Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
24 novembre 2020 2 24 /11 /novembre /2020 07:37

« Suivi les conseils de mes collègues jardiniers, attendu la lune descendante pour semer les fèves, par poquets de trois à quatre graines. Me réveillerai en mars à Séville. Ou à Grenade. »

J'ai écrit cela aujourd'hui, vingt-deuxième jour du second confinement dont la sortie devrait se faire par étapes, la première la semaine prochaine, si nous avons été sages. Et beaucoup de mes amis découvrant ça sur mon mur y ont vu de l'ironie. Une allusion à nos vies confinées, à ce tunnel dont nous ne voyons pas le bout. Certains mon intention, clairement affichée, d'hiberner jusqu'au vaccin, voire au-delà. Peu importe quand. Pourvu que ce soit au printemps. Et en Espagne.

Je l'ai partagé avec une photo, prise en mars dernier à Grenade, d'un potager bordant le chemin qui mène au Généralife, de rangs de fèves et plus loin d'artichauts (fèves et artichauts se marient très bien dans le riz à l'espagnole, dans un riz au lapin), et je me dis, en les voyant ensemble et si parfaitement alignés, qu'une photo de Séville eût été préférable, car les fèves viennent de là, les fèves à longue cosse. Et ces fèves m'y ramènent toujours, que je les sème vers la Sainte Catherine, comme il faut et comme j'ai fait cette fois-ci, ou en février si je n'ai pas pu avant, avec le risque bien connu des pucerons.

Je mesure, en songeant à mes habas, à cet Arroz con habas y alcachofas que je nous ferai en mai prochain, ou en juin, la distance qui me sépare de mon premier jardin. De ma moitié de jardin comme je l'appelle maintenant. Maintenant que j'en suis loin. Pas trop loin quand même, cent mètres tout au plus, et je l'ai quitté il y a à peine un mois. Officiellement, c'est un divorce par consentement mutuel, et nous restons en bons termes. La preuve, samedi dernier, j'avais semé trois rangs de fèves (de Séville) quand il est arrivé avec une brouette d' artichauts. « Je les ai dédoublés, si tu en veux, c'est le moment, sers-toi. » Je les ai repiqués, perpendiculairement à mes fèves. Puis je les ai arrosés.

Si l'on me demande pourquoi Séville, je réponds donc sans hésiter fève, celle à longue cosse. Il en existe bien une autre variété, à très longue cosse et très hâtive. Rendement très important. Mais si je n'ai pas oublié le nom, fève d'Aguadulce, je n'ai pas non plus retrouvé le paquet, entamé l'an passé et rangé je ne sais plus où.

Le jardinier n'est pas un aventurier. Il n'est pas pour autant fermé à la nouveauté. Si on lui propose d'autres variétés, de la Karmazyn (originaire de Pologne), rose ou a grano violetto, ou bianco, une fève extra précoce comme la Sol de Navidad, ou une Muchamiel (belle floraison, nombreux étages de fleurs), il n'est pas forcément contre, il est même prêt à essayer.

Le jardin est un lieu d'expérimentations, d'échanges, on se donne des graines, des pieds, des boutures, des nouvelles d'ici et du monde, c'est une invitation au voyage. Un paradis pour une personne comme moi ; pour une compagnie resséante et voyagère, dirait Montaigne.

Et je ne parle pas seulement de ceux dont j'enviais, dans ma moitié de jardin, le « persil arabe », comme ils appelaient leur magnifique coriandre. Ni de ceux, de l'autre côté, dont je raillais discrètement la façon peu économe, peu respectueuse du bien commun, d'irriguer leur champ de piments ou de tomates. D'allumer le barbecue à 16 heures, d'enfumer tout l'après-midi les rares jardiniers (dont j'étais) venus travailler un dimanche. Ni bien sûr de mes nouveaux voisins avec qui je voyage, quand nous jardinons de conserve, au Portugal ou à la Réunion.

On peut aussi semer ses fèves et penser, comme cela m'est arrivé la semaine dernière, à Isidore. Et à ses Etymologiae ou Origines, une encyclopédie qu'Isidore de Séville (560-636) a rédigée vers la fin de sa vie.

Je n'ai évidemment pas lu les 20 livres (448 chapitres) de ses Étymologies. Sur les 100 000 mots qu'ils contiennent, il m'en est parvenu une petite vingtaine, je ne sais même plus par quel miracle.

Homme d'une grande érudition et d'une acribie remarquable, Isidore a très bien pu, sinon leur consacrer un chapitre, du moins écrire quelques lignes sur ces fèves qu'on vous sert à Grenade -avec du jamón !- sous le nom de habas ou habitas.

D'abord parce qu'il est de Séville.

Ensuite parce que c'est un formidable compilateur. Rien de ce qui s'est écrit ne lui échappe. On n'imagine pas qu'il soit passé à côté des fèves. S'il a rencontré Pythagore, s'il s'en est nourri, comme c'est probable, il ne l'a pas suivi au point de bannir les fèves. Il n'enfreint pas un tabou quand il en mange. Ni quand il en parle. Il peut dire le mot fève. L'écrire si son livre le lui demande. En rechercher l'origine.

Il n'aurait pas à se creuser la tête. Ni à fouiller, suivant son habitude, dans les livres. En commençant par Martial (un Espagnol!), par les auteurs païens et en finissant par les chrétiens. Il suffirait de regarder comment là-bas on les sème. Où et à quel moment de l'année. Si on les butte, et combien de fois. Si on les pince aussi, afin qu'elles grossissent.

Il faut en effet tailler au-dessus de la sixième grappe de fleurs pour stopper la pousse de la plante. Par ricochets, les gousses obtenues plus bas se développent mieux. On a beau ne pas être de Séville, ni du métier, on sait ça. Toutes les astuces de pro pour la culture des fèves, on les connaît.

Isidore de Séville a écrit sur le Paradis terrestre. On le trouve au livre XIV, dans la section où il est question de la géographie de l'Asie. Isidore précise que le terme grec paradeisos, « paradis », se traduit par hortus, « jardin » en latin, et que le mot Eden, en hébreu, signifie « délices ».

A-t-il mis des fèves dans son « jardin » ? Il aurait pu. Il pourrait. On pourrait le lui suggérer. L'épauler dans ses recherches. Lui filer un petit coup de main.

Un service pour un pastis, c'est interdit. Et affiché à l'entrée. Mais il faut voir certaines cabanes, à l'heure de l'apéro ! Tout est bon pour échapper à Bobonne !

Les mauvaises habitudes, c'est comme le chiendent. Si vous les laissez s'installer, vous pouvez dire adieu à vos poireaux.

Il y aurait bien une solution, me confie un copain, mais on n'a pas le droit. Cela dit dans sa barbe mais suffisamment fort pour qu'il entende. Le prof qui voudrait tout diriger.

Je le voyais passer, ce copain, maintenant il s'arrête. Pour voir ce que je bricole dans mon nouveau jardin. Comment je m'en sors. Ce sera sûrement un bon jardin, car « la terre est pas fatiguée ». Le vieux qui l'avait ne pouvait plus se baisser, les mauvaises herbes en ont profité. Elles ont tout envahi. Si je veux de l'aide, il doit bien lui en rester, d'un copain et pour les copains, à moi de voir.

Moi j'ai la tête ailleurs, dans mes fèves. Et dans cette pièce que je n'ai pas encore écrite, et dont j'ai pourtant la fin. Une fin connue, et légèrement modifiée. Pour la bonne cause. Parce qu'on est dans les origines. C'est-à-dire à la fin de la représentation.

Acta est faba. « La fève est jouée », vous pouvez applaudir.

C'est le moment, pour le public, de sortir.

Et pour moi de mourir.

Jusqu'au printemps prochain.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
22 novembre 2020 7 22 /11 /novembre /2020 18:21

Sans doute y a-t-il chez l'homme de lettres, dans son œuvre ou dans sa vie (qui en est l'ultime avatar, mais ce n'est peut-être pas le dernier), le désir d'arborer de superbes vocables.

« Quand s'approche la fin, c'est ce que nous lisons justement à la fin de L'Immortel, le texte que Borges a placé au début de L'Aleph, il ne reste plus d'images du souvenir ; il ne reste plus que des mots. »

Des mots, il en est un qui lui revient sur son lit d'hôpital, quelques heures avant sa mort : c'est quirófano, précisément, « hôpital » en espagnol. Sur lequel il s'interroge. Il en cherche, je crois, l'étymologie. Connaître l'origine, quoi de plus normal quand on approche de la fin ? Et quand on a écrit L'Immortel. Il n'a pas de mal à la retrouver. La vérité est là, qui « brille ». Qui « resplendit ». Avec ce verbe du grec ancien φαίνω, phaínô qui nous a donné diaphane, phénomène, fantasme.

Mais ce qui entre d'abord dans la composition du mot quirófano. c'est χείρ, kheir (« main ») que l'on retrouve dans chirurgie (« travail avec les mains », « manipulation du corps »), et c'est ce qu'il voit de son lit. Lui qui voit comme voyait Homère. Il voit les mains des infirmières. Des mains qui font des miracles.

Il y a un peu plus de trente-quatre ans, Jorge Luis Borges nous quittait. Le 14 juin 1986. Et ce mot quirófano me revient aujourd'hui. Et je ne sais plus très bien où je l'ai lu, si je l'ai lu ou rêvé. Peu importe.

Je l'imagine sur son lit d'hôpital, regardant (avec les yeux d'Homère) l'infirmière qui s'active autour de son lit. Regardant les mains de la prestidigitatrice, de la chiromancienne, lisant ce qu'il sait déjà, qu'il a toujours su, qu'il a même écrit, à la fin de L'Immortel, car même l'Immortel a une fin :

« J'ai été Homère ; bientôt je serai Personne, comme Ulysse ; bientôt, je serai tout le monde : je serai mort. »

Ne remerciant pas ces mains, mais les accueillant. Comme nous accueillons la réalité. Facilement. Peut-être parce que, comme il l'a écrit (quel personnage lui tenait la main, ce jour-là, lui dictait ses mots?) nous soupçonnons que rien n'est réel.

 

Labyrinthe, Jacky Ferrand.

Labyrinthe, Jacky Ferrand.

Partager cet article
Repost0
21 novembre 2020 6 21 /11 /novembre /2020 07:53

Homère était aveugle. On le dit. On le dit en latin: Dicitur Homerum caecum fuisse. Ou bien: Dicitur Homerus caecus fuisse.

Caecus a une belle descendance dans les langues néo-latines. En proviennent notamment (la liste n'est pas exhaustive) l'italien cièco, l'espagnol ciego, le portugais cego, le catalan cec, l'occitan cèc, le roumain ceață , le sarde tzecu.

Le français avait ciu ( Un enfant ai, surt e ciu , « J’ai un enfant qui est sourd et aveugle » ; E li ciu sovent i veit , « Et l'aveugle souvent y voit », La vie de saint Georges, fin du XIIe siècle). Trop bref, trop proche de mots avec lesquels on risquait de le confondre, ciu disparut. Et avec lui les variantes cieu, ciuv, ceu, , ci, et le synonyme orbe. Et comme il fallait bien le dire, celui qui a perdu un œil ou carrément la vue, comme il fallait bien dire Homère, on garda aveugle. Qui vient d'aboculus, un mot du latin de Gaule et que certains regardent comme un calque du gaulois.

En effet, depuis qu'on a découvert (le 15 janvier 1971) la tablette de plomb de Chamalières, qu'on en comprend à peu près le texte, on sait qu'il existe dans la langue gauloise un mot pour dire aveugle : c'est exsops.

On ne sait pas qui dit cela. Qui est l'accusé qui réagit contre son accusateur en lui jetant un sort. En écrivant une defixio. En envoyant son message aux dieux d'en-bas. En le postant dans une source. Mais on sait que dans sa lettre il y a, écrit dans le plomb, exsops. On le voit.

Le préfixe eks apparaît quelquefois, dans les langues celtiques, avec une valeur privative. Quant à ops, le grec a le même mot, ωψ («œil») qui nous a donné optique ou myope. Ou cyclope. Un cyclope qui nous regarde, où que nous soyons, qui fixe sur nous son gros œil rond. Qui nous regarde toujours, nous qui ne fouillons rien d'autre que le dictionnaire, comme des détectoristes. Des pilleurs de tombes. Quand notre seul but, notre unique plaisir est de boire à la source.

Le latin a oculus : « petit oeil ». Le diminutif apotropaïque éloigne magiquement le « mauvais oeil », câline, afin de le rendre moins méchant, ce qu'on appellerait en l'appelant par son nom.

Voilà pourquoi certains considèrent que le mot aboculus (avec ab de valeur privative), que ce mot dont provient le français aveugle est un calque du gaulois exsops. Aboculus, comme exsops, signifie « sans oeil ».

Ce vestige du gaulois, je l'ai retrouvé dans erre, de Frédéric Dumond, un recueil de poèmes en plus de 90 langues (dont le gaulois, avec des extraits de la defixio de Chamalières, dont notre exsops), dans le feuilleton mensuel publié par la revue en ligne CATASTROPHES créée par Pierre Vinclair, Laurent Albarracin et Guillaume Condello (2019). Où il est samplé, mixé, un peu comme le welche à la musique de Rodolphe Burger, sauf que ce n'est pas une langue relique, romane en territoire alsacien, mais du gaulois mort. Mort de chez mort. Qu'on ne trouve plus que chez les morts, justement, dans des tombes utilisées comme boîtes aux lettres. Des puits ou des sources, comme à Chamalières. Quand on a quelque chose à demander aux dieux d'en-bas. Un sort à jeter ou à lever.

Un calque du gaulois
Partager cet article
Repost0
18 novembre 2020 3 18 /11 /novembre /2020 07:56

Hier matin, mon ami Luigi Grazioli écrivait:

A leggere giorno dopo giorno tutta questa gente che scrive benissimo di cose che io non mi sognerei nemmeno, mi prende una tale rabbia contro la mia pochezza e lazzaronaggine che mi prenderei a calci nel sedere da qui agli iperborei.

Poi mi distraggo.

Qui est l'original, que je n'avais pourtant pas masqué. Mais ce que j'ai reçu d'abord, sans l'avoir demandé, c'est la traduction automatique; ceci :

« En train de lire jour après jour tous ces gens qui écrivent très bien sur des choses dont je ne rêverais même pas me prend une telle colère contre ma petitesse et ma lazzaronaggine que je me botterais le derrière d'ici aux hyperboreens.

Ensuite je me distraire. »

J'ai fait ce qu'on me disait de faire. J'ai noté la traduction. Noté, dans la traduction, les maladresses habituelles, des approximations, des incorrections qui n'étaient évidemment pas dans l'original. Noté un mot, lazzaronaggine, pour lequel la traduction automatique n'a manifestement pas trouvé d'équivalent français.

A-t-elle seulement cherché ? Ou a-t-elle fait preuve, une fois de plus, de paresse? De feignantise, devrais-je dire. Elle est coutumière du fait. Renonce au moindre obstacle. Vous laisse vous débrouiller avec cette lazzaronaggine. Suggérant qu'il faut être Italien pour la ressentir. Que mon ami est le seul à éprouver ça. Qui n'est pas dans les dictionnaires, qui est absolument intraduisible. Que cette lazzaronaggine est un idiolecte.

Ce mot (que j'ignorais) m'en rappelle un autre, ayant même suffixe et de genre féminin. C'est la tetraggine que me fit découvrir il y a longtemps une amie italienne, de Parme où elle me montrait la tetraggine del cielo. Dans l'oeuvre de Domenico Fetti. Un peintre qu'elle adorait. Une tetraggine difficile à rendre, car « obscurité » et « noirceur » s'en approchent, mais ne la recouvrent pas. Les nuages s'amoncellent, mais pas au point de nous cacher le ciel. Il y a obscurcissement, mais pas vraiment de la noirceur. Ou elle est à chercher ailleurs, dans l'âme de celui qui peint ces ciels. Ou qui les regarde. Dans sa propre mélancolie. C'est elle qui peint en noir les choses. Qui donne cette couleur au ciel. Sa sombreur. Sombreuseté serait plus juste, mais cet «obscurcissement (du temps) », apparu en 1530, a disparu aussi vite.

Ine armaïe de çhurés : littéralement « une armée de curés ». Voilà comment on la voyait chez nous et dans notre patois. L'image dit les nuées qui ont envahi le ciel, le noir qui progresse. Mais qui n'a pas encore triomphé. Il y a une bataille à mener, et nous n'avons pas dit notre dernier mot.

Un mot peut dire le ciel, un seul mot tous les ciels, tous ces ciels que Domenico Fetti a peints en y mettant ce qu'il pouvait de mélancolie, de sa propre mélancolie.

Cette tetraggine del cielo était la traduction exacte de ces nuages qui obscurcissaient son ciel, et qui envahissent le nôtre quand nous le regardons. Mais comment la traduire ? Avec quels termes l'approcher ?

Et cette lazzaronaggine que Luigi partage ce matin ? Que je partagerai mieux quand j'aurai trouvé le mot français pour dire ce qu'il éprouve et que je ressens certainement, quand comme lui je vois ces gens qui écrivent très bien, quand je lis des choses dont je ne rêverais même pas. De la colère contre mon insignifiance, évidemment. Et l'envie de me botter le cul pour leur arriver, un jour, à la cheville.

Ou de m'envoyer, d'un coup de pied magistral, chez les Hyperboréens (nous avons pratiqué, mon ami et moi, le football, lui sur les terrains et avec succès, moi principalement dans les tribunes, en encourageant l'équipe fanion, comme mon père avec ses articles).

Mais cette lazzaronaggine ?

« Paresse » est trop plat, et il y a sans doute un mot pour ça, qui n'est pas lazzaronaggine. Il faudrait dire « paresse crasse », préciser que ce lazzaro est un flemmard de première, un abominable tire-au-flanc, un vaurien, un fripon, stigmatiser comme il faut, avec les termes idoines, celui qui vous lance, comme un défi : « Je n'ai jamais fait aucun effort» Ce qui emmènerait trop loin et nous ferait perdre du temps.

Je proposerai donc, faute de mieux, « feignantise », la forme populaire de « fainéantise ».

Et, pour ce post matutinal, la traduction suivante:

« Lire jour après jour tous ces gens qui écrivent très bien sur des choses dont je ne rêverais même pas me met dans une telle rage contre mon insignifiance et ma feignantise que je m'enverrais, d'un coup de pied au cul, chez les Hyperboréens.

Puis je me distrais. »

 

Lazzaronaggine
Partager cet article
Repost0
17 novembre 2020 2 17 /11 /novembre /2020 07:31
VIDI AQUAM

Quand d'autres font de la défense de la langue française une nécessité, chaque jour plus impérieuse, nous préférons apprendre le chemin de vidi aquam. Prendre la tangente. C'est exactement ça que nous chante cette antienne. Croyons-nous. Le salut par la fuite.

C'est ce que choisit en son temps Bourbaki, pour son armée. Et que nous reprochait gentiment ma grand-mère. Elle ne parlait pas seulement des soldats qui traînaient dans notre chambre, mais aussi du bazar que nous apportions partout où nous allions. Avec nos petites voitures. C'est tout ça qu'elle appelait l'armée à Bourbaki. Un joyeux désordre qu'elle assimilait à une débandade. À la Débâcle qu'elle avait vue de ses yeux et de son Faubourg.

Cela commençait bien, pourtant. Vidi aquam, c'est un début qui empoigne, qui ne nous lâche plus. L'incipit d'une antienne grégorienne. D'une antienne qu'on chante le jour de Pâques, lors de l'aspersion de l'eau bénite. « J'ai vu l'eau », cela nous plonge d'emblée dans l'allégresse. Pour un peu, on crierait au miracle. Et quand il se produit, vraiment, on n'est pas déçu. Ce n'est pas tous les jours que l'eau jaillit du côté droit du Temple. Cela vaut bien un alléluia. Deux, car tous ceux qu'elle lave, cette eau, seront sauvés. Alléluia, alléluia.

Que ça puisse finir mal, un chant qui démarre ainsi, que ça ressemble un jour à l'armée à Bourbaki, c'est difficile à concevoir. Une antienne du temps pascal, normalement, ça prépare la Résurrection, ça n'appelle pas à casser son fusil, ça ne coupe pas l'envie de combattre.

Même ceux qui n'entendent rien au latin, qui ne connaissent pas la suite, même eux, ils n'imaginaient pas le Salut comme ça. Une fuite aussi honteuse.

Ceux qui ont choisi de résister, qui ont opté pour une résistance héroïque, ne sont pas surpris. Ils nous avaient prévenus. Nous n'avons pas écouté leurs avertissements. Nous cédons régulièrement à l'anglais : nous abandonnons le terrain à l'ennemi.

Cela n'entame pas ma détermination. À laisser entrer quelques écrevisses californiennes ou de Louisiane dans mes petits cours d'eau, quand ils m'en demandent. Et, même s'il ne m'en réclame pas, à leur ouvrir le ruisseau.

Cela pour alimenter mon projet. D'un herbier ou d'un bestiaire.

Comme j'hésitais, comme je ne parvenais pas à choisir vu qu'il y en avait pour les deux, j'ai opté pour un abécédaire où le lecteur trouvera, dans l'ordre alphabétique, tout ce que j'ai pu collecter (on ne dit plus cueillir) comme espèces exotiques envahissantes : Ail triquètre (à trois angles), Ailante glanduleux, Ambroisie à feuille d'armoise, Aristoloche, Balsamine de l'Himalaya, Berce du Caucase, Buddleja du père David, Coeur de sorcière, Cornichon d'âne, Crassule de Helms, Jussie, Renouée du Japon, Rosier rugueux, Souchet comestible, Valériane. Mais aussi, bien que je ne chasse pas (tuer me répugne, même si c'est pour la bonne cause, pour les mettre dans un livre), Frelon asiatique, Gobie, Ibis sacré, Mouche soldat noire (Black Soldier Fly), un moustique tigre, un ragondin et un raton laveur.

La liste n'est pas exhaustive. Chaque jour m'apporte son lot de surprises dont certaines feront, je n'en doute pas, de bons amis.

Vous continuerez sans moi cet inventaire, si l'occasion se présente. Et si ça vous chante.

 

 

 

VIDI AQUAM
Partager cet article
Repost0
16 novembre 2020 1 16 /11 /novembre /2020 08:32

Customiser sa pizza est facile, on n'a pas besoin d'origines italiennes pour ça. Ni d'avoir fait l'Amérique.

La rater, c'est autre chose, un métier pour ne pas dire un art. Un art consommé, préciseront les cuistres. Oubliez-les, et suivez le marmiton, l'humble marmiton que je prétends être. Posez-moi des questions. Les bonnes questions.

Ne me demandez pas comment rater sa pizza, mais comment bien la rater. Comment refaire, en mieux si c'est possible, les bêtises de Cambrai ou la tarte des sœurs Tatin.

C'est ardu, j'en conviens, et vous n'êtes pas sûrs d'avoir les jambes. Et on n'attend pas après vous, là-haut, d'autres sont arrivés au sommet. Qui ont lu ce défi, sur Internet. Qui l'ont lu ainsi : Sois le premier. The first to rate this recipe. Le premier à rater cette recette. À bien rater ta pizza.  Ils l'ont relevé.

Mais ils n'ont pas tous connu la gloire, loin de là. Combien d'oublis tombés dans l'oubli ? De moisissures pour un Roquefort. La pourriture est rarement noble.

Prenez mon oncle. Il chaptalisait sans modération. Son jardin, son verger, tout y passait. Eh bien, il avait beau verser du sucre, beaucoup de sucre, ce qu'il nous servait en apéritif, ce n'était et ce ne serait jamais que du vin de groseille!

Il avait beau ajouter une faute de goût à l'erreur initiale, en apportant systématiquement son précieux nectar quand il venait manger chez nous, en nous invitant à le déguster de l'entrée au dessert, il n'inventait rien.

Vous me direz qu'il savait ce qu'il faisait, qu'on ne se trompe pas sciemment, que ces fautes, même répétées, ne donneront jamais de champagne. Ni même le pineau. Il faut, pour réussir son erreur, mettre une petite dose de hasard. Ce que mon oncle Émile oubliait, dans sa recette. Ou qu'il négligeait. Par une sorte de forfanterie.

La pizza est-elle plus difficile à rater que le vin de groseille ? Je ne crois pas. Et Tartopoir est de mon avis, sur le forum où il intervient. Que vous fassiez votre pâte à pizza vous-même, ou que vous la préfériez toute prête, il y a toujours, selon lui, moyen de la faire collante. Bien qu'elle ait gonflé. Et de rajouter de la farine, s'il en reste. Si vous la retrouvez. Sinon, vous l'étalez comme ça. C'est sa contribution au débat. Ses conseils pour bien rater sa pizza.

Qui était au départ, vous l'avez compris rien qu'à son pseudo, qui devait être une tarte aux poires. Voilà comment il est devenu, grâce à son erreur -une erreur que d'aucuns diront coupable, et que je qualifierai pour ma part de féconde- Tartopoir. Une légende vivante.

Le reste, il en convient, est l'oeuvre du hasard. De ce qu'il me met sous la main, du sucre quand je croyais saler (inutile d'accuser le chat, capable de tels forfaits, cette fois il est parfaitement innocent), des fruits qui garniront ma pizza, des poires car je n'ai pas de pommes. Rate my recipe. Essayez ma recette. Évaluez-la.

Cette pizza sucrée ressemble, d'après Jacky 79 (il l'a testée), à une grimolle : une crêpe épaisse qu'on a enfournée dans le four banal, cuite dans sa feuille de chou. Mais elle reste ta création.

Lilou n'est pas d'accord. La pizza sucrée aux fruits, c'est elle. Elle partage sur ce forum sa recette. Avec des astuces pour bien la rater.

On est parti, raconte-t-elle, sur une pâte à pizza cookie tout ce qu'il y a de plus classique. Avec, pour la touche de folie, ou plutôt la couche, une compotée de fraises imitant à la perfection la sauce tomate. Et, pour couronner le tout, un pot de ce dessert chocolat blanc / coco Sojasun que vous adorez. Ne dirait-on pas, légèrement étalés en cercle, des disques de mozzarella? Vous pouvez le remplacer par du chocolat blanc fondu après cuisson, mais l'effet sera moins bluffant et vous n'aurez pas le bon goût de coco. Décorée de myrtilles/olives, menthe/basilic et autres rondelles de kiwis et bananes pour simuler le jambon et les champignons (moins réaliste que le reste, mais ça marche bien avec les saveurs), votre pizza sucrée est prête. Vous pouvez la mettre au four.

On retrouve Lilou demain mercredi en direct sur son compte Instagram et on refait cette pizza sucrée aux fruits ensemble. Le replay sera disponible très rapidement sur IGTV.

 

 

 

Rate this recipe
Partager cet article
Repost0
14 novembre 2020 6 14 /11 /novembre /2020 09:56

 

Je me souviens d'un écrivain qui, sentant la mort approcher, mettait de l'ordre dans ses souvenirs. Il passait ses dernières journées à trier, à classer pour, disait-il, faciliter la tâche à ses enfants. Et à ses futurs biographes.

Un jour de grand ménage, il exhuma et nous offrit, « avant de le jeter », un caractère. Un caractère de sa façon, c'est-à-dire à la manière de La Bruyère, quelque chose qui réjouît le curieux, qui réveillât le collectionneur qui en chacun de nous sommeille. Son cadeau était sur Facebook, et je l'eusse volontiers trempé dans mon café. Mais c'était, quoique digne des meilleurs xenia, un présent qui viendrait plutôt enrichir, et opportunément, un dîner qui s'annonçait frugal. Auquel il ajouterait, cuisiné comme il faut, selon les meilleures recettes, un peu d'exotisme et autant de chandelles. Encore fallait-il qu'elles arrivassent à temps. À la nage et au cognac. Qu'on eût deux heures à perdre à leur faire prendre leur bain de lait (suivant Curnonsky) ou à les dresser en buisson.

Mais assez de mystère. Levons le voile sur ces écrivains qui parlent du métier d'écrire, qui parlent au lieu d'écrire, qui parlent d'autant plus qu'ils ont peur d'écrire, qu'ils croient, en repoussant le moment d'affronter la page blanche, éviter le fameux vertige.

C'est l'un d'eux, le caractère que j'ai reçu ce matin-là et qui égaya mon petit déjeuner. Il est de ces écrivains qui n'écrivent pas, et qui pourtant font la leçon. Vous montrent le chemin, celui du jardin. Un jardin à la française, bien entendu, où il faut écrire droit, aller sans détours inutiles et en toute clarté, guidé par la seule raison, vers un but qui est l'universalité. L'universalité de notre belle langue qu'il convient de défendre, car elle est attaquée de toutes parts. Voilà ce qu'il disait ce jour-là aux écrivains. Ce paradoxe vivant (plus pour très longtemps). Il morigénait ses confrères. Les vilipendait. Mais pour leur bien. « Afin qu'ils écrivissent...».

« Afin qu'ils écrivissent ... », répéta-t-il, manifestement satisfait de sa formule. Content de montrer, avec cet imparfait du subjonctif, sa parfaite maîtrise du français. Et pour réveiller la salle. Qui ne tarda pas à réagir. En effet, une petite voix ajouta, comme si le maître n'avait pas fini sa phrase, comme s'il ne retrouvait plus ses mots, « de Californie ». Et, pour ceux qui n'étaient pas certains d'avoir bien entendu, « de Californie ». « Afin qu'ils écrivissent de Californie ! »

On ne se méfie jamais assez de l'imparfait. De l'imparfait du subjonctif. Un temps qui a fait son temps. Un mode qui n'est plus vraiment à la mode. Qui ne serait pas seulement daté, mais aussi marqué. Par l'usage qu'en fit jadis Le Pen (Jean-Marie), un usage immodéré. Il en truffait littéralement ses phrases, ce qui réjouissait ses électeurs. Les remplissait de fierté.

À la même époque, le Roi Hassan II adressait ce reproche aux coopérants français : ils n'apprenaient plus l'imparfait du subjonctif aux petits Marocains, peut-être même qu'ils ne le connaissaient plus.

Pour revenir (à la nage et au cognac) à mes écrevisses californiennes, je dirai qu'elles sont ma réponse, avec quelques années de retard, avec cet esprit d'escalier ou de l'escalier qui me caractérise, à ces défenseurs de la langue française. Un pied de nez, délicieux je vous assure, à ces garants de la pureté, à ces gardiens qui luttent contre les anglicismes et autres locutions invasives. L'écrevisse californienne est de celles-là, une espèce exotique envahissante qui a presque remplacé notre écrevisse nationale, disons européenne, celle à pattes rouges et moins bien armée, avec ses pinces plus petites, moins féconde que sa redoutable concurrente américaine.

 

 

Afin qu'ils écrivissent
Partager cet article
Repost0
13 novembre 2020 5 13 /11 /novembre /2020 10:10

Mon truchement automatique a toujours un train d'avance. Il devine, que dis-je, il appelle mes questions, et quand je refuse ses services, il essaie de m'acheter en m'offrant un bijou : une gemme ovale en cornaline rouge-orange avec Auguste en Neptune qui monte « un wagon de mer ». C'est ainsi qu'il traduit Nettuno che monta un carro marino.

Arrête ton wagon, Ben-Hur, et remballe ton cadeau. Mais laisse-moi Neptune. Laisse-moi le regarder. Tantôt assis, tantôt debout sur un char tiré par deux ou quatre dauphins ou chevaux. Ou attelé à des créatures mi-chevaux mi-dauphins. Neptune sur son char marin. Avec son épouse Amphitrite.

Il se tient debout, dans une attitude triomphante et dominant Amphitrite. Neptune est le dieu de la mer, après avoir présidé, avec son trident qui ébranle le sol et fait jaillir les sources, à toutes les eaux de la terre. Et avant de rétrécir au lavage, de bosser, après un long passage en forêt et dans les contes, comme lutin. Pour le Père Noël. De répondre aux lettres des enfants, aux mails angoissés des parents, aux insultes. De finir à Libourne, lui qui a commencé comme dieu des eaux vives. Le centre du courrier perdu est à Libourne. Comme le secrétariat du Père Noël. Certains confondent. Se trompent. De plus en plus volontairement à mesure que les confinements se succèdent, se durcissent. Des lettres au Père Noël sont en réalité destinées à Jean Castex ou à Emmanuel Macron. Écrites par des pseudonymes, Des anti-masques qui avancent masqués. Celles-là on n'y répond pas. On n'est pas payé pour ça.

Les lutins ne chôment pas, en ce moment. Les enfants sont toujours aussi nombreux à vouloir rencontrer le Père Noël ou lui parler. Pour lui donner leur liste de cadeaux. C'est de saison.

Et lui signaler une faute d'orthographe. C'est de saison aussi.

Voyez ce Message du Père Noël :

« Chers enfants, je sais que vous êtes nombreux à vouloir me rencontrer ou me parler pour me donner votre liste de cadeaux. Mes lutins ont donc mis en place ce numéro spécialement dédié ! Vous pouvez m’appeler et me parler en personne pour me raconter ce que vous avez fait cette année et surtout si vous avez été bien sage… Je suis sûr que vous adorez chantez des chansons de Noël. Comme moi aussi j’adore chanter, je vous réserve une petite surprise si vous m’appelez… En tout cas n’oubliez pas de télécharger votre conversation après m’avoir appelé pour garder un moment inoubliable de notre discussion. A très bientôt chers enfants et vive Noël ! »

Chers enfants, ne comptez pas sur moi pour l'appeler. Au numéro dédié. Je ne demanderai pas conseil aux lutins. Je ne les emmerderai pas davantage. Je ne dirai pas comment. Comment corriger un texte automatiquement. Comment activer le correcteur automatique. Puisque « vous adorez chantez », je vous laisse. À vous de jouer.

Un wagon de mer
Partager cet article
Repost0
12 novembre 2020 4 12 /11 /novembre /2020 07:20

 

« (l'obolo pour Charon, le ferry des morts )»

C'est ainsi que m'arrivent, dans une traduction automatique (et non sollicitée) les deux pièces d'or que demandait, pour ses services, Nuctina. La plus inquiétante des nocticolae. Des « lucioles » . Des «choses qui brillent la nuit ». Autrement dit des prostituées qui pratiquaient la nuit dans les cimetières.

On est très loin des petites lumières (lucciole) des âmes mauvaises qui s'agitent, chez Dante, au creux de l'Enfer, dans la fosse des conseillers perfides. Plus loin encore de Pasolini et de ces lueurs survivantes qui résistent comme elles peuvent aux puissantes lumières du pouvoir (je vous renvoie au livre de Georges Didi-Huberman, Survivance des lucioles, aux Éditions de Minuit).

Ce qui brille, ici, c'est l'or qui permettra de passer, dans la barque de Charon, sur l'autre rive. Voilà l'obole (un mot que la traduction automatique visiblement ignore), voilà pour celui qui vous transportera dans sa barque, moyennant deux pièces d'or, qui vous conduira sur l'autre rive. Voilà comment le sinistre nocher devient « le ferry des morts ». Comment le latin est transvasé, via l'italien, dans notre langue.

Si ces lucioles ne se trouvent pas dans l'Enfer, le lieu où elles exercent leur métier, et la façon dont elles le pratiquent, ont quelque chose à voir avec ce que les Anciens situaient en bas et qu'ils appelaient Inferi, « les enfers ».

Dans cet article d'Annalisa Lo Monaco, paru dans vanillamagazine.it et partagé (sur Facebook) par ANTICAE VIAE, on apprend que les bustuariae, les « prostituées des tombeaux » ou « des cimetières » se situent, dans la hiérarchie des prostituées, tout en bas. C'est ce qui se fait de plus vil. Et de moins cher.

Ceux qui n'avaient pas les moyens de s'offrir des délicates (ainsi appelait-on « les courtisanes de haute classe », selon mon empressé truchement), fréquentaient les nombreux lupanars, thermes et tavernes où ils pouvaient trouver, par l'entremise du leno, des prostituées régulièrement enregistrées.

Les plus fauchés devaient se contenter des postribulae, un mot que mon vieux pudibond de Gaffiot (qui ne connaît pas non plus cunnus) à son tour ignore. Mais dont l'article d'Annalisa Lo Monaco m'apprend qu'elles étaient des femmes pauvres, poussées par la nécessité, et qui ne figuraient pas dans les registres de l'édile. Les moins considérées étaient les ambulatae, introuvables dans mon Gaffiot, mais que l'on rencontrait facilement dans la rue. Attendant près des grands bordels, près des cirques et des arènes, des gladiateurs. « Pour la misérable somme de deux deniers, ces femmes répondaient rapidement aux clients, entre deux spectacles. »

Pires qu'elles, dans la considération sociale, il n'y avait que les bustuariae, appelées aussi nocticulae, qui pratiquaient la nuit dans les cimetières. Le côté obscur de la prostitution, souligné par un aspect physique que nous dirions aujourd'hui dark. Nous, ou plutôt l'article. Un tantinet racoleur quand il insiste sur le teint livide, le visage sans expression, le regard glacial, presque d'une morte, les mouvements et les gestes très lents.

Normalement, la première approche avec les clients se déroulait lors d'un enterrement, puisque la majorité des bustuariae travaillaient de jour comme pleureuses professionnelles et pleuraient pour des morts inconnus.

D'après le poète romain Martial, c'étaient les veufs récents qui étaient attirés par les bustuariae, par leurs lamentations lugubres et par leurs gémissements pendant l'étreinte, ils les supposaient prêtes à satisfaire leurs fantasmes macabres, comme feindre d'être un cadavre ou avoir des rapports sur la terre fraîchement creusée d'une tombe. 

Les bustuariae, poursuit notre infatigable drogman, « sont citées, outre Martiale, par Jeunesse et même par Catullo, le poète romain de l'amour par excellence. »

Ne sachant pas qui est ce poète qu'il appelle, emporté par son zèle, « Jeunesse », découvrant dans la version italienne que c'est Juvénal mais ne l'ayant pas sous la main, pas plus que Catulle, je me suis replongé dans Martial. On n'est jamais déçu avec lui. La luciole est là, dans ses Épigrammes, au livre III (93, 15). C'est Vetustilla contre laquelle il écrit. Dont il décrit, dans un contre-blason du plus mauvais goût, l'extrême laideur. Vetustilla est à sa place inter bustuarias moechas, « parmi les prostituées des tombeaux » . Encore faut-il, pour qu'on l'admette dans cette catégorie pourtant inférieure, que le balneator (le « maître de bain ») éteigne sa lumière ! Autrement dit que les thermes où elle traîne son horrible carcasse se transforment en cimetière.

Cette petite vieille que croque avec dégoût Martial, on l'a compris, n'est pas une vraie luciole. C'est le produit de sa misogynie. De sa peur donc de sa haine des femmes. De sa peur de la mort, aussi.

De cette forme de prostitution, il reste d'autres traces, « dans le souvenir d'une bustuaria nommée Licia, également fréquentée par des personnages de haut rang, et dans la description de Nuctina, un personnage probablement légendaire. Si elle a vraiment existé, bien sûr, Nuctina devait être la plus inquiétante de toutes les nocticolae : les traits parfaits, malgré la couleur bleue de sa peau, elle demandait pour ses services deux pièces d'or. Un prix élevé que beaucoup d'hommes étaient prêts à payer pour la posséder. Ou peut-être pour la regarder, après le sexe, lorsque la femme dormait dans une tombe portant son nom et avec les deux pièces d'or sur les yeux (l'obolo pour Charon, le ferry des morts). »

Des choses qui brillent la nuit
Partager cet article
Repost0
10 novembre 2020 2 10 /11 /novembre /2020 06:46
Impasse de l'Odyssée

Il y a une Impasse de l'Odyssée à Nantes.

La première fois que je l'ai vue, je ne sais plus ce que je cherchais, dans quelles circonstances je l'ai découverte, ni même si j'étais à pied ou en voiture. Je me souviens seulement de ce que j'ai pensé en voyant le panneau. De la drôle d'adresse que ça ferait. Si j'avais l'idée d'habiter là. D'échouer, devrais-je dire. Voilà en effet quelque chose, dans une ville où le souvenir de Jules Verne est partout, qui vous coupe d'emblée l'envie de partir, qui tue toute idée de voyage. C'est bien pourquoi elle m'a arrêté.

Normal, me direz-vous, tout ce qu'il y a de plus normal pour une impasse. C'est sa vocation.

Et puis Nantes n'est plus la Venise de l'Ouest que Jules Verne a connue, l'île Feydeau où il est né n'est plus une île, la Loire a perdu ses deux bras, et l'Erdre n'a plus droit de cité. Nantes était pour lui une invitation au voyage, un point de départ. C'est maintenant, via la culture, une destination.

L'Odyssée, quand même, on n'imagine pas qu'elle puisse finir là, qu'elle ait même une fin, le retour à Ithaque ne met pas fin à la nostalgie, Ulysse n'est pas arrivé, il n'arrivera jamais.

Habiter à Nantes, ça je pourrais le faire. Je l'ai fait. Au début de ma carrière, quand j'avais été mis à la disposition du recteur et envoyé au Lycée Vial. Après il y aurait le Pas-de-Calais, la Tunisie, Mauzé-sur-le-Mignon qui vit naître René Caillié (j'ai fait avec lui le voyage à Tombouctou, maintenant ce serait plus compliqué), et enfin La Rochelle. Un séjour charmant, bien que notre âme ne soit pas fatiguée des luttes de la vie.

Pourquoi cette impasse me revient-elle aujourd'hui?

Parce que nous vivons tous, en ces temps de confinement, Impasse de l'Odyssée. Nous sommes limités ou gênés dans nos déplacements, empêchés de rêver.

Contraints de rêver sur ordinateur, de voyager avec nos écrans. Condamnés à l'errance.

Rappelons au passage (ici à l'impasse) que Nantes est « l'autre ville surréaliste ».

Et remercions le hasard objectif quand, pratiquant, comme d'autres le yoga, la déambulation sans but, nous tombons sur ce titre:

 

Censuré sur YouTube, il revient avec Odysee.

 

Si vous pensez que je parle encore d'Ulysse, c'est que vous m'avez mal lu. J'ai écrit Odysee, et pas Odyssée. Vous avez d'abord cru à une faute, avouez. Vous avez ri ou vous m'avez plaint. Ce faisant (sans en faire trop, sans même le dire), vous me fournissez l'occasion, ce dont je vous remercie également. De préciser que cette faute d'orthographe n'est pas de moi, que je n'y suis pour rien. Que c'est plutôt un jeu de mots, un mot-valise comme ceux qu'ils affectionnent, lui et ceux qui le suivent, les rassuristes plus ou moins complotistes, lui plutôt plus que moins, qui tweete comme un malade, comme son maître, en guerre ouverte contre l'État profond, contre l'élite mondiale pédo sataniste. C'est donc, Odysee, quelque chose comme mougeons, moutruches dont ils traitent les covidiots. Ceux qui se laissent manipuler et qu'ils entendent bien réveiller. En les arrachant à l'influence des collabos, en les réinformant sur la soi-disant pandémie. En leur montrant combien ils sont ridicules avec leurs masques et leurs gestes barrières. Les jouets de la mafia covidiste. Les victimes de cette dictature sanitaire qui s'installe. Selon un plan secret et révélé. Sur YouTube et désormais Odysee. Il est temps d'ouvrir les yeux, de regarder la Vérité en face. To see, en anglais, vous voyez? Vous le reconnaissez, le rusé Silvano ? Le complotiste aux mille tweet. Qu'on croirait écrits par l'Agent Orange. Ou par le mystérieux Agent Q. On est très loin, vous comprenez, du périple d'Ulysse.

Odysee, aussi, parce que Silvano Trotta est de Strasbourg. Le Baggersee, là-bas, tout le monde connaît. C'est un lac où l'on se baigne. Une gravière aménagée en lac. Je ne sais pas si ça situe le personnage. Ce qui le situe mieux, peut-être, ce sont ses derniers tweets, les fake news qu'il colporte. Ses arguments et ses mots sont ceux de la mouvance QAnon, fervent soutien de Trump, mais il n'a pas renoncé à révéler les vérités cachées. Avec le concours de la soralienne (aujourd'hui membre de Civitas) Valérie Bugault. On l'a beaucoup vue, pendant le premier confinement, j'ai viré pas mal d'amis qui partageaient sur Facebook son « Gouvernement Mondial ». Voyant arriver le second, Silvano Trotta se dit que c'est le moment de l'inviter, que c'est très bon pour ses vues, un petit confinement, que ça lancera définitivement Odysee. Valérie Bugault démontre, écrit-il, « que le système financier mondial est détenu par quelques personnes sous couvert d'anonymat. »

On peut rêver meilleur teasing.

 

Et d'une autre Nausicaa, pour réveiller Ulysse.

 

 

 

Impasse de l'Odyssée
Partager cet article
Repost0