« Suivi les conseils de mes collègues jardiniers, attendu la lune descendante pour semer les fèves, par poquets de trois à quatre graines. Me réveillerai en mars à Séville. Ou à Grenade. »
J'ai écrit cela aujourd'hui, vingt-deuxième jour du second confinement dont la sortie devrait se faire par étapes, la première la semaine prochaine, si nous avons été sages. Et beaucoup de mes amis découvrant ça sur mon mur y ont vu de l'ironie. Une allusion à nos vies confinées, à ce tunnel dont nous ne voyons pas le bout. Certains mon intention, clairement affichée, d'hiberner jusqu'au vaccin, voire au-delà. Peu importe quand. Pourvu que ce soit au printemps. Et en Espagne.
Je l'ai partagé avec une photo, prise en mars dernier à Grenade, d'un potager bordant le chemin qui mène au Généralife, de rangs de fèves et plus loin d'artichauts (fèves et artichauts se marient très bien dans le riz à l'espagnole, dans un riz au lapin), et je me dis, en les voyant ensemble et si parfaitement alignés, qu'une photo de Séville eût été préférable, car les fèves viennent de là, les fèves à longue cosse. Et ces fèves m'y ramènent toujours, que je les sème vers la Sainte Catherine, comme il faut et comme j'ai fait cette fois-ci, ou en février si je n'ai pas pu avant, avec le risque bien connu des pucerons.
Je mesure, en songeant à mes habas, à cet Arroz con habas y alcachofas que je nous ferai en mai prochain, ou en juin, la distance qui me sépare de mon premier jardin. De ma moitié de jardin comme je l'appelle maintenant. Maintenant que j'en suis loin. Pas trop loin quand même, cent mètres tout au plus, et je l'ai quitté il y a à peine un mois. Officiellement, c'est un divorce par consentement mutuel, et nous restons en bons termes. La preuve, samedi dernier, j'avais semé trois rangs de fèves (de Séville) quand il est arrivé avec une brouette d' artichauts. « Je les ai dédoublés, si tu en veux, c'est le moment, sers-toi. » Je les ai repiqués, perpendiculairement à mes fèves. Puis je les ai arrosés.
Si l'on me demande pourquoi Séville, je réponds donc sans hésiter fève, celle à longue cosse. Il en existe bien une autre variété, à très longue cosse et très hâtive. Rendement très important. Mais si je n'ai pas oublié le nom, fève d'Aguadulce, je n'ai pas non plus retrouvé le paquet, entamé l'an passé et rangé je ne sais plus où.
Le jardinier n'est pas un aventurier. Il n'est pas pour autant fermé à la nouveauté. Si on lui propose d'autres variétés, de la Karmazyn (originaire de Pologne), rose ou a grano violetto, ou bianco, une fève extra précoce comme la Sol de Navidad, ou une Muchamiel (belle floraison, nombreux étages de fleurs), il n'est pas forcément contre, il est même prêt à essayer.
Le jardin est un lieu d'expérimentations, d'échanges, on se donne des graines, des pieds, des boutures, des nouvelles d'ici et du monde, c'est une invitation au voyage. Un paradis pour une personne comme moi ; pour une compagnie resséante et voyagère, dirait Montaigne.
Et je ne parle pas seulement de ceux dont j'enviais, dans ma moitié de jardin, le « persil arabe », comme ils appelaient leur magnifique coriandre. Ni de ceux, de l'autre côté, dont je raillais discrètement la façon peu économe, peu respectueuse du bien commun, d'irriguer leur champ de piments ou de tomates. D'allumer le barbecue à 16 heures, d'enfumer tout l'après-midi les rares jardiniers (dont j'étais) venus travailler un dimanche. Ni bien sûr de mes nouveaux voisins avec qui je voyage, quand nous jardinons de conserve, au Portugal ou à la Réunion.
On peut aussi semer ses fèves et penser, comme cela m'est arrivé la semaine dernière, à Isidore. Et à ses Etymologiae ou Origines, une encyclopédie qu'Isidore de Séville (560-636) a rédigée vers la fin de sa vie.
Je n'ai évidemment pas lu les 20 livres (448 chapitres) de ses Étymologies. Sur les 100 000 mots qu'ils contiennent, il m'en est parvenu une petite vingtaine, je ne sais même plus par quel miracle.
Homme d'une grande érudition et d'une acribie remarquable, Isidore a très bien pu, sinon leur consacrer un chapitre, du moins écrire quelques lignes sur ces fèves qu'on vous sert à Grenade -avec du jamón !- sous le nom de habas ou habitas.
D'abord parce qu'il est de Séville.
Ensuite parce que c'est un formidable compilateur. Rien de ce qui s'est écrit ne lui échappe. On n'imagine pas qu'il soit passé à côté des fèves. S'il a rencontré Pythagore, s'il s'en est nourri, comme c'est probable, il ne l'a pas suivi au point de bannir les fèves. Il n'enfreint pas un tabou quand il en mange. Ni quand il en parle. Il peut dire le mot fève. L'écrire si son livre le lui demande. En rechercher l'origine.
Il n'aurait pas à se creuser la tête. Ni à fouiller, suivant son habitude, dans les livres. En commençant par Martial (un Espagnol!), par les auteurs païens et en finissant par les chrétiens. Il suffirait de regarder comment là-bas on les sème. Où et à quel moment de l'année. Si on les butte, et combien de fois. Si on les pince aussi, afin qu'elles grossissent.
Il faut en effet tailler au-dessus de la sixième grappe de fleurs pour stopper la pousse de la plante. Par ricochets, les gousses obtenues plus bas se développent mieux. On a beau ne pas être de Séville, ni du métier, on sait ça. Toutes les astuces de pro pour la culture des fèves, on les connaît.
Isidore de Séville a écrit sur le Paradis terrestre. On le trouve au livre XIV, dans la section où il est question de la géographie de l'Asie. Isidore précise que le terme grec paradeisos, « paradis », se traduit par hortus, « jardin » en latin, et que le mot Eden, en hébreu, signifie « délices ».
A-t-il mis des fèves dans son « jardin » ? Il aurait pu. Il pourrait. On pourrait le lui suggérer. L'épauler dans ses recherches. Lui filer un petit coup de main.
Un service pour un pastis, c'est interdit. Et affiché à l'entrée. Mais il faut voir certaines cabanes, à l'heure de l'apéro ! Tout est bon pour échapper à Bobonne !
Les mauvaises habitudes, c'est comme le chiendent. Si vous les laissez s'installer, vous pouvez dire adieu à vos poireaux.
Il y aurait bien une solution, me confie un copain, mais on n'a pas le droit. Cela dit dans sa barbe mais suffisamment fort pour qu'il entende. Le prof qui voudrait tout diriger.
Je le voyais passer, ce copain, maintenant il s'arrête. Pour voir ce que je bricole dans mon nouveau jardin. Comment je m'en sors. Ce sera sûrement un bon jardin, car « la terre est pas fatiguée ». Le vieux qui l'avait ne pouvait plus se baisser, les mauvaises herbes en ont profité. Elles ont tout envahi. Si je veux de l'aide, il doit bien lui en rester, d'un copain et pour les copains, à moi de voir.
Moi j'ai la tête ailleurs, dans mes fèves. Et dans cette pièce que je n'ai pas encore écrite, et dont j'ai pourtant la fin. Une fin connue, et légèrement modifiée. Pour la bonne cause. Parce qu'on est dans les origines. C'est-à-dire à la fin de la représentation.
Acta est faba. « La fève est jouée », vous pouvez applaudir.
C'est le moment, pour le public, de sortir.
Et pour moi de mourir.
Jusqu'au printemps prochain.
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