireille Corbier dans son article sur le sujet, L'écriture dans l'image, et repris par Henri Lavagne)?

Doit-on comprendre que ce SARTOR veut se faire passer pour ce qu'il n'est pas : un SUTOR ? Ce « ravaudeur de vêtements » voulait-il oublier son pauvre tabouret, son triste sort ? Était-il prisonnier de sa réputation ? Victime trop consentante de ce qu'on appellerait aujourd'hui la société du paraître ? Enchaîné à ses rêves fous, rongé par l'envie ? D'égaler le SUTOR dont il jalouse la réussite.

On aurait là -là encore- une contrainte oulipienne avant la lettre. Le jeu consistant à remplacer un nom, SARTOR, par un paronyme, SUTOR, qui présente l'avantage de compter le même nombre de syllabes. SUTOR peut donc occuper la place de SARTOR dans le vers sans en modifier la structure. Comme CHAÎNE si l'envie vous prend de l'installer dans un alexandrin. Au lieu de CHAISE. Cela ne brouille pas forcément le message. Le sens ne s'en trouve pas altéré. Ni obscurci. Cette substitution pourrait même l'éclairer. S'il est vrai que cette mosaïque invite le « tailleur » à rester « assis sur sa chaîne », qu'elle remet le jaloux, celui qui envie le « cordonnier » ? à sa vraie place.

Est-ce l'invidia, l'envie, la jalousie qui lui fait ce visage, ces yeux ? Est-ce cela qui le ronge ? Est-ce de cela qu'il brûle ?

Est-ce de cela qu'il importe de se délivrer en restant dans ses chaînes ? Dans sa condition. De ce besoin de paraître qui nous aliène ? De nous faire passer pour ce que nous ne sommes pas ? Est-ce le message qu'il faut entendre dans la mosaïque de Kélibia ? Comme dans la satire de Perse. RESPUE QUOD NON ES .

Cela veut dire, à mon avis, ne crois pas tes voisins quand ils te présentent comme un homme éminent, n'écoute pas ce qu'on raconte sur toi. Celui qui te couvre d'éloges, renvoie-lui ses vains compliments. 

Henri Thomas traduit cette phrase ainsi (éditions le temps qu'il fait, page 49): « Rejette ce que tu n'es pas, et que l'homme de l'art remporte ses services. Habite avec toi-même : tu sauras à quoi se réduit ton mobilier.»

Spuo, is, ere, en latin, cela signifie littéralement « cracher ». Respue c'est donc, à l'impératif, « recrache ». « Recrache-lui (à la figure) ses compliments.»

Les expressions directes et sans fioritures, d’un réalisme brutal, ne manquent pas chez Perse. « Recrache ce que tu n'es pas » en est un exemple.

Mais si violence il y a, le contexte de la satire interdit me semble-t-il toute interprétation identitaire de cette phrase. Dans laquelle je ne vois certainement pas un nous agressif, en guerre contre les autres, rejetant les influences extérieures, prônant le repli sur soi, le retour à la pureté perdue. Et à une virilité guerrière.

Or à ma grande stupeur, et à mon grand effroi, je retrouve à peu de choses près les mots de Perse dans la bouche de Poutine, dans son horrible allocution télévisée du mercredi 16 mars sur la nécessaire purification de la société russe :

« Je ne condamne pas du tout ceux qui ont une villa à Miami ou sur la Côte d’Azur, qui ne peuvent se passer de foie gras, d’huîtres ou desdites libertés de genre. Ce n’est absolument pas le problème. Le problème est que beaucoup de ces gens sont mentalement là-bas et pas ici, avec notre peuple, avec la Russie. Selon eux, c’est un signe d’appartenance à une caste supérieure, à une race supérieure.

L’Occident collectif tente de diviser notre société en spéculant sur les pertes militaires, sur les conséquences socio-économiques des sanctions, de provoquer une confrontation civile en Russie, et en utilisant sa cinquième colonne, il cherche à atteindre son but. Il n’y en a qu’un de but, comme je l’ai déjà dit, c’est la destruction de la Russie.

Mais tout peuple, en particulier le peuple russe, est capable de distinguer les vrais patriotes des salopards et des traîtres, et les recracher tout simplement, comme on recrache un moucheron qui s’est accidentellement glissé dans la bouche. Je suis convaincu que cette auto-épuration naturelle et nécessaire de la société ne fera que renforcer notre pays, notre solidarité, notre cohésion et notre capacité à relever tous les défis.»

Je sais l'étrange pouvoir des coïncidences, la facilité avec laquelle on passe du synchronisme à la causalité. Mais la guerre qu'on ne voyait pas venir, qu'on n'osait même pas imaginer, a éclaté, fait rage et nous rend tous paranoïaques. Et je ne peux m'empêcher de voir des liens.

Entre le RESPUE QUOD NON ES de Perse et le discours de Poutine.

Je ne pense pas qu'on se remette au latin. Qu'on éprouve le besoin de relire Perse, Juvénal, Horace ou Martial. Cette phrase, RESPUE QUOD NON ES, traîne partout. Dans tous les dictionnaires de citations. Latines ou pas. C'est une autre façon de dire Be yourself. De rompre avec le modèle anglo-saxon. À commencer par la langue. L'anglais est la langue de l'ennemi. C'est le moucheron avalé accidentellement et qu'il faut recracher. Le latin, c'est, qu'on le veuille ou pas, le vieux rêve impérialiste qui revient. Le cauchemar, devrais-je dire.

Je n'en déduis pas que j'ai servi l'empire en traduisant la phrase de Perse.

En revanche, je fais miens les propos de Bruce Bégout sur Facebook le 18/03/2022 :« ''foie gras, huîtres et liberté de genre" ! moi cela me va très bien, c'est même un programme de vie. »

 

Dans sa note d'information, Henri Lavagne voit encore autre chose, qui justifie le titre qu'il a choisi pour son article : Le cordonnier fantôme de la mosaïque de Kélibia.

Il a montré que ce SARTOR jouait au SUTOR, ou qu'il essayait de se faire passer pour tel. Et avec l'inscription, cette usurpation professionnelle est en quelque sorte démasquée. Et l'imposteur remis à sa place, sur son tabouret où il est sommé de s'asseoir. L'échoppe de cordonnier à quoi il prétendait devient son pilori. On ne se libère pas comme ça de ses chaînes.

La fable que colportaient naïvement ses voisins, à quoi il avait fini par croire, se démonte sous nos yeux, et il nous apparaît tel qu'il est, un vieillard qui travaille beaucoup et pour une misère. Et les fers aux pieds.

TECUM HABITA, lui dit Perse. Habite avec toi-même : tu verras en quoi consiste ton ameublement.  Le peu qu'il faut à ton âme. Quel vêtement elle doit porter. Celui de cordonnier serait bien trop grand.

C'est un personnage, on l'a compris. Mais l'habit ne fait pas le cordonnier. Ni la forme en bois qui est suspendue, ni les sandales avec leurs lacets. C'est ce qu'il faut également comprendre. La leçon de morale épicurienne à tirer.

Cette mosaïque rappelle en effet à ceux qui se dirigent vers le triclinium que chacun doit se contenter d'assumer la condition qui est la sienne.

Ceux qui s'installent pour manger, elle les invite aussi à la modération. Avec cette forma suspendue qui n'indique pas seulement la profession du bonhomme, qui donne aussi la mesure de son action.

Sur lui les convives pendant le banquet ne s'interrogeront pas. À peine passé le seuil, ils savent à qui ils ont affaire. Pour quel hôte ils voteront aux prochaines élections.

C'est là que nous retrouvons, selon Henri Lavagne, la satire IV de Perse. Et notre RESPUE QUOD NON ES.

Voici comment il traduit ces deux vers :

« Repousse ce que tu n'es pas et que le savetier reprenne ses cadeaux.

Habite avec toi-même et tu verras combien est médiocre ton intérieur. »

Le cerdo, « l'ouvrier », « l'artisan », « l'homme de l'art » (dans la traduction d'Henri Thomas), peut « remporter ses services ». « Le savetier » (selon Henri Lavagne) reprendre ses cadeaux. « Habite avec toi-même. »

« Le tecum habita, écrit Henri Lavagne, est analogue au sede in catena de l'inscription et c'est toujours le même problème de la cohérence de la vie intérieure qui est en jeu. Martial ou Juvénal, à leur tour, n'ont que sarcasmes pour tous ceux qui veulent paraître plus que ce qu'ils sont et qu'ils renvoient à leur condition. L'un comme l'autre reprennent l'exemple du cordonnier enrichi et parvenu. »

Mais cette image « peut être interprétée dans un autre sens si l'on reconnaît dans ce vieillard le protagoniste d'une histoire de fantôme célèbre dans le monde grec et romain. Ici, c'est à Pline le Jeune qu'il faut faire appel et à sa lettre sur les apparitions. »

Pline raconte qu'il y avait à Athènes une maison hantée dont les bruits terrifiaient les habitants du voisinage.

« Dans le silence de la nuit, un bruit de fer se faisait entendre et si l'on tendait l'oreille, des grincements de chaînes vous parvenaient d'abord de loin, puis de plus près. »

La description qui suit ressemble étrangement au « cordonnier » de la mosaïque :

« Ensuite le spectre apparaissait : c'était un vieillard émacié, revêtu de haillons de deuil, il avait la barbe longue et les cheveux hirsutes ; il portait des fers aux pieds et agitait ses mains chargées de chaînes. »

Ces phénomènes, bien sûr, font fuir les locataires éventuels, et la maison est à l'abandon. Cela n'effraie ni ne rebute Athénodore le Cananite ou Athénodore de Tarse, un philosophe stoïcien très érudit et très brave, qui essaie d'abord de combattre la superstition avec sa science, puis, n'y parvenant pas, décide de suivre le spectre où il le conduira. Au milieu d'une cour où l'apparition disparaît. Ayant repéré et marqué l'endroit où elle a disparu, il obtient l'autorisation de creuser un trou, et d'offrir au mort dont il découvre les os la sépulture qu'il réclamait. Ses mânes apaisés, la maison retrouve son calme, et le philosophe un silence propice à l'étude et à la méditation.

Que viendrait faire ici, dans cette domus de l'antique Clipea, ce « cordonnier fantôme » ? Que nous dirait-il, tandis que nous suivons notre hôte jusqu'au triclinium où un banquet nous attend ? Quelles questions nous posera-t-il pendant le repas ? Quelles réponses nous apportera-t-il avec les plats ?

Pourrons-nous manger tranquilles ?

Si nous regardons le pavement qui s'étend devant nous, le fantôme est apaisé par le rituel de l'ensevelissement, QUOD DISPERABAS EXPLICITUM EST, « ce qui te désespérait s'est évanoui »: nous devrions pouvoir déguster sereinement notre foie gras et nos huîtres. Et goûter aux « libertés de genre », comme ils disent. Les salopards et les traîtres. Oublier notre peuple et singer cette élite que nous détestons.

Mais qu'est-ce qui nous désespérait, au juste ?

Quel feu nous brûlait, nous faisait ce visage, ces yeux ? Qu'est-ce que nous conjurons, avec cette mosaïque?

Quelle invidia faut-il entendre, dans le discours de Poutine ?

Je voudrais citer ici Emmanuel Ruben, un texte qu'il a mis sur son blog, L'araignée givrée, et qui a disparu.

Comme beaucoup il regarde, depuis un mois, Serviteur du peuple, la série écrite par Volodymyr Zelensky, dans laquelle il joue le rôle principal et qui l’a porté au pouvoir. Elle est disponible sur Arte.tv.

Il la regarde pour se détendre, mais il y a aussi de nombreux moments, dans cette série télévisée de 2015, « où l’on a l’impression de lire dans une boule de cristal les événements à venir. »

Voici donc une fiction satirique. Avec Volodymyr Zelensky dans le rôle de Vassili Petrovitch Goloborodko, un professeur d’histoire divorcé de 37 ans vivant à Kiev, chez ses parents, à qui échoit, pas vraiment par hasard, le rôle de Président. Qu'il incarne à merveille dans la fiction, mais qu'il interprète aussi dans la réalité. Quand Volodymyr Zelensky, reprenant les thèmes que développait Vassili Petrovitch Goloborodko et qui l'ont fait élire, devient chef de l’État en 2019, avec plus de 73,2 % des suffrages. Et qu'il poursuit, comme Président de l'Ukraine, la lutte contre la corruption et la toute puissance des oligarques. Et aujourd'hui dans cette guerre où il crève l'écran et où il a d'ores et déjà, même ses ennemis le reconnaissent, gagné la bataille de l'image.

Avec le recul, on se dit que le costume était taillé pour lui. Que Zelensky était fait pour ce rôle. D'acteur devenu président. De petit comique contraint d'affronter, avec d'autres armes que le rire, le grand voisin qui n'a pas du tout apprécié la scène dans laquelle Vasyl Petrovych Holoborodko, le prof d'histoire devenu président par accident (certains de ses étudiants ont enregistré ses discours anti-corruption et les vidéos sont devenues virales: 8 millions de vues!), doit choisir une montre de luxe. Un homme en costume énumère toutes les marques disponibles, Patek Philippe (on les retrouvera chez Cresus, le n°1 de la vente de montres de luxe d'occasion), Vacheron Constantin (marque observée au poignet de Napoléon Bonaparte, la reine Elisabeth II, la princesse Diana…), et s'arrête sur une Hublot. Il glisse ensuite au Président que Poutine en a une. Tout le monde entend alors qu'il a une «tête de noeud ». Qui se dit à peu près comme ça, iéblo, en russe. Dans le mat, l'argot des prisons. Et « Tête de noeud  » qui connaît bien le jargon taulard, qui le jacte volontiers, je dirais même naturellement, surtout quand il s'adresse à Zelensky («  Que ça te plaise ou non, ma jolie, faudra supporter  » ), donc à l'Occident, ou quand, parlant des boyards félons (« des salopards  et des traîtres »), il parle comme eux (comme un vulgaire mafieux, un gangster), «Tête de noeud» ne goûte pas la plaisanterie. Il ne la lui pardonnera pas.

On a beau couper la scène, retirer la série, il ne décolère pas. On ne fait pas rire un paranoïaque, ça, on le savait. On ne se moque pas impunément de Vladimir Poutine, ça, on va le voir. Et on le voit, hélas. Tous les jours, depuis plus d'un mois. Et on n'a pas tout vu.

Il y a, face à l'irruption du tragique, une tentative désespérée et un peu vaine de trouver une explication. Des liens entre les événements. D'échapper à l'absurde en cherchant une causalité. Fût-elle improbable et dérisoire, comme cette scène que n'aurait toujours pas digérée le tyran. Qui a la rancune tenace. Et la vengeance terrible.

Sur son blog, L'araignée givrée, on découvre une autre scène tout aussi parlante. C'est un rêve que fait Goloborodko (ou Holoborodko), un cauchemar : il se voit affrontant Ivan le Terrible.

« Oui vous avez compris, dans le langage d’aujourd’hui, mais déjà à l’époque, dans la tête des millions d’Ukrainiens (et de Russes) qui ont suivi cette série, il faut lire : Zelensky affronte Poutine. »

Emmanuel Ruben résume ainsi leur échange :

« Il y est question de la corruption, des oligarques, et de comment les sanctionner. Sur un fond rouge sang, dans une lumière d’apocalypse, le tsar russe, avec son manteau doré, son bonnet de fourrure, sa longue barbe grise et son sceptre énorme s’approche du jeune gringalet en costard-cravate qui se présente devant lui :

Ivan : Viens ici mon bonhomme, j’ai un truc à te dire. Il faut qu’ils souffrent comme des maudits ! Les empaler sur une pique, les rouer ! Leur mettre le feu dans la bouche ! [ …] »

À la fin du dialogue (retranscrit par Emmanuel Ruben), Ivan s'écrie :

« Mais nous sommes des Slaves ! Nous avons le même sang !

Goloborodko : Ne recommencez pas avec le sang ! Vous choisissez votre chemin, nous en prenons un autre. On se reverra dans 300 ans et on en reparlera.

Ivan : Quel autre chemin ?

Goloborodko : Le nôtre, un chemin différent.

Ivan : C’est quoi ce chemin ?

Goloborodko : Un autre chemin. Différent du vôtre.

Ivan : Mais lequel ? Nous avons le même chemin.

Goloborodko : Toujours la même rengaine ! Vous avez le vôtre et nous…

Ivan : Qui ?

Ivan s’approche de Goloborodko et le frappe de son sceptre. Goloborodko tombe au sol inanimé. Ivan se penche et le prend dans ses bras. Il hurle, il se lamente, il grimace :

Ivan : Hé, hé, toi, ça va ? Tu m’entends ? Comment, ça, un autre chemin ? Quel autre chemin ? Vous êtes avec qui ? Avec qui ?

La scène, poursuit Emmanuel Ruben, reprend une scène connue de tous les Russes et de tous les Ukrainiens. C’est un tableau d’Ilia Repine que j’ai découvert grâce à Yoann Barbereau. Un tableau qui n’était pas présent, hélas, à la grande exposition Ilia Repine qui a eu lieu au Petit Palais l’an dernier. Et pour cause : cette immense huile sur toile de 1885 qui représente Ivan le Terrible regrettant le meurtre de son fils, un des épisodes les plus sanglants de la fin de son règne, a été lacérée en 2018 par un visiteur qui a prétexté que le tableau ne correspondait pas aux faits historiques. C’est la deuxième fois dans son histoire, que le tableau est lacéré par un visiteur.

La première fois, ce fut en 1913. En 2013, des activistes orthodoxes demandèrent que l’œuvre soit retirée de la galerie Tretiakov, car elle offenserait les sentiments patriotiques des Russes. En 1885, la toile avait été censurée par Alexandre III sur demande de son entourage conservateur. À chaque fois, la raison invoquée est la même. À chaque fois, c’est la preuve de la difficulté pour une bonne partie de l’opinion russe, d’affronter leur histoire. C’est cette cécité qu’exploite Poutine depuis des années et qui lui permet de mener cette guerre fratricide où des soldats russes assassinent tous les jours, en Ukraine, des civils russophones. »

Plus loin, il précise que le mot le plus répété dans cet échange est put, « le chemin ». Put qui est dans Putin. Poutine est un Duchemin. Un Duchemin qui ne veut pas que les Ukrainiens prennent un chemin différent.


 


 

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15 mars 2022 2 15 /03 /mars /2022 08:58

C'est une exposition que l'on peut voir, du 29 janvier au 09 mai 2022, au Musée d'Archéologie Nationale de Saint-Germain-en-Laye. Le port du masque n'étant plus obligatoire, ce sera un vrai Face à face avec ce que l'on a d'abord regardé comme un « masque de bronze » et qui est (aucun doute ne subsiste) une visière de casque romain.

Ce casque à visage découvert en 1908 à Conflans-en-Jarnisy (Meurthe-et-Moselle) a failli disparaître à nouveau avec Henry de Montherlant qui l'avais acquis en 1941 et comptait l'emporter dans sa tombe, avec deux autres antiques de sa collection.

On dirait, ce sont les termes qu'il emploie, « une chose grecque ». Surtout de profil. Profil qu'il montre à Pierre Desgraupes dans ce Lectures pour tous du 09.02.1954 (archives INA). Où l'on croirait voir un éphèbe.  L'éphèbe de Critios (côté gauche). Kouros dont le sourire n'est plus qu'un souvenir, et dont les yeux sont creux.

Mais l'écrivain ne se contente pas du profil grec, c'est tout le visage qu'il demande, un visage sur son visage, pour repousser, quand il est encore temps, et qu'il en a la force, les assauts du temps, pour cacher définitivement son âge. Certes, Montherlant sera immortel, mais cela ne suffit pas. Il ne veut pas seulement l'épée, il désire aussi, c'est ce qui figure dans son testament (et dans le livre de Pierre Sipriot, MONTHERLANT par lui-même), le visage imberbe du jeune homme. Surmonté d’un bandeau de mèches bouclées et d’une couronne végétale, que les radiographies révéleront.

C'est pourquoi il veut l'emporter dans sa tombe, afin de traverser les siècles, tel un fier cavalier, d'affronter la mort, impavide, et pourquoi pas la vaincre. Comme un vulgaire taureau. Comme le rappelle le second objet qu'il exhibe devant Pierre Desgraupes, une tête de taureau en bronze provenant d'Italica, en Andalousie, cadeau du Marquis de Guadalest, un éleveur de taureau devant qui il toréa. Le troisième est un Eros funèbre, en marbre, une petite statue (qui a la longueur d'un doigt) de l'amour, et de la mort, et du sommeil, avec de grandes ailes, mais nous ne la verrons pas car elle n'est pas à Paris, elle est « en province en ce moment». Voilà les trois antiques avec quoi il a bien exprimé le désir d' être enterré.

Ce masque de bronze qui est en réalité en cuivre, la visière d'un casque d'officier romain, il souhaite, il confirme, l'emporter dans sa tombe, le porter, d'ailleurs il le porte, devant Pierre Desgraupes qui sans être médusé (il en a vu d'autres !) fait quand même une drôle de tête. Montherlant l'essaie, face caméra, d'abord au repos, remonté sur le crâne, puis il l'abaisse pour la bataille car c'est une visière, elle recouvre tout le visage et même les oreilles, ce n'est plus un jeu, on n'est plus dans un tournoi ou à la parade, c'est la mort maintenant qu'il faut affronter, ce n'est pas un petit taureau qui n'a jamais combattu.

Alea jacta est, comme on dit avant de passer le Rubicon. Pour le passer. Ou plutôt galea. Car c'est un casque, la visière d'un casque. D'un casque à visage. Son visage. Celui qu'il s'est choisi. Si c'est un masque -persona en latin-, ce n'est pas celui que la société nous impose, le personnage qu'elle nous oblige à jouer, c'est le rôle qu'il s'est choisi, le sportif, le guerrier qu'il a toujours rêvé d'être : l'éternel jeune homme. Le masque qu'il essaie devant Pierre Desgraupes, c'est, qu'on le comprenne bien, sa vraie personnalité. Et c'est autre chose que nos photos de profil, même d'il y a trente ans, même photoshopées, une façon d'entrer dans l'histoire, dans la légende, sans peur et sans botox, avec un visage que rien ne saurait altérer, ni les coups de pioche des ouvriers lors de l'aménagement de la voie ferrée ou sur le chantier de construction d'un commerce.

https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/cpf86644601/henry-de-montherlant

Nous sommes, je le répète, en 1954. Autant dire il y a des siècles. En ce temps-là, on ne fait pas bien la différence. Le cuivre a encore la couleur du bronze. C'est la face verdâtre aux yeux troués, au sourire mauvais qui effrayait la femme de ménage. Cette visière de casque romain, d'un casque à visage, n'a pas retrouvé sa couleur d'origine, ce beau rouge orangé qui est celui des bassines à confiture (que l'on connaît bien ici, que l'on ressortira à la saison des mirabelles). Le Masque de fer n'en finit pas de livrer ses secrets. Celui, en cuir, de Belphégor entretiendra le mystère, ajoutera à la confusion. Certains (dont je suis) le confondent toujours avec ceux des Perses d'Eschyle.

Quittons le noir et blanc et transportons-nous en 2017, le 7 novembre exactement. Ce jour-là, 38 pièces de la collection d'antiquités de Montherlant seront dispersées lors d'une vente aux enchères chez Artcurial à Paris. Parmi elles, le « masque de Conflans », une visière de casque romain décrite ainsi :

« La beauté des traits du visage, qui évoquent l'esthétique grecque de Polyclète, ne saurait inspirer la terreur à quelque adversaire ou à quiconque le contemple. Plutôt que d'usage militaire, il semblerait que les casques à visage, produits entre le 1er et le 3e siècles, aient été de parade, protégeant les cavaliers lors de joutes ou d'exercices simulant des combats. »

Ce casque à visage faisait partie de l’équipement du cavalier. Objet militaire et d’apparat, il symbolisait le service au sein de la puissante armée de Rome.

Découvert en octobre 1908 entre Conflans et Jarny, il témoigne de la présence dans la région de légions romaines sécurisant la route de Trèves mais aussi les carrières de calcaire des environs de Metz.

Il n'y avait pas moins de troupes en 1908 (Jarny est à quelques kilomètres de la frontière franco-allemande de 1871), et ce qui appartenait à un officier revint presque logiquement à un officier (à la retraite).

La servante ayant pris en grippe « cette face verdâtre dont les yeux troués la surveillaient dans son service et dont la bouche semblait ricaner…», l’officier s’en débarrassa en donnant ce « curieux bronze » au Dr Grandjean de Conflans.

Selon M. Perdrizet qui a suivi l'affaire, qui en a donné un compte-rendu détaillé dans les Mémoires de la Société d’archéologie lorraine de 1911, le « bronze » devait se trouver dans une tombe, car il fut découvert en même temps que deux vases en terre, un couteau, des débris de bois, des clous et des morceaux de fer.

Et il a bien failli retourner dans la tombe : dans le tombeau de Montherlant !

En Lorraine, on ne l'entendait pas de cette oreille, et Le Républicain Lorrain a bataillé comme il a pu, sans répit, pour que le « masque de Conflans », miraculeusement apparu, ne disparaisse pas à nouveau.

Pour qu'il revienne en Lorraine, ou au moins «qu’on mette à la disposition des chercheurs et du public ce qui est un bien collectif ».

Pour que le «Masque de Montherlant » devienne trésor national.

En 2019, c'est chose faite, la visière de Conflans-en-Jarnisy rejoint les collections du Musée d'Archéologie Nationale.

Aujourd'hui, elle est visible par tous, et c'est l'objet de cette exposition qui a pour titre Face à face.


 

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17 février 2022 4 17 /02 /février /2022 08:41

C'est la deuxième invention. Au sens archéologique du terme. La deuxième découverte de la nuit. Le jour n'est plus très loin. On peut envisager de se lever.

La première fois, je le rappelle -ou le précise, pour ceux qui n'étaient pas là, ou qui ne suivraient pas-, c'était à 4h46 exactement, un CEDERE BANCO qui ne laissait de m'interroger. Qui revenait, tel un fantôme. Il me hanta si bien que je pris une enveloppe qui traînait sur ma table de nuit, un stylo, afin de lui offrir ce qu'il me demandait avec tant d'insistance : une sépulture. Provisoire, certes, mais suffisamment digne. Pour qu'il m'accorde un répit. Il n'y vit point malice, manoeuvre dilatoire, puisqu'il me laissa dormir jusqu'à 8 h. Jusqu'à ce que GLISSE PENVERNE à son tour me réveille.

Avec, si je puis dire, la notice explicative, le mode d'emploi.

Ce nom, je l'ai vu écrit sur l'image. Une image football offerte par les biscuits Rem de Reims. L'ancêtre de la vignette Panini. Je n'ai pas besoin d'ouvrir l'album pour retrouver ARMAND PENVERNE. Je sais de quel milieu de terrain il s'agit. Quelle carrière internationale il fit. Quelle légende il fut. PamPam (son surnom). Une sentinelle avant l'heure. C'est de l'ombre (son rôle) qu'il reçoit la lumière.

En revanche, j'ignore ce qu'il footait ce matin dans mon rêve.

Ces biscuits, contrairement à ce que laissait entendre la réclame, n'étaient pas fameux. Leur renommée ne dépassait pas les frontières de ce qu'on appelle aujourd'hui le Grand Est, et leur goût, s'ils en avaient un, il fallait le chercher dans son bol, et c'était celui du café au lait. Celui des matins sombres et des après-midi pluvieux. Que je passais à classer mes images et à feuilleter mon album.

Je vois donc parfaitement, quand j'ouvre les yeux, d'où me vient ce nom de PENVERNE, à quoi il me ramène.

Par contre, je ne vois pas du tout à quoi correspond cette GLISSE.

Il y a les sports de glisse, mais le football, même sur terrain enneigé, même quand la pelouse est gorgée d'eau, transformée en piscine, n'entre pas dans cette catégorie.

Est-ce l'équivalent du FOSBURY FLOP, de ce rouleau dorsal qu'inaugura, lors des Jeux olympiques d'été de 1968 à Mexico, l'athlète américain Dick Fosbury, et avec lequel il remporta la compétition ? Cette technique de saut en hauteur pour franchir une barre horizontale se révélant plus efficace, elle fut très vite adoptée. Plus personne aujourd'hui n'utilise le rouleau ventral.

Ou, pour rester dans le foot, de cette PANENKA qui est, si je ne m'abuse, une technique particulière pour tirer un penalty ou un tir au but. Qu'utilisa le premier Antonín Panenka, footballeur international tchécoslovaque qui offrit, en piégeant ainsi le gardien allemand, la victoire à son pays.

ARMAND PENVERNE avait-il une façon particulière de glisser la ballon, de le passer en douceur, en douce, en loucedé à son coéquipier ? Ou de dribbler en poussant le ballon d'un côté de l'adversaire et de le récupérer en le contournant de l'autre. Pourquoi ne pas dire grand pont, alors, ou petit pont (si l'on manque d'espace pour un dribble long), pourquoi ce néologisme ? Est-ce une façon d'éviter la question, d'escamoter le problème ? Ou faut-il chercher ailleurs l'origine de ce qui ressemble maintenant, quand j'essaie d'y voir un peu plus clair, à un lapsus ? Un message de plus de mon inconscient ?

Si oui, quel est-il ? Que cherche-t-il à me dire avec cette formule sibylline ? Quel est cet oracle que je tente d'interpréter?

GLISSE PENVERNE
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16 février 2022 3 16 /02 /février /2022 08:26
CEDERE BANCO

L'heure était venue -4h46 à mon réveil- de CEDERE BANCO. C'était écrit dans mon rêve. En toutes lettres énormes. Il fallait « céder sa place ». « Laisser le banc à celui qui a son nom marqué dessus, sa place attitrée ». C'est ainsi que je le lisais. Comme un rappel, une injonction. Ce latin d'église où il y avait de l'italien me poussait de ma chaise. Me virait du banc.

Je m'exécutai. Sans trop savoir ce qu'on m'ordonnait de faire. Si c'était de me lever ou de me rendormir. Je cherchai de quoi écrire. Par chance, une enveloppe traînait sur ma table de nuit et il y avait un stylo dans le tiroir. Je coucherais donc sur le papier ce qui se jouait là. Dans l'espoir de redormir un peu, ma besogne accomplie.

Quand j'ai découvert ce CEDERE BANCO, le rêve touchait à sa fin. Pas au but, celui-là m'échappait, et il m'échappe encore. Si la formule équivalait au mot FIN (c'est ainsi que je l'interprétais, je devais impérativement laisser ma place), ce n'était pas le mot de la fin. D'abord je ne sais pas si on arrivait à la fin du film, ou si c'est moi qui en me réveillant l'interrompais. Sortais du film. De l'écran où, quelques secondes avant, était apparu ce CEDERE BANCO. Je ne sais pas de quoi il causait, ce film, ni qui parlait. Qui diable parlait par ma bouche. Quel diable.

Le diable, quand il parle, c'est dans une langue étrange. Étrange et familière à la fois car on reconnaît du latin, mais aussi de l'italien et de l'espagnol. Ce sabir n'est pas sans rappeler la lingua franca utilisée par les marins, les marchands dans les ports de la Méditerranée. Par les condamnés aussi, et les damnés de la terre.

Le jargon du diable est un pidgin, mais qui contrefait la langue de l'église. Le mal, pour nous séduire, doit revêtir les apparences du bien, paraître sous ses plus beaux atours. C'est ce qu'il fait avec ce CEDERE BANCO . Il m'offre un peu d'exotisme, une carte postale, quelques palmiers sur le rivage, et le tour est joué. Je n'y verrai que du bleu. Une langue sans mélange. Dans quoi je plongerai tête baissée. Et dans quoi je nagerai.

Or j'ai lu Victor Hugo. La Légende du beau Pécopin et de la belle Bauldour. Dans ce conte de 1842 (Le Rhin, Lettre XXI), Pécopin reconnaît ce « mélange d'italien, de latin et d'espagnol » : il connaît la langue du diable.

Moi aussi, je sais que le diable est un beau mangeur, qu'il a l'habitude de mélanger à midi tous les plats en pot-pourri, olla podrida, et les langues. On ne me la fait pas. Avec des invitations au voyage qui consistent à se retirer du jeu, à laisser la victoire aux autres. Et surtout à l'Adversaire. Moi je ne céderai pas. Je ne me plierai pas aux ordres. Je n'obéirai plus. À ceux qui veulent me retirer ma chaise, m'éjecter de leur banc.

Si je pars, c'est quand je veux, où je veux, en Tunisie avec ma 4L et les 22 tomes des OEUVRES COMPLÈTES de Victor Hugo. Ce qui me cause quelques ennuis à la douane. Où l'on me demande d'ouvrir le coffre, et quels livres je transporte. Je dois expliquer qu'il n'y a rien de politique là-dedans, ni de pornographique, que ce n'est qu'une thèse. Que je veux commencer pendant ces deux années que je vais passer à Ain Draham. Un travail de longue haleine. Qui devrait montrer, une fois terminé, que toute l'oeuvre de Victor Hugo était déjà dans ce petit conte intitulé Légende du beau Pécopin et de la belle Bauldour. Ce qui ne dispense pas de lire les 22 tomes de 1300 pages chacun, bien au contraire. C'est même pour ça que je les trimballe dans mon coffre. Mes explications ont convaincu la douane, j'ai pu rejoindre mon lycée sans problème. Regagner mes pénates.

Inutile de préciser que ma thèse, sous ce soleil nouveau tous les jours, n'avançait pas, et que je dus très vite et sans aucun regret abandonner ce projet fou. Au terme de mon séjour, je pouvais quand même dire (dans une traduction approximative) ce qui est écrit en arabe quand l'histoire est terminée: « Notre conte pénétra dans la forêt et nous aurons une bonne récolte. » Ce qui signifie, comme chez nous « Ils se marièrent et eurent beaucoup d'enfants », qu'elle ne fait que commencer.

Certains voient dans ce « mélange d'italien, de latin et d'espagnol » un symptôme. Un fantôme. Une image remontant à l'enfance, à la sale guerre que faisait son père en Espagne. Où il avait emmené le petit Victor. Ce qui l'avait traumatisé.

Dans mon rêve, c'était la trace d'autre chose, d'une époque moins lointaine, ou cela se mêlait à un souvenir plus récent. Nos rêves aussi, connaissent la langue du diable. Ils la parlent même couramment. Heureusement, ils ne nous réveillent pas toutes les nuits avec un CEDERE BANCO !

Nous étions donc à Illiers-Combray. Nous attendions l'ouverture de la Maison de Tante Léonie, elle était prévue à 14h. Notre sandwich avalé, nous visitâmes l'église Saint-Hilaire. Où dans un vitrail vacillant et momentané on voyait d'impalpables irisations, de surnaturelles apparitions multicolores, comme dans une lanterne magique. Les bancs étaient vides, et vidés de leurs noms. À l'exception de Mme DUBOIS dont c'était visiblement la place. Celle qui lui avait été attribuée. Qui lui était réservée. J'avais envie de m'y asseoir, et je ne le fis pas. Par respect ou par superstition, allez savoir. Je n'ai commis aucun sacrilège, et pourtant j'ai été puni. Cette nuit. Ce banc que je n'ai pas occupé, où je ne me suis pas indûment installé, m'a sorti manu militari du lit. Il m'a chassé de mon rêve. Pousse-toi de là, il me disait à peu près. Va-t-en voir ailleurs si j'y suis. Ce que j'ai fait. Je suis sorti de l'église et j'ai pris la direction du Musée Marcel Proust.

Mais ça n'a pas suffi. Il est revenu cette nuit. Avec ce CEDERE BANCO. Bien que je lui eusse offert, avec les mots que j'avais couchés sur l'enveloppe, la sépulture qu'il me réclamait. Provisoire, certes, mais assez digne. Pour qu'il me laissât terminer ma nuit. Il n'a rien voulu savoir. Il me hante toujours. C'est pourquoi j'écris ce texte. Les notes griffonnées vers 5h, il faut maintenant leur donner forme. Leur aspect définitif. Afin qu'on me laisse en paix.

Un autre souvenir, plus récent encore, vient ajouter à la confusion. Sous couvert de nous éclairer. C'est le texte que j'ai écrit hier, sur la banche, où je remonte bien sûr au banc, et à la banque. Qui vient de l'italien banca, j'aurais pu dire banco. Et je ne l'ai pas dit. Je ne lui trouvais pas de place. Je l'ai donc écarté de mon texte, et c'est manifestement ce qu'il ne me pardonne pas. Il me demande des comptes. De le rétablir dans ses droits. De me retirer une fois pour toutes devant ce banc. Devant celui à qui il échut, et à qui il revient.

Ce banc me laissera-t-il dormir tranquille ? Ou me sortira-t-il du lit sans attendre potron-minet, sans ménagement, mais avec une de ces formules dont il a le secret ?

La question est posée.

 

 

 

 

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4 février 2022 5 04 /02 /février /2022 09:17

Il suffit qu'un grand-père emmène son petit-fils aux champignons, lui en apprenne les noms, lui montre aussi comment reconnaître, aux traces qu'ils laissent, les animaux, pour que les souvenirs affleurent. Pour que la Moselle se remette à couler, et nos larmes.

Surtout quand on cueille, dans sa lecture, une phrase comme celle-ci (page74) :

«Novembre est gris des façades jusqu'au ciel, et la Moselle même n'a plus de couleurs. Sous les ponts, elle coule avec une lenteur d'huile, on dirait des larmes. »

On passe par la Lorraine, dans CONNEMARA, le nouveau roman de Nicolas Mathieu. On y revient, comme Hélène, ou on y reste, comme Christophe, et quand celle-ci rencontre celui-là, c'est forcément à Épinal, mais avec d'autres images que celles qui ont fait la renommée, sinon la fortune, de cette cité vosgienne.

Les images sont des passantes, on l'a dit. Georges Didi-Huberman, magnifiquement. Ce sont des passe-murailles. Des symptômes. Des fantômes. Je ne parle pas seulement des noms qui me reviennent, des Poirot ou Marchal que j'ai pu connaître, des Kieffer ou des Trombini, des Müller ou des Scandella, de Golbey que je reconnais dans Cornécourt, à son usine à papier norvégienne, à son odeur d'oeuf pourri, des quartiers comme le Saut-le-Cerf, Poissompré où il y avait déjà la patinoire, de la rue où les Brassard ont leur belle maison, des Murmures où j'entends des Soupirs, des tofailles qu'on mangeait sans le savoir, du pâté lorrain du dimanche ou de la tarte aux mirabelles, mais aussi d'allers, avec notre « transfuge de classe », du bel aujourd'hui aux tristes « années sépia ». Et retours à la galerie désertée, aux centres-villes qui se vident au profit de la périphérie.

Et de ceux qui, dans le considérable open space de leur cabinet de consulting, accompagnent, hâtent quand il le faut, « à l'aide de quelques verbes du premier groupe » et en multipliant les « anglicismes prophétiques », l'invention d'une région. Le passage de la Lorraine au Grand Est. Qu'ils peuvent remercier. Avec des rimes riches. Tant pis pour les pauvres que ça enfonce dans la misère ou pousse vers les marges. Tant pis pour les centres-villes en déshérence et tant mieux pour les centres commerciaux qui prospèrent.

Il y a le centre, l'épicentre comme disent ceux qui voudraient bien chanter à nouveau Le commerce à Épinal c'est génial, un tube des années quatre-vingt mais moins connu que Connemara, et que plus personne n'oserait reprendre, même pour un mariage ou dans un karaoké, qui peut croire à ça, qu'un nom peut arrêter l'hémorragie, empêcher que les centres-villes ne se vident au profit des zones d'activités. Des zones pavillonnaires qui champignonnent sur le pourtour.

Qui peut croire que ça reviendra, les Trente Glorieuses ou nos années sépia ? Qui, en dehors d'Hélène quand elle pense au début, en rencontrant Christophe, retrouver sa jeunesse ?

Mais je ne veux pas raconter la suite, spoiler un roman remarquablement écrit, dans un style à la fois flaubertien et cinématographique, avec des techniques que Nicolas Mathieu maîtrise parfaitement, avec aussi ce qui crève l'écran, ce qui en sort pour nous toucher en plein cœur. Un roman mérovingien -au sens proustien du terme-, et à la pointe de l'époque. Avec des trouvailles à chaque page, des inventions qui ne plairont pas seulement aux chasseurs de champignons, aux collecteurs de traces, des cueillettes qui feront notre lecture miraculeuse. Notre présent réminiscent, et terriblement jouissif.

CONNEMARA
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