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16 novembre 2022 3 16 /11 /novembre /2022 11:11

« Vas-y à toute », il lance. À son portable. Au moment de raccrocher.

Il ne se demande pas s'il faut écrire « à tout à l'heure » ou « à toute à l'heure ». Il dit « à toute ». On est à l'oral. On parle comme on parle. Avec ses potes. Pas comme les vieux, certainement pas. On ne dit pas « à toute allure », même quand on est pressé. Même pour rire. On est pas sur Facebook. C'est mon daron qui cause comme ça. Nous, quand on raccroche, qu'on veut raccrocher, on dit « Vas-y à toute » .

Et c'est pas comme tu crois pour qu'on en finisse. Que la conversation s'éternise et qu'on a pas que ça à faire. C'est pas vas-y comme on dirait dégage. D'abord c'est pas à toi que je parle. Tu fais genre je suis pressé, je fais que passer, mais t'écoutes aux portes. Qu'est-ce que t'as entendu ? Qu'est-ce que tu comprends pas ? Tu saurais à qui je parle, tu verrais que je suis pas en train de lui dire c'est bon, tu me saoules, tu m'emmerdes à la fin, casse-toi, tout ça c'est dans ta tête, dans tes rêves, vas-y.

J'y vais. De ce pas. D'un bon pas. Je lui ferai remarquer, au passage, que je n'ai pas ralenti, quoi qu'il dise. Arriver en retard, je n'aime pas. Ni poireauter, d'ailleurs, attendre dehors, sur un banc comme au temps du Covid, ou à l'intérieur qu'une place se libère pour le shampoing. Mais je n'ai pas non plus accéléré. Je n'avais que la rue à traverser. J'ai donc pu noter, en passant, qu'il n'y avait pas d'agressivité dans le ton, l'intonation, même pas d'agacement. C'est sorti comme ça. Une façon de parler qu'ils ont en commun, qui les rapproche même quand ils se quittent. Ou qu'ils se séparent. Ils parlent encore la langue. Ont toujours les codes. Que je ne possède pas, visiblement. C'est pourquoi je m'arrête alors que je devrais passer mon chemin. Traverser la rue pour aller à mon rendez-vous. Chez le coiffeur où je débarquerai, là aussi, en pleine conversation. Sur les mérites du bain de charme. Qui donnera un coup d'éclat à vos cheveux, un maximum de luminosité. D'où l'expression bain de lumière, qu'on emploie également.

Je ne m'arrête pas. Je ne ralentis même pas. Je n'accélère pas non plus, ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit, ou le contraire de ce que j'ai dit quelques lignes plus haut. Je ne m'arrête pas, quand nous nous croisons, mais je m'y arrête maintenant. En racontant la scène. Et j'y reviendrai peut-être. Si elle trouve sa place dans un roman. Ou dans une nouvelle, bien que je n'en écrive pas. Mais ce serait l'occasion. L'occasion fait le larron. La trace l'archéologue. Comme j'aime à dire. Comme j'ai dit quand cette fille que je n'ai pas vue venir m'a demandé, geste à l'appui, celui de tirer sur sa clope, une cibiche. La bouche en cul de poule. Cette cibiche est une trace, je me suis dit. La trace présente d'un temps que je croyais révolu. Complètement disparu. Et dont cette nana m'offrait, en me demandant une cibiche, un précieux vestige.

Dans « vas-y à toute », je ne vois pas de trace. Rien qui puisse intéresser l'archéologue. Il peut dormir tranquille. Ce n'est pas ce type qui veut se donner un genre, le genre vas-y mais dans une ville blanche, tellement blanche, qui va le réveiller. Son gimmick le situe dans la catégorie des ringards. Définitivement. C'est sans espoir. Sans retour de hype possible. Contrairement à la claquette-chaussette. La mode de Paris arrive toujours ici avec un peu de retard. Et elle met du temps à passer.

Qu'est-ce qu'il en dit, celui qui attend son tour? À quoi il pense, sous sa permanente?

Quand il sera parti, sa coupe terminée, la nuque et les tempes rasées comme il faut mais les boucles quasiment intactes, à peine effleurées par les ciseaux, Sandra me dira : « ils veulent tous ça, maintenant. » Garder leurs boucles, et, s'ils ne frisent pas naturellement, ils se font faire une permanente.

Vas-y à toute
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14 novembre 2022 1 14 /11 /novembre /2022 08:31

C'est dans Un chien à ma table, le Prix Femina 2022, que l'on parle de cibiche. C'est même elle qui parle. Claudie Hunzinger, ou plutôt son double romanesque. Celle que Grieg, son compagnon depuis presque soixante ans, son vieux grigou, son gredin appelait, les bons jours, Fifi, les très bons Biche ou Cibiche, les mauvais Sophie.

Cibiche est donc, avec Biche, son surnom des très bons jours.

Ce qui me met en joie, et je ne sais pas pourquoi.

Claudie Hunzinger et moi, nous ne sommes peut-être pas du même côté de la frontière linguistique, mais nous sommes tous les deux de l'autre versant. Pas de la langue qu'on vous sert à l'auberge gastronomique, de cette langue de biche à la sauce gribiche, mais de la langue des biches: « du versant animal ».

Je n'ai jamais fumé, et si j'ai son chien sur ma table, Yes, cette chienne qui est un genre de petit briard, et si mal en point, attend pour débarquer. Et la joie, différée, n'en sera que plus grande. C'est ce qui s'est passé avec Les grands cerfs. Je me suis arrêté (un temps) au titre. Je le trouvais tellement beau que je craignais d'être déçu. Contrairement à La Survivance qui m'a tout de suite emporté.

La Survivance est en effet le nom de la maison en ruine, perdue dans la montagne vosgienne, où Jenny et Sils, après la faillite de leur librairie, sont contraints de vivre. Dans la proximité de la nature, la compagnie des bêtes. Des cerfs, déjà, qui rendent visite à leurs nouveaux voisins. De leur ânesse Avanie et de leur chienne Betty : elles feront de cette masure une arche. Betty est le messager. Elle est, à sa manière (nettement plus sexy que Yes), un ange. Grâce à elle, et à la littérature, ils deviendront des survivants (à ne pas confondre avec les Survivors, on n'est pas chez les survivalistes).

Les livres, quand il faut les déménager, les classer dans les cartons, forcément on pense à Aby Warburg. Au système d'associations qu'il avait imaginé pour son immense bibliothèque, conçue comme une œuvre, dans les années 1920, à Hambourg. On le voit comme le voyait Cassirer, « comme un shaman au milieu de sa bibliothèque, enveloppant ses livres de son souffle prodigieux (…). »

Arrive le dialogue. Entre le vieux Taugenichts (Vaurien), et la Fiancée du pirate. Quand il lui demande à quoi ça l'avance, ces classements transversaux, elle répond « que ça parlait d'affinités entre voisins étranges.» Et, pour qu'il ne s'imagine pas qu'elle parlait encore des cerfs, ou déjà des grands cerfs, elle explique :

« Deux livres qui semblent ne rien avoir de commun, soudain placés côte à côte, donnent naissance à des interférences mystérieuses, tu piges ? Des conneries ! a répondu Sils avec émerveillement. Et grâce à ces collisions entre des lieux et des époques et des écrivains que tout sépare, le sens qui dormait en eux est réactivé. Un nouveau sens se dégage. Oh, écoute, Jenny, ce n'est pas le moment. Et à chaque déplacement et nouvelle juxtaposition, la bibliothèque se charge de nouvelles intentions. Il s'agit de trouver la meilleure place à un livre, la plus excitante, celle qui va mettre en évidence de nouvelles pistes. Le hasard fait ça tout aussi bien, m'a répondu Sils qui m'a laissée là. »

Aby Warburg, on le sait, fit de la survivance (Nachleben) le motif central de son approche.

Survivance est un mot qui brille. Comme une luciole. Comme une cibiche. Comme la cibiche que rêve de griller à nouveau celle qu'on n'appellera pas Sophie, la nuit du Nouvel An,  au sommet de la montagne,  «rien que pour faire revivre ce mot riche de volutes bleues et plus intéressant que clope» -alors qu'elle a arrêté de fumer depuis longtemps. 

Où l'on parle de cibiche
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12 novembre 2022 6 12 /11 /novembre /2022 07:37

Me croirez-vous si je vous dis que je pensais, en roulant vers Chaillevette, à Michaux? À son Dimanche à la campagne (Lointain intérieur, 1938). Ne me demandez pas pourquoi. Nous étions jeudi, la veille du 11 novembre, mais le brouillard se levait. La journée s'annonçait belle. Très belle même. J'allais enfin voir Paterre.

« Jarrettes et Jarnetons s'avançaient sur la route débonnaire. » Chaillevetons, corrige la petite voix qui chante en moi. Chaillevettons et Chaillevettonnes. Tandis qu'une autre, plus grosse, crie à l'hypallage. À la parodie sinon au plagiat. Ressort son latin. Ramène son Virgile. Le tristement célèbre ibant sola sub nocte. Il en faudrait davantage pour entamer ma bonne humeur. Pour m'empêcher de folâtrer dans les champs. 

Au panneau Chaillevette, Waze dit de prendre à droite, la première à droite, rue de Paterre, nous sommes arrivés.

Chez celui dont on sait (par miracle, un miracle dont on taira le nom) qu'il jouait, enfant, dans le peu qui restait de cette grande villa. Dans les bouts de mosaïques que les labours avaient remontés, et avec les tesselles qui faisaient d'excellents projectiles. Pour dégommer les moineaux.

Il nous attend dans son jardin où ses fèves sont semées comme il faut, 4-5 graines en petits poquets espacés de 35cm, et à la lune montante. Il nous propose un café, puis une visite des lieux. Où il est né ; où il a toujours vécu. En bas de la ferme autrefois modèle où l'on venait de très loin apprendre des choses qui nous paraissent aujourd'hui nouvelles comme les éoliennes ou la méthanisation. Cette ferme est en réfection : l'échafaudage est monté, on entend les ouvriers qui travaillent, qui discutent. Elle occupe le sommet de la butte. Derrière, on aperçoit le château d'eau, avec, peint en bleu, un dauphin qui s'envole, un dauphin bienveillant comme on en rencontre parfois dans les grandes villas, dans les salles d'apparat richement mosaïquées. J'imagine que cette ferme a été construite à l'emplacement et avec les pierres du « vaste ensemble architectural » qui se trouvait là, à Paterre.

Paterre proviendrait, selon notre guide, de « Pater », « Pater Noster », ou de « Pas de terre », et je ne pense pas qu'il joue. Comme il jouait, enfant, avec les tesselles de la mosaïque. En tirant les moineaux.

« Pater », « Pater Noster », cela nous dit quelque chose de Chaillevette. « Berceau de l'huître ». Et de cette famille. Où l'on est ostréiculteur. De père en fils.

 Le père habite rue de Paterre, N° 15. Le fils, c'est le N° 14, de l'autre côté de la rue, au pied de la mosaïque. Il a sa ferme en bas, dans le Marais Neuf, sa cabane Quai de Chatressac. Il se présente (légitimement) comme « éleveur, producteur et affineur à Chaillevette depuis cinq générations ». Ses huîtres sont « nées, élevées et affinées à Marennes-Oléron ».

Quant à « Pas de terre », on devine que c'est pour se démarquer des propriétaires terriens, des Moine qui sont enterrés plus haut. Et, plus haut encore, de l'aristocrate qui fit bâtir ici, au sommet de la butte, cette villa qui était un vrai palais. Afin de jouir du paysage, de la Seudre où passaient ses bateaux.

La richesse de la famille -celle de notre hôte- est le fruit de son travail, elle vient d'en bas, du Marais Neuf où l'on cultive les huîtres depuis cinq générations.

Il y avait aussi, de l'autre côté de la rue mais légèrement à droite, une forge qui a disparu. Celle, peut-être, de M. Boulin. De ce M. Boulin, forgeron à Paterre, qui était « le propriétaire ». Celui qui conduisit sur les lieux Monsieur Arthur Cousset, qui lui montra « la belle mosaïque ». De cette forge il ne reste rien, qu'une maison en construction. En limite de chaussée.

Ici, on utilisait des mouillères : des blocs de conglomérats d'origine marine entièrement silicifiés dans lesquels les spécialistes voient des témoins. Les « témoins occidentaux d'un épandage détritique continental (probablement éocène) à proximité immédiate du domaine côtier qui l'a transgressé à certaines époques. » .

Le territoire de Chaillevette en était parsemé, nous dit, en 1865, M. Antoine Bourricaud. Il décrit, dans Marennes et son arrondissement, ces « gros blocs ou puddings siliceux, de couleurs fort variées, soudés par un ciment calcaire, colorié en rouge ou en jaune, qui semble avoir fait partie d'un carnailloux. ». Il parle de la Pierre-de-Crève-Sot : « un dolmen autrefois couvert par un tumulus ».

En 1909-1910, M. Arthur Cousset met ses pas dans ces vestiges, ses mots dans les mots d'Antoine Bourricaud pour évoquer les blocs de grosses pierres qu'il avait aperçus dans les champs. La Pierre-de-Crève-Sot, « gros bloc de poudingue, un peu rosé, émergeant du sol et qui passe pour la couverture d'un dolmen souterrain. Le grand axe correspond à la direction Est-Ouest (d'après la boussole). »

Celui qui nous fait visiter les lieux parle aussi d'un souterrain qu'il y avait là-haut, du côté de la mosaïque. Il allait comme ça jusqu'au château de Beauregard. Dont le seigneur était un naufrageur célèbre. D'après. Mais il ne l'a jamais pris.

Il n'a pas retrouvé non plus les ruines du dolmen qu'il y avait soi-disant aux Mouillères. Il connaît le lieu-dit, mais il n'y a rien vu.

Des mouillères, en revanche, il y en avait autrefois au bord de la route. De la rue de Paterre, quand elle était encore de terre. Et de pierres. Et de puits. Les plus gros éléments étaient placés là, à la croisée des chemins. Installés comme bornes. Pour délimiter son terrain. Et protéger sa maison. Des divagations des attelages, et pourquoi pas des invasions. Contre la mer, s'il lui prend l'envie de revenir, il n'y a pas grand chose à faire. Ces témoins des transgressions marines n'empêcheront rien, ils n'éloigneront pas le danger. Pourtant il en garde, dans son jardin. On ne sait jamais. Il arrive que la magie fonctionne. 

Il a ramassé également (le mot lui échappe, je dois le lui souffler) des fossiles. Un oursin, un test d'oursin, et de grosses huîtres. Façon de rappeler, geste à l'appui, qu'on est à Chaillevette. Qu'on est de là. Ostréiculteur de père en fils.

On a donc forcément connu la mosaïque. On a même joué dedans, avec les tesselles pour descendre les moineaux.

L'instituteur n'est pas né à Chaillevette, mais il y réside depuis des lustres. Sa maison est à côté, juste à droite, il aurait des choses à nous raconter, à nous montrer, des morceaux de la mosaïque, qu'il a lui-même reconstitués, et un plan de la villa, malheureusement il est absent. Parti en promenade ou pour une sieste prolongée, qui s'éternise, inutile d'insister.

Un peu plus loin, à l'angle de la rue qui descend vers les marais, vers la Seudre, d'un chemin qui est celui du Maine Guillomboeuf si j'ai bien lu, « d'après qu'il y avait un temple. » L'ancien temple. Car on est protestant. On n'enterre pas ses morts au cimetière, dans le petit cimetière que vous voyez en bas, mais dans son jardin quand on la chance d'en avoir un, et l'autorisation du préfet. On n'en avait peut-être pas besoin à l'époque.

Regardez les Moine (qui possédaient presque tout le coin), ils se sont bien fait inhumer dans la villa. Ils se sont installés dans leur mosaïque. C'est une habitude, chez les grands propriétaires. Une tradition qui remonte aux Mérovingiens et même plus loin. Un très ancien privilège. Le besoin, sans doute, de se relier au passé. De renouer avec ses ancêtres. Si on a toujours habité là. Si on y a ses racines. Vivant on avait, avec tous ces bouts de mosaïque qu'on déterrait quand on arrachait un arbre, ou qu'on plantait une vigne, le sentiment d'habiter chez les morts. Pourquoi ne pas vivre carrément avec eux quand la Grande Faucheuse sera passée ? Là-haut, comme dit l'agent immobilier quand il fait visiter l'ancienne ferme modèle, « on est pas gêné de voisins ». On repose en paix.

Ce qui est sûr, c'est qu'on vit plus tranquille et plus longtemps qu'en bas, de l'autre côté de la route, de cette rue de Paterre où ça roule quand même, quoi qu'on dise. Des riverains, il y en a quelques-uns, et en général ils ne dépassent pas la vitesse autorisée. Mais il y a ceux qui s'engagent par erreur et persistent, font crisser leurs pneus ou demi-tour sous vos fenêtres. Il y a aussi le paysan avec ses pesticides. Qu'il balance près de chez vous. Et de votre marais. Une fois par erreur sur sa vigne. D'abord elle a pas aimé, elle faisait grise mine. Puis elle est repartie de plus belle. Et même plus vigoureuse. Mais il ne faut pas le dire.

Dit-il en montant vers la mosaïque. Car il faut grimper un peu. Dans l'herbe mouillée et jusqu'au bosquet où les Moine ont leurs tombes. Des tombes que l'on cherche derrière les lauriers et dans les ronces qui ont envahi la villa. Des tombes qui ont disparu, comme les mosaïques. Et comme ces pauvres soldats à Gallipoli. En 1915. Les Dardanelles firent tant de victimes qu'on les a oubliés. Ces garçons de Chaillevette et d'Arvert tués dans une autre presqu'île. Et par des Français qui les avaient pris pour cibles. Pour des Turcs. Tués jusqu'au dernier.

Pour qu'il n'y ait pas de témoins ?

Peut-être. L'histoire le dira. Ou pas. Si j'ai rêvé ou pas. Si je brode. Mais je ne crois pas. J'ai transcrit, le plus fidèlement possible, les propos de notre cicérone. Je n'ai rien inventé. Comme disent les archéologues quand ils rentrent bredouilles.

De cet épisode tragique, de cette erreur fatale on ne trouve pas la moindre trace.

Jeudi à la campagne
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7 novembre 2022 1 07 /11 /novembre /2022 09:07

Cette marmite en bronze représente une occasion en or pour le musée de Grand, triomphe lourdement l'auteur de l'article. S'il veut, ce qui est légitime, attirer le chaland, attiser sa curiosité, le lecteur se rappelle aussi que les mots ont un sens, et il a bien du mal à en trouver un. Ce teasing est un peu appuyé, un rien maladroit, même dans un journal régional, même dans l'édition de la Plaine, on attendrait plus de tenue, de retenue : on parle d'une « vente aux enchères à Paris, organisée à la fin de l’année 2021 par la maison Millon. Sur son catalogue, on pouvait retrouver ce récipient mis en vente à 700€, qui n’a pas trouvé preneur. » Il n'y a pas de quoi crier au miracle. D'autant que ce n'est pas la première fois que cette marmite en bronze réapparaît.

La première fois, c'est « de l'autre côté de la commune à la fin du XIXe siècle ». C'est, pour ceux qui veulent des précisions, en 1886 que « cette espèce de chaudron a été trouvé dans un puits au nord-ouest de la commune ... »

Mais vu le nombre de puits qu'il y a à Grand (la ville aux mille puits, comme on la surnomme parfois), l'indication reste vague. La suite étant réservée aux abonnés, on devra faire avec. C'est-à-dire sans. Sans plus de précision. On se contentera de ces quelques informations, et on n'écrira pas la suite. On ne cherchera pas plus loin le sens.

Le sens se devine aisément, malgré le style pour le moins chaotique de celui qu'on surnomme, à la Rédaction, « Plume de plomb ».

Nous avons vu passer la Toussaint, le Jour des Morts, noté au passage qu'il était devenu celui des Défunts ( sans doute moins effrayant), que par le même euphémisme les marchés et supermarchés nous proposent, non plus des trompettes de la mort, mais des trompettes des Maures (ce qui sonne quand même moins noir), que les fleurs artificielles sont désormais intemporelles.

Peu importe ce qu'on dépose sur leurs tombes, et comment on les appelle, morts ou défunts sont parmi nous.

Normalement (ce que nous leur rappelons, avec nos chrysanthèmes), c'est chacun chez soi, les vivants avec les vivants, les morts ou défunts entre eux, maintenant qu'ils ont une sépulture, et fleurie comme il faut.

Pourtant ils reviennent parmi nous, ils nous hantent, comme on peut voir sous la photo. « Cette marmite en bronze a erré dans la nature pendant plus d'un siècle avant de refaire surface », écrit « Plume de plomb ».

Que nous raillons à tort, car il a tout compris.

Nous sortons d'Halloween, certains y sont encore, qui voient des revenants partout, jusque dans le petit musée de ce petit village qu'est aujourd'hui Grand.

Mais n'allez pas lui dire qu'il retarde, c'est dans l'air du temps. Il est de son époque. Du géocaching et de l'escape game. Il sait parler aux jeunes. À ceux qui vont sur TikTok. Où le paganisme se porte bien. Et même de mieux en mieux. Où les dieux grecs se refont une beauté. Trouvent de nouvelles proies. Alors pourquoi pas Apollon ? Celui que les Gaulois appelaient Belenos ou Grannus. Comme ici à Grand.

Pourquoi pas ce titre :

une marmite en bronze découverte dans un puits il y a plus de 130 ans revient à Grand 

 

Plume de plomb
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6 novembre 2022 7 06 /11 /novembre /2022 11:07

Admettons que Kalmus soit son nom de plume, comme Plume pour Michaux.

Michaux, ce qu'il entend dans son nom, c'est, comme il le dit dans une brève autobiographie, « qualité inférieure ». Mais c'est d'abord la chaux, le ciment, le mortier. Michaux est un nom qui lui colle à la peau et dont il entend se défaire en écrivant. En écrivant contre son nom, et contre tous les liens, toutes les formes d'appartenance, la famille, la patrie, voilà pourquoi Plume voyage. Ses voyages sont d'expatriation.

Kafka, c'est autre chose. S'il écrit, c'est pour ressembler à Kafka, pour devenir ce choucas qu'il y a dedans, cet oiseau solitaire qui niche dans les ruines. Si j'osais, je dirais que son œuvre est écrite dans son nom, toute son œuvre. Tous ses personnages. Tous les noms qu'ils portent, qui sont plus ou moins des avatars de Kafka. Qu'ils marchent sur leurs deux jambes ou sur leurs quatre pattes, ils ont le même nombre de syllabes. Ils commencent tous par un K. Et finissent très mal. Comme Joseph K, mais sa fin est annoncée dès le début. Elle est écrite dans le K.

Dès lors, peu importe que Kalmus soit un homme ou un chien du moment que c'est lui. Le monstre. Ni poil, ni plume, mais les deux. Un authentique dinosaure.

Je m'appelle Kalmus
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4 novembre 2022 5 04 /11 /novembre /2022 10:22

 

Des thermes abandonnés et convertis en nécropoles, il y en a beaucoup. À la fin de l'Antiquité. Le phénomène s'accélère à l'époque mérovingienne, touche les grands domaines ruraux. Fréquent est le réemploi d'une partie de la villa, et notamment du secteur thermal, comme aire funéraire.

Que dit cette sépulture installée sur l'arase d'un mur démantelé jusqu'à la base de la sole de l'hypocauste du caldarium ?

Que le processus de récupération des matériaux était déjà bien engagé quand les fossoyeurs sont arrivés, avec leur pioche.

Et cette chapelle édifiée dans la salle d'apparat centrale de la villa, la salle à abside?

Que le propriétaire -un chrétien qui n'avait pas donné toute sa fortune aux pauvres- y avait déjà établi sa tombe, son mausolée. Que cette chapelle deviendra église.

Des églises sur des vestiges gallo-romains, on en rencontre souvent. À Thaims, par exemple, à 20 kilomètres de Saintes, et à 20 minutes.

C'est probablement ce qui s'est passé ici, aux IIIe-IVes. Quand Mediolanum, la cité des Santons, perdit son statut de capitale (de l'Aquitaine), et quand elle dut, comme toutes les villes menacées par les Barbares, bâtir à la hâte un rempart. Les thermes qui se trouvaient extra muros furent transformés en carrière, puis en nécropole. Une nécropole progressivement christianisée et qui accueillit une première église. Dont il ne reste rien, que le nom, peut-être, de Saint-Vivien qui deviendra celui du quartier. Et du cimetière. Il occupe une partie des thermes romains et prolonge (jusqu'à nous) la nécropole chrétienne.

Plus surprenante est la sépulture des époux Morand Bertaud installée dans les thermes romains (dits de Saint Saloine) à Saintes. Et la statue qui la surplombe.

Vue de dos (comme dans une photo de Boubat), on dirait un ange. Les ailes repliées. On songe aux gargouilles de Notre-Dame, mais on n'est pas si haut. La colline où l'on se trouve domine à peine la ville, et si la petite esplanade offre un joli point de vue, c'est tout sauf une piste d'envol. Et celui qu'on découvre derrière ses ailes, ou plutôt devant, n'a pas une tête à aimer les sports à risque. Il n'a plus l'âge, ou ça n'est pas de son époque.

On se demande ce que cache cette barbe, quel philosophe est enterré là, quel professeur de latin a eu l'idée de s'offrir ce mausolée, de s'installer, avec son épouse, dans ces deux sarcophages mérovingiens.

Car ils reposent là, les époux Morand Bertaud, IMPASSE DES THERMES ROMAINS à Saintes, c'est leur nouvelle adresse, leur dernière demeure, une demeure où ils reposent pour l'éternité.

C'est une folie, certes, comme la Maison Romaine à Épinal et de la même époque, d'un temps où l'archéologie n'existait pas, où l'on ne rencontrait que des antiquaires venus oublier ici la bibliothèque où ils passaient le plus clair de leur temps, c'est-à-dire le plus sombre, littéralement ensevelis. Venus respirer ici, sur cette colline, le bon air des ruines. Et enrichir, avec quelques pièces trouvées par le plus heureux des hasards, ou achetées à un prix raisonnable, leur collection.

Mais écoutons Germaine Elie, la petite fille de Jean Morand, et Nicole Bertin qui rapporte ses propos.

« Quand je suis née en novembre 1887, les thermes romains appartenaient à mon grand-père paternel Jean Morand.

[ …]

Mon père Jules, à ses moments de loisirs, faisait des fouilles. Il avait installé au fond du jardin, au 46 de la rue Albin-Delage, un petit musée que venaient visiter les membres de la Société archéologique, Arts et Monuments de la Charente Inférieure, aujourd’hui Charente-Maritime :  Charles Dangibeaud, Poireault, Xambeu, etc.
Ces messieurs arrivaient :
Alors Morand, qu’avez-vous découvert depuis notre dernière visite ? Et mon père tout heureux montrait ses dernières trouvailles, ajoutées à ce qu’il possédait déjà, poteries gallo-romaines, pièces de monnaies et pierres de bagues trouvées dans des sarcophages, statuettes de bronze, amphores, statues de pierre, pierres avec inscriptions, verreries, silex taillés, objets d’arts et, sur place, une superbe route établie d’après des procédés romains. Ces messieurs partaient ravis de leur visite et en complimentant mon père.

En 1901, la ville de Saintes lui offrit de lui acheter son petit musée. Il avait déjà refusé des offres faites par la ville de La Rochelle, ne voulant pas que sa collection quitte sa bonne ville natale. Le 1er mars 1901, il vendit à la ville de Saintes, sans réserve d’aucune sorte, conformément à la liste qu’en avait dressée Charles Dangibeaud : il vendit donc son petit musée pour la somme de mille trois cents francs, payable moitié en 1901 à la livraison et l’autre moitié en 1902.

Mon grand-père mourut au début de 1903. Ses héritiers vendirent ses biens, les Thermes y compris. Ils ont été depuis classés Monuments historiques. Mes grands-parents (Jean Morand et Louise Berteau) reposent dans les Thermes, dans des sarcophages que grand-père avait fait installer lui-même. Au-dessus du caveau, il avait fait mettre la statue du Temps avec sa faux, sculptée par un jeune artiste de Saintes, Camille Arnold, habitant rue Saint-Vivien et faisant lui aussi partie de la Société archéologique ». Récit de Germaine Elie ( extrait du livre paru dans la collection "Actuelles Poétiques" intitulé « Les fouilles de mon grand-père », et du blog de Nicole Bertin).

C'était donc ça, cet ange gardien et barbu que j'ai d'abord vu de dos, dont j'ai vu les ailes repliées : la statue du Temps avec sa faux !

Le Temps avec sa faux, je l'ai déjà rencontré. Je reconnais le Spectre.

Celui qui apparaît d'abord en femme voilée puis change de figure.

Le Spectre qui s'envole dans le temps que Dom Juan le veut frapper.

Sépulture des époux Morand Bertaud
Sépulture des époux Morand Bertaud
Sépulture des époux Morand Bertaud
Sépulture des époux Morand Bertaud
Sépulture des époux Morand Bertaud
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1 novembre 2022 2 01 /11 /novembre /2022 08:04

« T'as pas une cibiche ? »

Elle me fait, la bouche en cul de poule.

Et si elle a les lèvres en avant et resserrées, ce n'est pas pour m'embrasser, heureusement, mais pour appuyer sa demande, pour la traduire en geste, car elle me voit comme un Monsieur, bien qu'elle me donne du tu.

Elle se trompe. Je ne suis pas de la rue, mais je comprends cet argot. Je connais la chanson. Pour l'avoir entendue, sinon chantée. Mon arrière-grand-mère Mathilde (qui avait fui les Uhlans, qui avait vu revenir les casques à pointe, et pas qu'une fois) la fredonnait. Elle ne fumait pas du gris. Ni des Anglaises, ni des bouts dorés (« Ce tabac-là c'est du chiqué »). Elle ne fumait pas, mais elle prisait. Elle prisait du tabac, et les chansons de Berthe Sylva, son idole. Reprises des années plus tard par Georgette Plana, elles avaient perdu de leur charme. Avec elle la chanson réaliste devenait une triste rengaine, mais pour ceux qui ne connaissaient du plaisir qu'une P4 fumée à la récré dans les chiottes du lycée et la crainte du pion, c'était carrément l'extase.

Je n'en étais pas, mais je connais la chanson. Il n'était donc pas nécessaire de tirer sur sa clope comme une condamnée, la dernière taffe d'une cibiche que je n'avais pas, que je lui aurais donnée volontiers mais, comme je lui réponds: « Je fume pas. »

Nous pourrions en rester là. Aller chacun de son côté. Suivant son rôle.

Moi celui du père de famille, rapportant des langoustines et des coquilles Saint-Jacques pour fêter avec les vivants et rien qu'eux la Toussaint. Les morts, on ne les oublie pas, mais on ne les craint pas non plus. Les chrysanthèmes sont sur les tombes

Or elle a surgi. Celle que je n'appellerai pas la passante. Je n'ai nulle envie de rentrer dans sa vie, ni qu'elle entre dans la mienne. Pourtant, c'est ce qu'elle fait. Je n'ai pas prononcé les mots apparition, revenante, que déjà elle me hante.

Cette femme remontait le boulevard tandis que je le descendais, avec mes langoustines et mes coquilles Saint-Jacques, elle remontait de plus loin, de beaucoup trop haut. Une petite cinquantaine, c'est tout ce que je lui donnais, tout ce que je pouvais lui donner attendu que je ne fume pas. Cette femme que je n'avais pas vue arriver s'avançait vers moi en tirant sur sa clope imaginaire, sur cette clope tant désirée et que je lui refusais. Poliment.

Il n'y avait pas d'agressivité dans ma réponse, ni de mépris. Pourquoi l'aurais-je méprisée, cette femme surgie de nulle part, ou d'un lointain passé avec cette cibiche qui ne se dit plus depuis si longtemps, que dans la rue où la langue qu'on parle est plus conservatrice qu'ils ne pensent, ceux qui ont un domicile fixe: ici on ne jette rien, ni son vieux matelas, ni ses vêtements qui puent, ni une cibiche sur quoi on peut encore tirer.

Moi je comprends, bien que je ne fume pas, n'aie jamais fumé, je comprends cette addiction au tabac, aux gestes du fumeur, je n'ai pas les mêmes réflexes mais je comprends. Et je connais la chanson.

 

« Eh Monsieur, une cigarette

Une cibiche, ça n'engage à rien

Si je te plais on fera la causette

T'es gentil, t'as l'air d'un bon chien

Tu serais moche, ce serait la même chose

Je te dirais quand même que t'es beau

Pour avoir, tu en devines bien la cause

Ce que je te demande : une pipe, un mégot

Non pas d'Anglaises, ni d'bouts dorés

Ce tabac-là, c'est du chiqué

 

Du gris que l'on prend dans ses doigts

Et qu'on roule

C'est fort, c'est âcre comme du bois

Ça vous saoule

C'est bon et ça vous laisse un goût presque louche

De sang, d'amour et de dégoût

Dans la bouche

 

Tu n' fumes pas ! Oh ben t'en as de la chance

C'est que la vie, pour toi, c'est du velours

Le tabac, c'est le baume de la souffrance

Quand on fume, le fardeau est moins lourd [ ...] »

 

C'est pourquoi je ne suis pas surpris de l'entendre dire, en me quittant pour un autre passant, « C'est très bien ». Comme une qui serait soucieuse de ma santé. Ce dont je la remercie. Et qui me rassure. Elle n'en veut pas au non-fumeur, ce sont des choses qui arrivent quand on fait la manche, parfois on tire le bon numéro, le premier est le bon, mais le plus souvent il faut en faire plusieurs, en faire beaucoup avant de l'avoir, sa cibiche.

Elle connaît aussi la chanson. Celle qui conclut que j'ai bien de la chance avec mon panier rempli de langoustines, de coquilles Saint-Jacques, que la vie pour moi c'est du velours. La passante est passée ; elle est passée à autre chose. « Sans rancune ». C'est ce que j'entends maintenant. « Au suivant ». Au prochain passant, un fumeur si c'est pas trop demander, il aura, elle l'espère, elle le guette, une cibiche à lui donner.
Et moi je ne lui en veux pas non plus (de quoi, et de quel droit?). Je lui suis même reconnaissant d'avoir remonté tout ce passé, de surgir devant moi et de me poursuivre comme elle fait. Comme un fantôme. J'en croise souvent, sur le boulevard, qui font semblant d'attendre leur bus. Cet ILLICO 4 que je prends aussi pour aller en ville, et pour revenir.

Cette femme qui m'aborde pour me demander une cibiche, c'est le passé qui vient à moi. Un passé qui visiblement ne passe pas, même si nous nous quittons bons amis.

Il faut, comme chaque fois que le passé vient à moi, que j'écoute d'abord ce qu'il a à me dire. Puis que je mette mes pas dans ces vestiges, mes mots.

Mes mots, je les emprunterai au fameux Calendrier de Coligny, une plaque de bronze, fragmentaire, et la plus longue inscription gauloise. Trouvée à Coligny, dans l'Ain, en novembre 1897. Elle remonterait à la fin du IIe siècle ap. J.-C., et serait la copie tardive d'un calendrier établi depuis longtemps.

Cette femme avec sa cibiche me rappelle que nous entrons dans « la fête des trois nuits de Samonios aujourd'hui ». Aujourd'hui 1er novembre. Jour de Samain en Irlande. Pendant trois jours et trois nuits les morts rendent visite aux vivants, et les êtres surnaturels, comme c'est écrit dans le Calendrier de Coligny ; et comme le disent encore, dans une langue qu'ils parlent sans la comprendre, les petits mendiants déguisés et grimés pour Halloween. Qui sont des morts, comme celle qui m'accosta ce matin.

Des morts à qui je n'ai pas plus de bonbons à donner que de cibiches.

CIBICHE
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21 octobre 2022 5 21 /10 /octobre /2022 06:52

 

Dans mes noms de pays, il y a Tarquimpol.

Où je ne suis jamais allé. Bien que ce ne fût pas très loin du lieu où je suis né, et où j'ai passé ma jeunesse, mais je n'avais aucune raison de me rendre dans ce village de Moselle. Pas d'équipe de football à suivre dans ses déplacements, ou de course cycliste. Si mon père travaillait déjà aux sports -à la Liberté de l'Est-, il ne m'emmenait pas encore avec lui. Il ne m'a jamais amené là, à Tarquimpol, un patelin dont j'ignorais le nom. Donc l'existence.

Le nom connu (ablatif absolu), rencontré dans mes fouilles, dans des revues et des livres d'archéologie sur la Lorraine antique, il faut maintenant qu'il me revienne. Ce qu'il fait de plus en plus, et particulièrement cette semaine. Au point que je dois, toutes affaires cessantes, le confronter comme on entend. C'est-à-dire l'affronter. En le confrontant à ce qu'il recouvre, à ce qu'il cache, ce qui supposerait que j'aille sur le terrain, que je fasse le déplacement, autrement dit 8 à 900 bornes et pour vérifier quoi ? Que Tarquimpol ressemble -ou pas- à son nom ? Ou que la pénurie d'essence, et aujourd'hui la grève, paralysent le pays ?

Mieux vaut rester ici et, plutôt que la galère des usagers, leur colère contre les preneurs d'otages, écouter ce que le nom Tarquimpol a ce matin à me dire.

Il y a d'abord, si l'on écoute bien ce nom, comme un déséquilibre. Entre Tarquim et pol. Quelque chose qui rappelle la cadence mineure. Certes, on ne parle pas de la construction rythmique d'une période mais d'un nom. Pourtant l'effet donné est le même. Que lorsque l'apodose est plus courte que la protase. Cette disposition exprime souvent la surprise, l’inattendu. Quelquefois la déception. C'est un peu le cas ici. La montagne accouche d'une souris. Tout ça pour ça, on pense. Et on n'a pas tort.

Tarquimpol. Un nom qui sonne tellement romain. Et même, dans sa première partie, si ancien, si superbement étrusque. On tombe avec pol, c'est une évidence, dans le trivial. On tombe même de haut.

Mais on se rappelle ce Claudius qui voulait être tribun du peuple. Comment, pour faire oublier son origine (remontant aux premiers temps de Rome), il remplaça la diphtongue au, qui trahissait sa noblesse, par un vulgaire o. Comment il séduisit la plèbe en se présentant comme Clodius.

Alors pourquoi pas un Paulus devenu Pol ? L'hypothèse tient la route. La route de Metz à Strasbourg puisque c'est là, le long de la voie, que s'est développée cette localité. Qui s'appelait alors Decem Pagi. Littéralement « Dix Pays » (ou « Dix Cantons »).

Tous les itinéraires le disent : il y avait là, sous l'actuel Tarquimpol (61 habitants en 2019), une ville importante. Qui se rétracta au fil du temps, soumise qu'elle était aux raids répétés des Alamans, et vivant comme elle pouvait à l'abri de son rempart. Une enceinte tardo-antique qui fit d'elle un castrum. Comme il s'en construisit tant sur la route. Devenue la voie des invasions. On démantela donc tous les monuments, théâtre et thermes, temples et nécropoles. C'est ainsi que Decempagi retrouva (un peu, et pour peu de temps) ses fonctions routières et commerciales.

En juillet 356 (ap. J.-C.), une bataille oppose les Romains aux Alamans, près de Decempagi. En 357, la guerre s'achève (provisoirement) à Strasbourg (Argentorate), quand l'armée de l'empire romain d'occident, dirigée par le césar Julien, rejette les Alamans derrière le Rhin, leur infligeant de lourdes pertes. Cette victoire permet de renforcer les garnisons, de réparer forts et fortins, de rétablir une ligne défensive le long du Rhin. Et même d'imposer son influence sur les tribus germaniques, au-delà de la frontière de l'Empire.

Ce n'est donc pas tomber de haut, comme je le supposais au début en écoutant Tarquimpol, en chutant lourdement avec ce pol, mais retomber sur ses pieds. C'est-à-dire du bon côté du limes. Ou, si l'on préfère, de la frontière linguistique. Elle passe par là, ou pas très loin. Si l'on se fie à la route, à ses nombreux vici, on est en Romania. Mais en face, c'est déjà la forêt de Romersberg : « le Mont des Romains ».

Le castrum tient bon, il se maintient jusqu'à l'extrême fin du IV e s-début du Ve s, voire jusqu'au milieu du Ve s. Puis le déclin du système routier gallo-romain entraîne l'abandon de cette localité. Selon certaines traditions, le castrum est pris par les Huns d'Attila en 451. On rencontre Decempagi après, sur d'autres chemins, mais on a du mal à le reconnaître, tant le nom est déformé.

Hachepailler, en Lorraine (romanophone), c'est parler une langue étrangère, en particulier une langue germanique. Ou baragouiner le français, l'écorcher avec son horrible accent. Le terme est désuet, mais je l'ai entendu dans mon enfance. C'est ce qu'on disait chez moi des Alsaciens -des optants qui avaient suivi leur patron quand il avait déménagé son usine de l'autre côté de ce qui était désormais la frontière, qui s'étaient installés à Épinal, dans un quartier qu'on appelait depuis la Petite Prusse-, ils hachepaillent .

Alors oui, on hachepaille. Dans le pays des étangs et en ces temps-là (mérovingiens ou carolingiens, le brouillard ne se dissipe pas). On arrive on ne sait comment à Decempagi, on n'ira pas plus loin. On campera dans la boue, dans les ruines, on y installera ses morts. On récupérera les pierres, on les retaillera. Cela fera un village. Mais comment l'appeler ? Il y a bien un nom, mais difficile à transcrire, à traduire, et d'abord à prononcer.

Dire Decempagi, comme on va le voir, c'est tout un poème. Et fichtrement sauvage (de notre point de vue de Romain, mais les Alamans ne le trouvaient pas moins barbare). Et même, pour peu qu'on le lise à haute voix, à la manière de Julien Blaine ou d'Adriano Spatola, de la poésie sonore.

Si la performance vous tente, vous pouvez essayer.

Taikenpail (1274) ;

Taikenpaul (1286) ;

Tackembac (1295) ;

Tachempach (1295) ;

Teckempaul (1339) ;

Tacampach (1345) ;

Teckempal (1364) ;

Treckempaul (1392) ;

Tachenpful, Tacquinpol, Tacquinpul, Techanpful (1476) ;

Techempul (1506) ;

Tachempful (1524) ;

Tachempfull, Tachempul (1525) ;

Dechempful (1543) ;

Tachemphulle (1550) ;

Tachemphoul (1553) ;

Techempful (1564) ;

Thechempfoul (1575) ;

Tachemphul (1591) ;

Techempfoul (1600) ;

Tachempoltz (1612) ;

Tarquempol (1615) ;

Teckempol; Techemfoul (1616) ;

Tarquinpol (1793).

En lorrain : Tekinpole ou Tekinpule.

En écoutant ces noms, on pourrait dire que les Alamans ont pris leur revanche. Qu'ils ont gagné la guerre. Que les Romains sont enfoncés, effacés, et avec eux leur langue.

On peut aussi, en écoutant bien Teichenphul (ou Taichenphul, comme on dira lors de la première annexion, Taichen pendant la seconde), estimer que ce n'est pas si éloigné qu'il y paraît de Decempagi. Que c'est peut-être Decempagi, comme le prononçaient les Alamans. Comme ils l'entendaient. Comme l'entendront plus tard les Allemands. « L'étang marécageux ». Un tantinet redondant, mais cela ressemble au village qui apparaîtra avec la mise en place des étangs, à partir du XIVe s., afin de faire face au risque croissant de débordement, en particulier en cas de fort épisode pluvieux; cela ressemble au village tel que nous le voyons aujourd'hui, cerné par l'étang de Lindre, une presqu'île.

Teichenphul, c'est leur façon à eux, avec les outils que leur fournit leur langue, de remotiver Decempagi. Un nom qui ne disait rien au départ, quand ils sont arrivés.

N'étant pas un spécialiste d'onomastique, je me contenterai de cette hypothèse. D'un Decempagi ne parlant pas à des oreilles germaniques. Elles n'entendent rien à ce latin. Qui est non seulement un parler barbare, mais encore la langue des vaincus. Des Welches. Alors ils l'interprètent à leur manière. Ils lui font dire quelque chose. Quelque chose qui corresponde au village qu'ils découvrent quand ils arrivent par la route. Le village où ils vont désormais patauger. De la boue et des ruines. C'est tout ce qui reste de l’agglomération gallo-romaine de Decempagi, citée dans la Table de Peutinger et l’Itinéraire d’Antonin. Il faut faire avec ça. Donner un sens à ce qui n'en a pas. On n'a pas trouvé mieux qu'« étang marécageux ».

Teichenphul collait parfaitement. Il vous colle à la peau. Si vous habitez à Tarquimpol, vous êtes Tarquimpolois, Tarquimpoloise, c'est votre gentilé. Mais vous n'échapperez pas au sobriquet. Pour vos voisins -et rivaux- vous serez toujours les pètroyäds: « ceux qui pataugent ».

 

L'étang de Lindre et le village de Tarquimpol (1993).

L'étang de Lindre et le village de Tarquimpol (1993).

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19 octobre 2022 3 19 /10 /octobre /2022 07:27

Portant mon prénom comme celui qui me l'a donné sa tête (Denis est un saint céphalophore, un des premiers), je ne pouvais que m'intéresser à ce livre de Yannick Le Marec qui paraît en octobre 2022 chez Arléa, sous le titre Le grand pillage.

Il y a des livres sans début ni fin, sans queue ni tête. Celui-là a une tête au début, il en a même quatre, celles d'Abel Pollet, de son frère Auguste et celles de leurs deux compagnons d'infortune, Deroo et Vromant. Nous les voyons, comme la foule qu'il y avait ce jour-là -le 10 janvier 1909- pour assister au spectacle devant la porte de la prison de Béthune, rouler dans la bassine de zinc. Puis, une fois préparées, exposées pour la photo.

« Il existe plusieurs photographies prises à l'hôpital, peu de temps après le travail de la veuve. Aux images de pied en cap des condamnés toujours vifs, la presse avait préféré, on la comprend, celles plus photogéniques des preuves de la décapitation ; les têtes furent d'abord posées un peu en vrac sur une modeste table, puis mises en valeur de manière plus raffinée sur des linges enroulés à la manière des chèches coloniaux. » (p. 13)

Enfant je me demandais, quand je regardais le catch à la télévision, pourquoi le Bourreau de Béthune (une grande figure du catch français des années 1950 et 1960), pourquoi il était le méchant (comme Ben Chemoul était le bon, Robert Duranton le beau, L'Ange blanc le justicier masqué, Roger Delaporte le traître, Chéri Bibi le vilain à la recherche du salut) : j'ai la réponse. Avec les « quatre moustachus de Béthune », et avec celui qui joue, dans les premières pages du livre, le rôle du bourreau : Anatole Deibler.

Il y a une autre tête à la fin, celle d'un Bouddha en bois dans sa pagode, une statue sans bras, au torse décrépit, au regard impassible, une «belle chose », mais volumineuse. Victor Segalen et Augusto Gilbert de Voisins (en compagnie de qui il voyage) voudraient au moins emporter la tête.

« Commence alors un travail acharné pour séparer la tête du corps. » Segalen frappe à tour de bras, mais il n'y arrive pas. « Témoins de la maladresse des deux vandales, les paysans leur donnent des conseils, indiquent comment disposer la statue pour la travailler plus facilement, la couchant sur le ventre, ''la tête sur un billot'' (lettre à Yvonne), ''une pose de supplicié'' (La Tête) -c'est sans doute ainsi que la tête perd son nez- puis, riant de leur gaucherie d'Occidentaux, l'un des paysans saisit la hache et se met à frapper avec habileté jusqu'à la décollation. ''Un craquement horrible : la tête impassible est arrachée, souriant avec inefficacité. On la met dans un sac de toile, on l'emporte au galop'' (Écrit en Chine).» (p. 185)

Cette scène (du 28 août 1909) rappelle les Pascuans de Loti au pays des moaïs, s'associant avec entrain à la folie destructrice. La tête que l'on scie, du moaï de l'Île de Pâques. Celle qui apparaît aujourd'hui, fixée sur son arche dans le hall du musée Jacques Chrirac, « comme un immense presse-papier de plusieurs tonnes, inerte et perdu avec les trous ronds de ses yeux et sa bouche aux ''lèvres minces qui s'avancent en une moue de dédain ou de moquerie'', écrivait justement Pierre Loti. » (p. 104)

Pierre Loti assiste à cette décollation qui n'est pas sans rappeler celle de saint Jean-Baptiste, mais on n'est pas dans un tableau de Caravage. Ni chez Odilon Redon. Pourtant cette tête que l'on regarde tomber, les yeux clos, est assez fin-de-siècle. Cela plaira, dans les salons. Et même dans les chaumières.

On le voit encore (p. 110) arrivant après la bataille (de Hué), juste après, « notant au passage les chinoiseries à moitié cramoisies, les pagodes vidées, les dieux perdus dans le cyclone de feu et les déesses de bois vandalisées, sans tête, car, écrit-il, on en a sans doute emporté beaucoup. »

Montrant enfin, dans une de ces scènes de genre qu'il affectionne, « le cortège grotesque, carnavalesque, des vainqueurs au matin du 22 août sur le pont des navires, ces marins ''retours de guerre'', affublés de chapeaux pointus, en robes mandarines de soie noire, étriquées, déchirées aux épaules, et ceux, tous nus, portant -pour se donner l'air qu'il faut, ajoute Loti- une lance prise à l'ennemi, un héron mythique ou une tête de Bouddha arrachée dans les ruines d'une pagode calcinée. » (p. 113)

Ou, pour un dernier frisson, ces têtes humaines dans des cages, « des têtes coupées de Boxers avec leurs longues nattes déployées entre les barreaux. » (p.134)

Le livre de Yannick Le Marec aurait pu s'intituler La Tête, si le titre n'avait pas été pris, par Segalen justement.

La Tête, comme il l'explique à Yvonne, sa femme, à qui il le dédie, est « un simple conte fantaisiste ». Où nous retrouvons néanmoins (nez en moins?) notre Bouddha, un Bouddha qui n'est pas un dieu, qui n'est pas un homme non plus, et cette question : peut-on le décapiter sans crainte ?

C'est « une nouvelle écrite dans le remords de leur acte honteux, estima Augusto, une nécessité pour Victor de s'exprimer pour la postérité, sur une péripétie qui révèle toutes les ambiguïtés de son passage sur la terre jaune. » (p. 180)

Le livre de Yannick Le Marec a pour titre Le grand pillage, et c'est bien de cela qu'il s'agit. Avec Pierre Loti et Victor Segalen.

Deux figures de l'exotisme. Dont on voit bien l'idéal qu'il poursuit. L'autre dans son altérité. L'Autre.

« Mais l'Autre n'est pas les autres ; l'Autre est un rêve dans lequel les autres n'ont pas leur place ; l'Autre est un monde poétique. » (p. 54)

Dans cet Ailleurs radical, le Chinois est un figurant, un élément du décor, infiniment moins important que les monuments. Fussent-ils délabrés. S'il y a matière à littérature, c'est dans les stèles qu'il faut la chercher. Même quand elles sont « encastrées avec ''la tête menaçante qui s'obstine à dépasser les mesures étriquées de son kiosque'' et pour laquelle on a ménagé une ouverture par où passe la tête, ''qui semble ainsi que le supplicié parisien attendre le déclic et la chute du couperet.'' » (p. 186)

Il y a le colonialisme qui tue, qui saccage, et il y a, qui le suit dans sa progression, dans ses exactions, l'exote. Il voyage avec la soldatesque et participe, directement ou indirectement, au pillage. Directement, quand il attaque à la hache un Bouddha en bois. Ou indirectement quand il observe comment on scie une tête de moaï de l'Île de Pâques. Quand il photographie et quand il note. Il amasse un butin que l'on retrouvera dans ses textes. Ou dans sa maison. Celle de Pierre Loti à Rochefort « ne rouvrira pas le 10 juin 2023, pour les cent ans de la mort de l'académicien », lit-on ce matin dans Sud Ouest. Celui qui est venu « faire du pillage en Chine », qui emportera « près de dix caisses de pillage », peut dormir tranquille.

Segalen n'aime pas les descriptions lotiformes, « il préfère évoquer la puissance du Temps qui défait et dévore, qui se nourrit de tout ce bois et de ces pierres gravées, un monde des morts qu'il perçoit paradoxalement nomade et que sa prose libère : ''Rendons-lui donc son en-allée, sa fuite, son exode, et sa procession éternelle...'' » (p.137)

Voilà une bonne raison de lire ce livre, une question d'actualité. Les biens mal acquis, et leur restitution. Elle ne concerne pas seulement les dirigeants étrangers et leur entourage, elle intéresse -et inquiète- aussi nos musées.

 

Les éditions Arléa ont eu l'excellente idée de publier en même temps le livre de Yannick Le Marec et le SEGALEN de Christian Doumet.

Dont j'avais lu et aimé Passage des oiseaux pihis, paru aux éditions Le Temps qu'il fait en 1996.

Le SEGALEN qui paraît en octobre chez Arléa est ce texte, mais entièrement revu par l'auteur. Qui a dirigé l'édition des Oeuvres de Segalen dans la Bibliothèque de la Pléiade.

C'est un tombeau de toute beauté. Et une non moins belle réflexion sur l'écriture.

« Et comme pour ce cheval ailé, il faudra excaver les mots, les arracher à leur sècheresse afin de dire cela, le bonheur de découvrir et de quitter ce qu'on est en droit d'aimer le plus au monde. » (p. 48)

« Qu'est-ce qu' ''écrivain'' ?, demandait Yang. Il tenta de répondre; mais l'équivalent chinois de la réponse qu'il aurait voulu faire lui manquait. Alors, comme il était assis sur une malle, qu'il tenait un crayon à la main et une feuille sur les genoux, il lui dit que c'était homme qui se tenait assis sur une malle un crayon à la main, une feuille sur les genoux et qui, traçant un dernier signe au bas de la page, sentait en lui s'alléger un peu la pesanteur des choses. » (p. 99)

 

 

Le grand pillage, Yannick le Marec, Arléa, La rencontre, octobre 2022, 18 € .

 

SEGALEN, Christian Doumet, Arléa, octobre 2022, 9 € .

Le grand pillage
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9 septembre 2022 5 09 /09 /septembre /2022 10:02
Mosaïque découverte en 1903. Photo Louis Basalo

Mosaïque découverte en 1903. Photo Louis Basalo

 

I

 

La villa de Paterre a livré, en 1903, une belle mosaïque.

 

En 1903, dans ce qui est encore la Charente-Inférieure, l'archéologue ressemble à l'antiquaire du siècle précédent, voire au curieux dont La Bruyère nous brossa, avec Diognète, le caractère. On le voit chercher sans cesse « à s'instruire par les médailles », qu'il regarde « comme des preuves parlantes de certains faits, et des monuments fixes et indubitables de l'ancienne histoire ». Et si jamais il manque une pièce au tableau, une tête pour que sa collection d'empereurs soit complète, il ne voit que cela, ce vide : « ce vide lui blesse la vue ».

Ici aussi on collectionne, mais de façon moins compulsive. On laisse faire le hasard, on s'en remet à lui, on ne le force pas. Même quand le chemin que vous avez pris ne met rien sous vos pas, et que gratter vous démange.

Si vous ne résistez pas à cette envie, vous savez quoi répondre à ceux qui vous accusent. Qui vous reprochent de détruire le bien commun en cherchant des trésors qui, s'ils existaient, ne vous appartiendraient pas. Vous collectionnez les objets anciens dont vous donnez, dites-vous, la plus grande portion aux musées. Vous parlez déjà comme les détectoristes, refusez qu'on vous traite de pilleurs, vous défendez avec les mêmes arguments. Vous êtes sur le terrain, au service de la science dont vous facilitez le travail avec vos découvertes. Vous promenez votre poêle à frire sur les plages et dans les champs, opérez à la vue de tous, contrairement à ceux qui fouillent à l'abri des regards, et qui gardent sans doute pour eux les plus belles pièces.

 

Je ne sais dans quelle catégorie ranger M. Arthur Cousset, d'Étaules. Je me contenterai donc de le suivre dans ses visites. Et dans ses communications, quand je les trouve sur Internet. Digitalisées comme il faut.

Je me rends avec lui au hameau de Paterre, commune de Chaillevette (limitrophe d'Étaules, Charente-Inférieure). Pour voir la mosaïque qui a été mise au jour :

« il a été mis à jour, il y a quelques années, une belle mosaïque », écrit-il dans le Bulletin de la Société préhistorique française (Année 1910 / 7-9 / pp. 445-447). Lors de la découverte, l'affaire fit quelque bruit. Beaucoup de personnes vinrent la voir. La Société des Arts et Monuments de la Charente-Inférieure délégua un membre, pour en faire l'acquisition et en doter un des musées, Saintes ou La Rochelle; mais le propriétaire, malgré une offre de 200 francs, et sans lui-même fixer aucun prix, se montra d'une telle exigence qu'il fut impossible de conclure le marché. Étant libre récemment, je me suis rendu dans la commune de Chaillevette, afin de visiter certains blocs de grosses pierres que j'avais aperçus dans les champs, et aussi pour voir la célèbre mosaïque. Le propriétaire, qui est M. Boulin, forgeron à Paterre, me conduisit sur les lieux. Elle est située à l'est du hameau, à cent mètres à peine des maisons, au milieu des vignes et des jardins.

C'est le point culminant et, en même temps, l'extrémité orientale de l'ancienne presqu'île d'Arvert. En portant le regard dans la direction du levant, la vue s'étend jusqu'au delà de Saujon, à plus de 15 kilomètres, et domine de 20 mètres, dans la même direction et à un kilomètre, le Pas de la Mer, ancien isthme très bas, couvert sûrement par les eaux à une époque ancienne, et muni depuis d'un ouvrage définitif, formé de levées de terre, d'un fossé [...].

La mosaïque mesure 7 mètres de long sur 5 de large ; l'épaisseur du béton qui la supporte est de 0m15 à 0m20 et d'une seule pièce. Je n'ai pas pu voir le sujet en entier, l'aire en étant recouverte par une mince couche de terre et d'herbes; mais, au milieu, on a découvert une partie de la rosace pour me la montrer, et, un peu plus bas, un autre ornement. Les dessins sont formés par des petits cubes de marbre noir, de 0m015 environ de côté, le fond est composé de petits fragments de marbre blanc. La partie de la rosace que j'ai pu voir est formée de ronds; dans l'un il y a une croix byzantine, dont les branches vont en s'élargissant; mais elle ne forme pas le principal décor. Quatre autres dessins, m'a-t-on dit, ornent chacun des quatre côtés (ou des angles); et le tout est encadré de plusieurs rangs de feuilles de laurier, séparés par des lignes noires. Le côté le plus long (7 mètres) est orienté du levant au couchant.

Cette mosaïque n'est pas seule. La moitié orientale de la mosaïque s'est affaissée en produisant probablement une brisure ; donc il y a un creux au-dessous et cette cavité occulte fait naturellement naître à l'esprit du possesseur la tentation de l'inconnu et l'idée de richesses enfouies. La légende des Trésors existe partout !

Des tuiles rondes et épaisses, d'autres plates à larges rebords, celles-là en forme de dalles, gisent çà et là au bout des jardins. Il m'a été montré des fragments de plaques de marbre, de poteries richement ornées en relief et aux teintes bien conservées, ainsi que des plâtras de murs ornés de peintures multicolores. Il existe aussi, chez un propriétaire du village, un vase entier; mais je ne l'ai pas vu.

Un mur, très large et profond de 2 mètres, entourait cette première chambre. Malgré la solidité du ciment, il a été attaqué par la pioche jusque dans ses fondations. Ces travaux ont amené la découverte d'une autre mosaïque; dans la vigne qui se trouve immédiatement du côté sud et appartenant à Mme veuve Catherine Cartron. Il paraît que cette autre est plus riche comme ornements que la première. Et, de l'autre côté de la seconde, dans la vigne de M. Valet, il y avait aussi quelque chose d'analogue. En se dirigeant toujours au sud, on arrive à un petit bois, situé en contre-bas et où le propriétaire m'a affirmé avoir trouvé des marches d'escalier, en arrachant un arbre. Au nord de la première mosaïque, il y a un puits, qui n'a jamais été déblayé.

Tout ceci date de l'époque Gallo-Romaine ou de la fin du Bas-Empire. La légende veut que ce soit l'emplacement d'un Temple d'Apollon (cette légende a peut-être été créée par quelque visiteur).

À Paterre, on montre encore le chemin de Pilée (Via Pilœ), le chemin des Guinettes (ou chemin des Gui). Trois haches polies, que j'ai remarquées chez M. Boulin, proviennent du terrain, entourant le village (superposition des civilisations).

Tout près du même lieu, se trouve la Pierre-de-Crève-Sot, gros bloc de poudingue, un peu rosé, émergeant du sol et qui passe pour la couverture d'un dolmen souterrain. Le grand axe correspond à la direction Est-Ouest (d'après la boussole).

J'ai appris, depuis ma visite, que cette mosaïque avait été dessinée, dans les premiers temps de sa découverte, par M. Lasne, habitant aux Pierrières, commune de Saint-Romain-de-Benet (Charente-Inférieure). J'ai écrit à M. Lasne pour lui demander de vouloir bien me communiquer son dessin, pour que j'en prenne une copie que je désirais communiquer à la Société. M. Lasne, avec une amabilité à laquelle je rends hommage et dont je le remercie tout particulièrement, s'est empressé de m'adresser la réponse reproduite ci-dessous :

'' J'ai exécuté, en effet, et dessiné une reconstitution complète de la mosaïque de Paterre, en 1903; et ce dessin, fait à une échelle assez grande, a été remis à M. Georges Musset, archiviste paléographe, avocat, et bibliothécaire à La Rochelle, président de la Commission des Arts et Monuments historiques de la Charente-Inférieure (32, rue Gargoulleau, La Rochelle). Le dessin en question reproduit, en couleurs, les fleurs du panneau central ; il doit être au Musée de La Rochelle. — II en a été fait une photographie et une description, que j'ai rédigée le 23 août 1903. Le tout se trouve dans la 8e livraison, Tome XVI, octobre 1903, du Recueil de la Commission des Arts et Monuments historiques de la Charente-Inférieure, imprimé par l'Imprimerie Nouvelle, Noël Texier, 29, rue des Saintes-Claires, à La Rochelle .'' »

 

L'archéologue qui raconte cette découverte n'est pas l'inventeur, d'ailleurs il ne se prétend pas archéologue. Il est venu voir comme tout le monde cette mosaïque, et il en parlera, si cela vaut la peine, dans le Bulletin de la Société Préhistorique Française, dont il aspire à devenir Membre. Ce qu'il sera en 1909. Comme nous l'apprend le Bulletin de 1938, avec l'avis de décès. Où l'on découvre que ce Receveur des Contributions Indirectes fut aussi Trésorier de la Commission des Arts et Monuments Historiques de la Charente-Inférieure. M. Arthur Cousset ne nous dit pas, en 1910, dans quelle pièce nous sommes, un cubiculum -la chambre à coucher romaine- possédant une mosaïque au sol, ou carrément la salle de réception, il nous reçoit chez lui, comme le propriétaire recevait ses clients et visiteurs, dans la salle d'apparat, dans ce domaine aristocratique dont témoignent les quelques éléments du programme décoratif qu'il veut bien nous montrer.

Mais c'est extrapoler. Tirer des conclusions hâtives du peu qu'il nous donne à voir. Oublier que du temps a passé, que la visite qu'il fit appartient déjà au souvenir. Un souvenir qu'il nous livre ici dans le désordre, le désordre où se trouvait la villa en 1903 et qu'il n'a pas cherché à cacher. Un désordre qui est aussi le souvenir tel qu'il s'est fixé. C'est une image qu'il nous laisse, et, bien qu'elle n'ait aucune ambition artistique, une image anachronique. Par défaut. Car cette mosaïque, il n'a pas pris la peine, pas eu besoin de la reconstituer pour qu'elle apparaisse. Loin, très loin de tout récit.

 

Quant au pastel que M. Lasne a réalisé, et qu'il a présenté, le 30 avril 1903, à la Société (la Commission des Arts et Monuments historiques de la Charente-Inférieure et Société d'archéologie de Saintes), « il doit être au Musée de La Rochelle. »   

Mais comme le Musée des Beaux-Arts de La Rochelle est « fermé pour des travaux préliminaires à des aménagements » (la ville refuse de s'engager sur une date de réouverture), je n'ai pas les moyens de vérifier.

Je ne saurai donc pas de quelles couleurs étaient les fleurs du panneau central.

 

 

De la mosaïque de Paterre, nous ne possédons que deux photos. En noir et blanc. De 1934 et de Louis Basalo. Elles se trouvent dans l'article qu'il consacre à la Nouvelle mosaïque gallo-romaine à Paterre (Charente-Inférieure), Bulletin Monumental, tome 94, n°2, année 1935, pp. 241-243. Où il se demande, à la fin, si ces mosaïques ne seraient pas les vestiges d'un temple à Apollon, ou carrément de la villa d'Ausone.

 

Son dessin remis (ablatif absolu), M. Lasne peut disparaître. Ce qu'il s'empresse de faire.

J'imagine les questions qu'il se pose et qu'il soumet à la Société. Et qu'il retourne sur le terrain. Autant de fois qu'il le faut. Il dessine et dessine le tapis. Jusqu'à ce que la réponse apparaisse. Retrouver les gestes du pictor qui dessina ce motif, ceux du poseur de tesselles, c'est le seul moyen, estime-t-il avec la mentalité de son époque et les outils dont il dispose, d’approcher les connaissances géométriques mises en œuvre.

Peut-être a-t-il rencontré, dans ses recherches, le Comte de Caylus. Peut-être que cette phrase chemine en lui:

« Je ne m’intéresse pas aux choses voyantes mais aux petits morceaux d’agate, de pierre, de bronze, de poterie, de verre, qui peuvent aider d’une manière ou d’une autre à découvrir quelque pratique ou la main du fabricant. »

Quand je lis cela, je pense à ceux qui ont eu la révélation en marchant, qui ont découvert dans les silex, les tessons de poterie sur quoi ils butaient, dans les morceaux de faïence ou de verre qui accrochaient le regard leur vocation. Qui se sont miraculeusement convertis à la beauté. À l'idée qu'ils s'en faisaient et qu'ils découvrirent sous leurs pieds. On a les chemins de Damas qu'on peut. Je pense à ceux que rien ne destinait à l'art, au Facteur Cheval, à Raymond Isidore dit Picassiette, ou, pour rester en Charente-Inférieure, à Gabriel Albert, ce menuisier devenu sculpteur à Nantillé, à ce boucher et à son fils qui à Chérac firent la Maison de la Gaieté. Avec les cassons de vaisselle qu'ils ramassaient puis qu'on leur apportait à l'abattoir.

M. Lasne, c'est différent. Son destin était tout tracé. Il était écrit dans les lieux où il vivait, dans Saint-Romain-de-Benet et surtout Les Pierrières -deux toponymes qui gardent trace de la villa qu'il y avait là, des vestiges où l'on n'a plus qu'à mettre ses pas. Ce qu'il fait quand il se rend à Paterre, sur la commune de Chaillevette, afin de voir la fameuse mosaïque.

Je n'ai pas le « magnifique dessin » qu'il met sous les yeux des membres de la Société, le 30 avril 1903, ni les explications qu'il donne à ce sujet. Mais je le vois emporté par sa passion, transporté. Quand il évoque la mosaïque de Paterre, M. Lasne ne touche « pas terre », il vole, il plane, ce qui étonne son auditoire, et finit très vite par effrayer les membres de la Société.

Je note qu'il assiste à deux réunions, puis, son dessin réalisé, et remis à celui qui lui avait confié cette charge, il retrouve avec bonheur son village de Saint-Romain-de-Benet, et son domaine des Pierrières.

On le regardait et le regarderait toujours comme un « nouveau venu ». Un invité. Un intrus. Il insiste pour en être, se tape l'incruste comme on dit aujourd'hui. Et surtout il en fait trop. On le voit venir, et on se demande quand il va partir. Quand il arrêtera ses explications. C'est un érudit local, murmure-t-on, beaucoup trop local, qui croit que son patelin est le centre du monde. L'historien se raconte des histoires. Il vit en plein roman. Ce type est un exalté, un artiste peut-être, il n'a pas sa place dans les sociétés savantes. Parmi les sages.

La Société n'a pas oublié l'excursion annuelle du 21 juillet, le fameux Terrier de Toulon qu'on s'obstine à appeler, sur les bords de la Seudre, Le Camp Romain. « Plusieurs membres défendirent l'opinion que ces constructions dataient seulement du moyen âge. Cet avis ne prévalut pas, et on a continué à considérer comme romain le terrier de Toulon. En réalité, on n'avait pratiqué alors aucune fouille qui autorisât ou infirmât l'une ou l'autre attribution. La question est restée entière. C'est donc avec un véritable plaisir que nous avons vu M. Lasne se consacrer à l'étude de ce monticule. Il nous donnera dans un prochain numéro du Recueil le résultat de ses observations. Nous pouvons dire cependant que rien dans ce que nous avons vu ne nous a paru romain. »

Ce fameux Camp Romain, il faut bien l'admettre, n'a livré aucun objet, aucun ustensile, pas de monnaies, pas de débris de nature quelconque ni d'aucune époque. Rien n'a été recueilli, « ni au sommet ni au milieu, ni sur la surface ni dans les fossés. »

« D'hypothèses nous n'en hasarderons pas. Sur quels indices les édifier? Le plus clair de notre visite est bien, pour certains de nous au moins, la conviction que la bâtisse cariée ne possède aucun caractère romain. »

Mais le temps presse. Il y a d'autres choses à voir. Merci à notre cicérone pour cette excursion originale, et à l'hôte qui nous a si gentiment accueillis dans son domaine des Pierrières.

« Nous devons remercier ici M. Lasne de s'être intéressé à cette énigme et de chercher à la pénétrer. Espérons qu'il parviendra à résoudre ce problème. »

L'ironie est polie, mais elle fait mal. Elle tue. Et M. Lasne (dont je crains maintenant que le dessin ne soit perdu) ne s'en relèvera pas.

 

Pour voir à quoi ressemblait la mosaïque, en 1934, il y a donc les deux photos de Louis Basalo.

Membre de la Société française d’Archéologie, Louis Basalo mena plusieurs chantiers dans la région, à Barzan notamment. Il fouilla à deux reprises le site du Fâ, en 1935-1939 et 1956-1959.

Établi à Royan, il est un des acteurs de la reconstruction de la ville. L'architecte du Marché de Pontaillac qui deviendra le nouveau Musée de Royan.
Pendant les années 1956/1957 de réalisation du Marché, il travailla à la reconstitution de la Société du Musée. Il recueillit les seuls rescapés de l'ancien Musée du casino de Foncillon : une stèle funéraire romaine et un oeuf d'autruche, miraculeusement préservé. Et il obtint le paiement des dommages de guerre, qui fut la première ressource du Musée.

 

De ses deux photos, c'est celle de la mosaïque découverte en 1903 qui retient mon attention.

Non seulement parce qu'elle est la plus nette -disons la moins floue-, mais aussi et surtout parce qu'elle évoque, par une illusion d'optique, un anachronisme qui est celui de l'image, fût-elle photographique, d'une photo qui n'a apparemment pas d'autre ambition que d'accompagner un article, de montrer les étapes d'une fouille, la progression de la recherche, parce qu'elle rappelle (ou plutôt appelle, comme le journalier Boutin avec sa pioche, remonte des enfers) le futurisme, l'art cinétique, l'op art.

Car c'est aussi une photo d'architecte, d'un des architectes de la reconstruction de Royan, et que les œuvres qu'il nous a laissées, dans ces années 1956/1957, comme celles de ses confrères, sont influencées par les avant-gardes.

Je ne dis pas que je regarde cette mosaïque comme une trace, le souvenir de ce que sera Royan, je ne vois pas dans la mosaïque de 1903 le désormais ancien Marché de Pontaillac tel qu'il était à l'origine, voire dans le projet initial, la structure interne constituée d'une succession de parapluies de béton reposant sur des poteaux, les alvéoles latérales en forme de comptoirs arrondis destinées à recevoir les étals des commerçants, les trois grands comptoirs aux formes rondes et pleines qui scandaient la grande galerie, mais c'est une coprésence, « une constellation, faite image, de temporalités hétérogènes » (Georges Didi-Huberman), une image artistique malgré tout. Et malgré elle.

Nous sommes avec cette photo de Louis Basalo en 1934, 9 ans après l'Exposition internationale des Arts décoratifs et industriels modernes à Paris où étaient présentées l'avant-garde russe, l'architecture constructiviste soviétique, et l'oeuvre de Rodtchenko.

Que j'ai découverte pour ma part à Colmar, en 2017, dans la magnifique exposition que lui consacrait le Musée Unterlinden.

Quand je regarde la mosaïque géométrique de Paterre, celle découverte en 1903 et photographiée en 1934, quand je vois ce motif de cercles sécants, dessinant des pétales en fuseau de quatrefeuilles blancs et des carrés curvilignes noirs, je pense à un dessin au compas de Rodtchenko, à une encre de cercles concentriques, à une gouache évoquant une éclipse ou la rencontre de deux planètes. À ses Cercles, Compositions, à la Composition circulo-linéaire, 1915 (en noir et blanc elle aussi).

Parce que dans ces années-là, 1934-1935, il est principalement archéologue, cet architecte d'origine vénézuélienne installé à Royan découvre avec cette mosaïque qu'il a photographiée, et en partie mise au jour, ce que Louis Marin appelle l'ichnographie.

C'est un recueil de traces qu'il nous donne, des traces qui sont autant d'ébauches, d'esquisses. Comme si l'archéologue travaillait déjà, en fouillant en 1934 la villa gallo-romaine de Chaillevette, en photographiant les différents états de la mosaïque, pour l'architecte qui, dans les années 1956/1957, participera, avec son Marché inspiré des avant-gardes, à la reconstruction de Royan.

Mais revenons au terrain, à la mosaïque exhumée en 1903 et à celle qu'il découvre en 1934:

« En 1903, il fut découvert à Paterre, commune de Chaillevette, une mosaïque gallo-romaine du IVe siècle. Cette pièce rare, d'un très beau dessin aux formes géométriques, est décrite avec soin par M. Lasne dans le recueil de la Commission des Arts et Monuments de la Société d'Archéologie de Saintes.

Malheureusement non classée par la Commission des Monuments historiques, laissée à l'abandon, exposée aux intempéries, elle s'est effritée, et seuls des morceaux subsistent ; heureusement, les relevés précis décrits par M. Lasne et ceux que j'ai pu faire ces dernières années peuvent en permettre une reconstitution presque entière.

Cette découverte nous a poussés, mon ami M. Massiou et moi-même, à rechercher si, à côté de cette mosaïque, il  en existait d'autres. Nos recherches viennent d'être confirmées et, le 12 septembre dernier, j'ai été assez heureux de voir apparaître sous la pioche du journalier M. Boutin un fragment de mosaïque.

Le fort beau morceau que nous avons découvert est très curieux parce que différent du précédent; alors que le premier est formé par des circonférences entrelacées et bordées par une bande régulière de feuilles, celui que nous avons mis au jour est composé de damiers avec une large grecque en bordure.

Le damier se compose d'une partie carrée avec fleur à quatre branches en mosaïque de couleur sur fond blanc ; chaque fleur est entourée de quatre losanges en mosaïque blanche sur fond noir et les losanges réunis entre eux par des carrés noirs sur fond blanc.

La grecque, formée de deux rangs de mosaïque, est large de plus de 0m45 ; sa proportion semble indiquer que cette mosaïque était d'une très grande surface. Nous allons poursuivre les fouilles sur cette partie du terrain mis obligeamment à notre disposition par le propriétaire, M. Vaurigaud, et tâcher d'en retrouver d'autres fragments, notamment les angles, enfin d'en déterminer les dimensions générales.

Ce bel échantillon et les précédentes découvertes ne doivent pas être les seuls témoins de l'existence d'un monument ou d'une villa gallo-romaine située à Paterre. Si les vestiges de mosaïques subsistent, les murs paraissent avoir été détruits pour en extraire de la pierre. Espérons que les fouilles qui vont se poursuivre permettront de révéler ce qu'il y eut exactement à cet endroit. Est-ce un temple à Apollon ou la villa d'Ausone ? »

Louis Basalo, Nouvelle mosaïque gallo-romaine à Paterre (Charente-Inférieure), Bulletin Monumental, tome 94, n°2, année 1935, pp. 241-243.

Ces textes, celui de M. Cousset et celui de Louis Basalo, sont tout ce qu'il reste de la belle mosaïque de Paterre. Qui n'est plus qu'un hameau de Chaillevette, un nom sur la carte. Une rue. Une allée.

Si l'on veut savoir, non pas pas à quoi elles mènent, cette rue, cette allée, mais d'où elles viennent, si l'on veut retrouver la perception du pictor, le coup d'oeil du maître d'oeuvre, il faut changer de terrain, oublier cette « belle page de terre », comme dit le poète (Bernard Noël, si ma mémoire ne m'égare pas), prendre une feuille de papier, vierge, se munir des outils nécessaires, d'une tasse, d'une règle et d'un crayon.

Se transporter, via cette géométrie instrumentée, « pratique », dans le regard de celui qui prend la mesure des lieux, afin d'adapter son décor, une composition de cercles sécants déterminant des quatrefeuilles blancs (leurs pétales en fuseau) et des carrés curvilignes noirs, ou d'autres figures, il ne sait pas encore lesquelles. Ni de quelles couleurs elles seront, le propriétaire ne voulant pas de cette mosaïque bichrome qu'on voit partout. Il ignore ce qu'il mettra sous le lit, si c'est une chambre à coucher qu'il décore, ou sous les pieds de ses invités, si c'est la salle de réception ou d'apparat qu'on lui a commandée.

Se transporter dans les menus gestes de ceux qui le posent, ce tapis, cette équipe aquitaine venue travailler ici. Sur ce peu de terre. Que la mer reprendra, forcément. Sur ce pas de terre que tente de faire oublier le sol. Avec sa mosaïque.

Un ami qui a d'autres compétences que moi a pris le compas et la règle:

« deux réseaux de cercles tangents, tous de rayon r; on trace le deuxième réseau en effectuant une translation de 1,414 r (racine de deux) dans la direction de la bissectrice entre les alignements des points de contact. »

Il les reprend:

«Voici une méthode de construction des figures de la mosaïque, qui a pu être utilisée par les artisans équipés d'un compas rudimentaire, d'une règle et d'une équerre:

1- je trace les axes d'un premier réseau de cercles tangents (en vert sur les photos), puis mes cercles tangents qui laissent, entre eux, des losanges curvilignes (en jaune sur ma photo).

2- je trace mon deuxième réseau de cercles (de même rayon), centrés sur le centre des losanges curvilignes. Chacun des cercles (en rose) de ce deuxième réseau est sécant (orthogonal) avec les quatre cercles du premier réseau.

3- il ne reste qu'à tracer les petits carrés inscrits dans les losanges curvilignes (quadrillés).

Tu peux essayer de faire le tracé en suivant cette méthode.»

 

                                     Première photo du tracé :

 

                   

                     Le même tracé, tourné de 45°, comme la photo de 1903 :

 

Si l'on est fâché avec la géométrie, ou simplement pressé, on peut aussi se rendre (pour les Journées du Patrimoine, ou, si on les a manquées, ou si l'on habite trop loin, via Internet) au château de Marigny à Fleurville (Saône-et-Loire). L'INRAP y a réalisé, en juillet 2021, un diagnostic archéologique qui a confirmé la présence d’une riche villa gallo-romaine. Située à mi-distance entre Tournus et Mâcon, elle était déjà connue grâce à des découvertes lors de la construction de la voie ferrée Paris-Lyon en 1853, mais l'opération a révélé l'ampleur et la beauté de ce domaine aristocratique, et notamment de ses mosaïques. Où l'on retrouvera (c'est le but du voyage) le motif de cercles sécants:

« Avec un petit coin à 90° à la place du carré. 

Le système des réseaux de cercles sécants devait être un motif usuel; peut-être signe-t-il une époque?»
 
Peut-être qu'on peut aussi les recevoir (pour rester dans l'anachronisme de l'image) comme des vestiges, des traces.

Non seulement des Petites Filles modèles (nous nous retrouvons en effet, avec le nom de Fleurville, chez Camille et Madeleine), mais aussi de ce qu'on appelle aujourd'hui art géométrique ou art construit.

 

 

 

Vue générale du sol en mosaïque au motif de cercles sécants dessinant des pétales en fuseau de quatrefeuilles blancs et des carrés curvilignes noirs avec mur encore en élévation possédant son soubassement en enduit peint.  © L. Gaëtan, Inrap

Vue générale du sol en mosaïque au motif de cercles sécants dessinant des pétales en fuseau de quatrefeuilles blancs et des carrés curvilignes noirs avec mur encore en élévation possédant son soubassement en enduit peint.  © L. Gaëtan, Inrap

Détail du sol en opus tessellatum aux motifs de cercles sécants appartenant à un probable cubiculum.  © L. Gaëtan, Inrap

Détail du sol en opus tessellatum aux motifs de cercles sécants appartenant à un probable cubiculum.  © L. Gaëtan, Inrap

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