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5 novembre 2020 4 05 /11 /novembre /2020 07:56

Antonio Udina dit Burbur est né en 1821 à Veglia, aujourd'hui Krk, en Croatie.

Krk, j'y suis allé une fois, quand c'était encore la Yougoslavie, chercher le soleil car à Orta où nous campions à deux pas du lac (à l'insu de la famija, c'est ce que nous croyions) les épisodes orageux se succédaient. Après un arrêt à Duino, pour dîner en terrasse et en compagnie d'une lampe anti-moustiques, que dis-je!, d'un destructeur d'insectes électrique dont la petite étincelle et le léger crépitement nous poursuivirent longtemps, bien après la frontière, nous arrivâmes sur cette île -la plus vaste et la plus septentrionale de l'Adriatique-, et nous y plantâmes notre tente.

À Veglia, Antonio exerçait le métier de coiffeur. D'où le surnom de Burbur (« barbier » en dalmate) qu'on lui a donné.

Antonio Udina était un coiffeur réputé, sans doute, mais nous le connaissons d'abord comme « dernier locuteur du végliote », le parler de Veglia (ou dalmate de Krk). Une variante dialectale du dalmate qui s'éteindra le 10 juin 1898.

Et qu'il a un peu sauvée, en répondant aux questions de Matteo Bartoli qui publiera, en 1906, la seule étude de cette langue : Das Dalmatische.

Matteo Bartoli est l'inventeur du dalmate. De cette ancienne langue romane, parlée de Veglia (Krk) à Raguse (Dubrovnik), il découvre les restes. Des vestiges du dialetto neolatino di Dalmazia, il en existe ailleurs, que d'autres linguistes collectent. Lui, c'est à Veglia qu'il cherche des traces de la romanité autochtone de l'Adriatique oriental, et en écoutant le Burbur. Son unique source, si problématique soit-elle. Il ne se base que sur l'idiolecte du « dernier locuteur », Antonio Udina, en végliote Tuone Udaina.

Tuone Udaina ne lui apparaît pas comme un locuteur résiduel du dalmate, mais, ce qui est autrement romanesque, comme « le dernier ». « Le dernier Végliote ». Pour Bartoli qui l'interroge, Tuone Udaina est l'ultime descendant du « lignage des anciens Latins d'Illyrie ».

Bartoli n'est pas le premier linguiste à reconnaître l'importance du parler moribond de l'île de Krk. Et il n'est heureusement pas le dernier.

Tuone Udaina n'était peut-être pas le seul à parler couramment l'ancien dialecte de sa ville. Ni le plus capable de le parler. Mais il fallait, pour la vision dramatique d'une langue dont la mémoire a été sauvée in extremis, qu'il fût le dernier.

« C'est le végliote, et ce fut sa fin », écrit Bartoli.

Pour que son dernier témoin de l'italien prévénitien de la Dalmatie -dénomination que Bartoli attribua plus tard au dalmate- pût apparaître plus pur et son langage plus authentique, il lui fallut gommer quelques détails. Sa mère, une Slave née en Croatie continentale. Le fait que le dalmate n'était pas sa première langue et que ses connaissances remontaient à l'époque où il l'avait appris de sa grand-mère. Ses parents parlaient avec lui le vénitien. Le végliote, ils l'employaient quand ils ne voulaient pas être compris de leurs enfants.

Par ailleurs, quand Bartoli a commencé à l'interroger, il ne parlait plus la langue depuis une vingtaine d'années, il était devenu sourd et avait perdu ses dents.

En réalité, contrairement à ce qu'affirmait son père, Tuone Udaina n'était pas capable de parler couramment le végliote. Il était un semiparlante, un semi-locuteur qui, selon Bartoli, parlait au début un vénitien dalmatisé, plutôt qu'un dalmate vénitianisé.

Le vrai dalmate lui revient-il, à mesure qu'il égrène ses souvenirs ?

Bartoli l'espère, sinon il arrêterait l'entretien.

Et nous, pourquoi le poursuivons-nous ?

On dit du dalmate qu'il a la grammaire la plus simple de toutes les langues romanes. Ce serait un formidable argument de vente, si on pouvait le prendre comme langue vivante -comme alternative au français dont la difficulté effraie les plus téméraires-, ou ancienne, mais elle n'a pas la chance du latin. Le dalmate est une langue morte. D'une mort accidentelle (le 10 juin 1898) et néanmoins définitive.

La mine qui explosa, lors de la construction d'une route dans l'île de Veglia, emporta celui que la Postérité regarde, avec sa myopie habituelle, comme « le dernier locuteur du végliote ».

Pourtant, il y a des gens qui aimeraient bien la ressusciter, cette antique langue romane qui s'est éteinte en 1898. Ils nous en servent un morceau sur leur page, le début du Notre Père :

Tuota nuester, che te sante intel sil, sait santificuot el naun to. Vigna el raigno to. Sait fuot la voluntuot toa, coisa in sil, coisa in tiara. Duote costa dai el pun nuester cotidiun. E remetiaj le nuestre debete, coisa nojiltri remetiaime a i nuestri debetuar. E naun ne menur in tentatiaun, miu deleberiajne dal mal. Amen.

Tuone Udaina a sa page Facebook, sa photo. Tuone Udaina (Tuone Udaina Burbur) habite à Krk, Primorsko-Goranska, Croatia, mais ses 42 amis sont tous italiens. Vénitiens, ne confondons pas. Et ouvertement nationalistes. Des independentisti veneti. Qui défendent, en écartant leur chemise, en libérant le lion qui est en eux, la DIGNITA dei VENETI.

Y aurait-il un irrédentisme vénitien comme il y eut, au siècle dernier, un irrédentisme italien? On peut le craindre. Et considérer qu'il n'y a pas de petit sujet. Que la question du dalmate est, n'en déplaise au coiffeur qui nous adresse un dernier sourire, éminemment politique.

 


 

 
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14 octobre 2020 3 14 /10 /octobre /2020 09:55

Je me suis d'abord demandé, en tombant sur ce titre, si le gars -un poète en panne d'inspiration- pratiquait ce sport en amateur, ou si c'était un authentique champion, un as du plagiat.

Je n'aurais pas dû m'arrêter au titre. J'aurais poursuivi, j'aurais lu l'article, j'aurais vu que ce Prométhée aux petits pieds, voleur -occasionnel ou compulsif- de feu, évoluait dans un autre élément : l'eau.

Prévoyant en effet d’aller pêcher, en ce doux printemps de 2019, S., 52 ans, était allé se fournir à l’Intermarché du coin. Dans sa poche il avait glissé hameçons, vers de terre et autres accessoires indispensables, transformé ce sport de rive en un sport à risques. Et, parce que ce n'était pas assez intense, parce qu'il lui fallait vivre en tout, à tout moment des sensations extrêmes, il s'était approché, en mode adrénaline, du rayon bouteilles. « Pour prendre l’apéro, quoi ! », précise-t-il à la barre du tribunal correctionnel de N. ce matin. Au cas où on n'aurait pas compris.

Et où je continuerais à dire qu'il est dans l'eau « dans son élément ».

Voleur de vers
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13 octobre 2020 2 13 /10 /octobre /2020 10:11
Io e il mio moroso

« Moi et mon morose » : c'est ainsi qu'il a traduit. Spontanément. Lui qui ne connaît pas la langue, qui ne sait pas de quoi on parle, qui n'a même pas vu la photo. Il a entendu ça. Quelque chose comme « Moi et ma cheminée ». S'il a vu passer le titre, s'il n'a pas rêvé. Il a tout de suite pensé à un couple. Au couple qu'ils feraient, lui et sa cheminée. S'ils devaient cohabiter. On n'aurait peut-être pas grand chose à se raconter, ou on ne trouverait pas les mots, mais un dialogue est sans doute possible. Même entre muets. Regardez Néandertal. Regardez-le dans sa grotte. Celle de Bruniquel est sur la toile, regardez. Et surtout écoutez. Oubliez ceux qui vous disent qu'il ne parle pas. Que son cerveau, qu'il a plus gros que le nôtre, ne le lui permet pas. C'est ce qu'on croyait au début. Qu'il n'avait pas accès au langage, à la pensée symbolique.

C'est toujours ce qu'il pense. Celui qui a laissé un commentaire. Sur le mur de son ami. Sous la carte postale qu'il a partagée. Une carte postale ancienne. Des environs, avec ce qui était la Douane. De son village autrefois si vivant. Dans sa jeunesse. Je l'entends. Je les vois. Les vieux sous l'eucalyptus. Un eucalyptus tellement élagué qu'il ne fait même plus d'ombre. Ils sont là. Lui et son village. Son village avec « ses habitants qui mangent le temps et attendent la mort ». Comme il l'écrit dans son commentaire. Dans la traduction automatique.

Et pourquoi croyez-vous qu'ils se retrouvent, je lui dis (sans lui dire), avec les autres chasseurs ? Ceux d'un autre groupe. Pour échanger des choses (collectées, à manger, qui donneront des outils, des armes), pour se raconter leurs chasses ? Comment se racontent-ils leurs chasses ? Comment les programment-ils? Comment, s'ils n'ont pas le langage, organisent-ils tout ça ? Aujourd'hui, on leur prête une voix, mais haut perchée. Pas tout à fait le langage, la pensée symbolique, mais ça viendra. À force. À force de découvertes, comme celle, récente, à Bruniquel. Regardez la vidéo. Regardez cette structure qu'on a trouvée. Voyez ce qu'ils ont été capables de faire avec les stalagmites qu'ils ont cueillis. Puis assemblés. Montés. Il y a 170 000 ans. On est loin des clichés. De nomades errant et tuant au hasard. Leurs chasses sont parfaitement anticipées, les tâches réparties, l'improvisation n'est pas permise. Elle serait fatale. Les Néandertaliens, même contraints par leur cerveau, trouvent le moyen de se faire comprendre. Un lieu, un moment pour danser ensemble et chanter.

Qu'est-ce que vous nous chantez ?, me lance (en silence) celui qui commente sous son eucalyptus. Sous cet eucalyptus qui ne ressemble plus à rien. Ils font leur feu, le regardent brûler, c'est tout. Et c'est déjà beaucoup.

« Moi et mon morose ». Si ce n'est pas ma cheminée, je pense (je n'ai pas de cheminée, celle à côté de quoi j'écris ne marche pas, je ne l'ai jamais fait fonctionner, elle me sert juste, le manteau, à poser des choses dessus, exposer de pauvres trophées de chasse, de collecte car je ne suis pas chasseur), c'est donc mon écran ? Nous formons aussi un couple, moi et lui. Nous dialoguons en silence. C'est un dialogue nourri, car il m'apporte. Deux expressions d'un coup, aujourd'hui, de quoi ruminer longtemps. En attendant la mort. Je le lui rends bien, avec mes textes. Ceux qu'il alimente, et que je lui offre en retour, sur mon blog.

Ce texte en est la preuve. Que j'ai intitulé Io e il mio moroso. Tel que je l'ai trouvé en errant comme je sais faire. Méthodiquement. Je l'ai laissé en italien. Comme je l'ai trouvé. En omettant -en gardant pour la chute- la traduction exacte qui est « Moi et mon amoureux ». En l'offrant, pour finir, à celui que j'allume, sitôt réveillé. Dans cette grotte qui n'est pas une grotte, qui ne le sera plus.

Depuis qu'il m'a appris, « mon amoureux », que le peu que nous a légué Néandertal, que ce fragment d'ADN, ce segment qu'il nous a laissé en héritage est un facteur aggravant de la Covid-19, responsable des formes graves de la maladie, je préfère à cette cohabitation que nous avions choisie, bien forcés, pour traverser l'hiver, une forme plus libre, mieux acceptée de confinement.

 

                                                                    à Selvaggia Rodriguez qui me donna l'idée

 

 

 

Io e il mio moroso
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6 octobre 2020 2 06 /10 /octobre /2020 07:31

Le Treipaïs est une invention. Une drôle d'invention. Qui est à la pâtisserie ce que les gentils monstres résultant de la fusion de communes sont à la toponymie.

Il est né, comme Aigondigné (l'exemple qui me vient à l'esprit), d'une volonté politique.

Aigondigné. Nom inventé, non par un archéologue mais pour la bonne cause, celle du regroupement de communes et de la mutualisation des dépenses. Aigondigné, donc. Commune nouvelle, située dans le département des Deux-Sèvres, en région Nouvelle-Aquitaine. Résultant de la fusion -au 1er janvier 2019- de la commune de Mougon-Thorigné (ancienne commune nouvelle résultant de la fusion des deux communes de Mougon et de Thorigné) et des communes d'Aigonnay et Sainte-Blandine. Aigondigné, il n'y a pas à dire, ni surtout à s'indigner, cela sonne comme un nom -comme Secondigné qui existe dans le département, et pas très loin-, c'est un nom possible sinon réel, un nom vraisemblable. Il ne détonnera pas. Il ne fera pas tache. Contrairement à d'autres monstres que l'on peut découvrir aujourd'hui sur la carte ou en voyageant.

Le Treipaïs est né, lui, de la volonté de trois présidents (ceux des départements de la Corrèze, de la Creuse et de la Haute-Vienne) qui souhaitaient créer un produit représentant et valorisant le Limousin, que ce soit par sa forme ou sa composition.

Le gâteau aurait la forme d'un triangle. Les trois côtés représentant les « trois pays » : les trois départements.

Il aurait trois parfums : la châtaigne, la noisette et le chocolat.

Trois tailles seraient proposées :  trois, six ou neuf parts.

Je veux rassurer ici le lecteur de Proust, friand de « noms de pays », et l'amateur de Creusois, de Galette Corrézienne ou de Burgou. Ils n'ont rien à craindre de ce remembrement tardif. Cette deuxième lame n'effacera pas le peu qui reste du paysage dans nos assiettes, elle redonnera plutôt, quand elle ne la créera pas, une mémoire. Celle des « trois pays » réunis dans ce gâteau.

Un gâteau qui ne régalera pas seulement l'archéologue, avec ses strates, mais qui plaira aussi aux becs sucrés, avec sa mousse aux marrons, puis au chocolat noir, avec sa dacquoise et son praliné croustillant à la noisette.

La châtaigne, comme le rappelle le petit marron qui nous accueille, entre les deux feuilles et avec un chocolat, est l’emblème du Limousin.

Elle nous dit ici que le Tréipaïs est une création, certes, mais locale, et porteuse de traditions, d'histoire, de savoir-faire humain, qui est rattachée à un terroir et qui a un goût spécifique. Qu'elle a sa place dans les Sentinelles du goût de la Nouvelle-Aquitaine. À côté de la jonchée, du jambon Ibaïama, du grenier médocain, de l'andouille béarnaise et du blé rouge de Bordeaux.

Nous avons, nous aussi, la volonté. Que cette invention perdure. Qu'elle dure « plus longtemps que la foire à Niort ». Comme on disait dans les Deux-Sèvres. Comme on dit encore, qui sait, du côté d'Aigondigné.

 

 

 

Je serai avec ce texte, avec Marc Deneyer et avec Glen Baxter, dans L'Actualité Nouvelle-Aquitaine N° 131, janvier, février, mars 2021.

Treipaïs
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3 octobre 2020 6 03 /10 /octobre /2020 08:59

La traduction de glandes plumbeae est difficile. La preuve, la découverte, partagée ce matin sur Facebook par ANTICAE VIAE, de 59 ghiande missile à Viana, au Nord de l'Espagne. Ces « glands de plomb » appartenaient à un soldat romain qui s'est enfui ou qui est mort pendant la bataille.

L'article est en italien, et parle de 59 balles (« glandes missile », selon la traduction automatique), des balles de plomb utilisées comme projectiles et laissées là par un fromboliere : un « frondeur ». Un guerrier armé de fronde, romain ou un de ces auxiliaires provenant de Rhodes, de Syracuse, de Grèce ou des Baléares, les plus réputés et les plus habiles. Ce « frondeur » se sera délesté de ses glandes plumbeae pour ne pas être ralenti dans sa course, ou il aura été tué à l'endroit où il lançait ses « glands de plomb ». Nous n'en savons rien. Les balles de plomb restent désespérément anépigraphes. Aucune inscription, rien qui nous dise d'où vient ce frondeur, qui il vise, quel ennemi il insulte (nos missiles ne sont pas muets non plus), quel con de commandant. Pas un aigle, pas une flèche. Les glands pleuvent en silence. C'est la saison. Les guerres reviennent. C'est aussi pourquoi j'écoute ce « gland missile » ce matin.

Le bruit que j'entends, c'est celui de la fronde. Frombola en italien. L'un et l'autre dérivent du latin funda. Dans l'un comme dans l'autre un r s'est glissé, et je me demande pourquoi. Pourquoi le provençal fonda nous donne cette fronde. Pourquoi l'italien a fionda, mais aussi frombola.

Pour certains, il y aurait du rhombe dans l'air. Et dans l'r.

Le rhombe est un instrument primitif, une pièce d'os ou de bois que l'on fait tourner en l'air au moyen d'une cordelette, dans un mouvement circulaire, ce qui produit un vrombissement modulé (sinon mélodieux). Pour le dire autrement, et plus simplement, on fait tournoyer le rhombe comme une fronde au bout d'une corde. Une cordelette de cuir souple, pour la fronde, ou bien de chanvre. Et en avant la musique. Le vent, le tonnerre, et les esprits qui veillent sur nous et qu'il faut contenter ou éloigner avec nos chants.

Rhombe et fonde ont donc pu se croiser, ce qui expliquerait notre fronde. De même en italien, romba et fionda auraient coopéré à la formation du mot frombola. L'idée est séduisante. D'une fronde où l'on percevrait, avec ce r intercalaire, un peu du rugissement premier que l'on pouvait, grâce à la cordelette et au mouvement circulaire, produire. Où il y avait le vent, le tonnerre, les cris des dieux, des esprits ou des ancêtres intercesseurs entre le monde terrestre et celui d'en bas. Tout cela dans un petit r. Qui en serait la trace présente, mais tellement assourdie. C'est ce que j'entends ce matin en regardant les balles de plomb découvertes à Viana. Une immense rumeur qui est aussi celle de la guerre. Et cette rumeur, elle ne meurt pas non plus. Hélas.

Nous sommes, avec ces 59 glandes plumbeae, en pleine guerre sertorienne. Un épisode des guerres civiles romaines. En 77, Pompée se voit confier la guerre contre Sertorius en Espagne. Un an plus tard, lors d'une bataille décisive, ou dans une simple escarmouche, notre frondeur perd ses « glands de plomb ». On ignore de quel côté il combattait, s'il était dans l'armée de Sertorius ou dans le camp de Pompée. 

Pompée, me direz-vous, c'est bien loin. Qui ça intéresse aujourd'hui ? En quoi ça nous concerne ?

Détrompez-vous. Hier, je suis tombé sur cette affiche. Dans la zone du Colisée. POMPEO, ROMA NON TI VUOLE ! CONTRO L'IMPERIALISMO. YANKEE GO HOME. Celui dont Rome ne veut pas, vous l'avez reconnu, c'est Mike Pompeo, le secrétaire d'état américain, et non Pompée dit « le Grand » (en latin Cnaeus Pompeius Magnus). Et moi, comme un gamin, j'ai applaudi. J'ai aimé ces balles de plomb visant l'ex chef de la CIA, l'homme de Donald Trump. Certes, nos jeunes esprits, si frondeurs soient-ils, manquent un peu d'originalité, dans leurs slogans. Mais ils donnent un petit coup de neuf à mes Romains, aux batailles de l'Antiquité où il y avait, comme dans les nôtres, un vainqueur dont l'histoire garde pieusement le nom, et des multitudes de vaincus que tout le monde oubliera.

 

 

 

Ce tas de 81 projectiles de plomb d'un poids moyen de 75 grammes a été retrouvé en Westphalie. ©LWL/Burgemeister (SCIENCES ET AVENIR, le 15.08.2015)

Ce tas de 81 projectiles de plomb d'un poids moyen de 75 grammes a été retrouvé en Westphalie. ©LWL/Burgemeister (SCIENCES ET AVENIR, le 15.08.2015)

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29 septembre 2020 2 29 /09 /septembre /2020 13:24
Reptiliens

 

Il était présent à Londres, le 26 septembre dernier, il manifestait à Trafalgar Square « pour la Liberté ». Avec les anti-masques, les antivax. Fuck your vaccine!, il criait.

Ce footballeur professionnel souffre d'une polyarthrite rhumatoïde qui le contraint d'arrêter sa carrière à 21 ans. D'une timidité maladive qu'il soigne en faisant le journaliste sportif à la BBC, et dont il guérit vraiment en avril 1991, lors d'un show télévisé où, entouré de sa famille et vêtu d'un survêtement turquoise ( sa couleur cosmique fétiche à l'époque, devant conduire l'« énergie positive »), il déclare être « le fils de Dieu ».

Voilà pour la « période turquoise ».

En 1994, l'hurluberlu New Age dont on se moquait dans la rue tombe le masque. David Icke montre son vrai visage. Celui, hideux, du conspirationniste. Antisémite. Niant la réalité de la Shoah et présentant comme avérés les faux les plus grossiers.

Aujourd'hui, évidemment, il considère le coronavirus comme une fable. Inventée par ceux qui veulent nous asservir en installant une dictature sanitaire. En attendant le vaccin obligatoire.

Le gardien de but ne va plus chercher le ballon au fond de ses filets, mais il reste un portier : un gatekeeper. Les reptiliens sont capables de tout, il prévient, ils changent de formes, se déguisent en présidents et en rois (des bloodsucking alien lizards, comme la famille royale britannique!). Ils ont mis la main sur le système bancaire, les médias et la politique, et leur complot est en passe de réussir. Nous vivons, avec cette soi-disant pandémie, dans un monde orwellien, et si nous ne nous réveillons pas, si nous ne nous débarrassons pas de nos muselières, les reptiliens auront gagné. Nous serons vaccinés, pucés, entièrement soumis à nos maîtres.

J'ai pensé, en voyant David Icke manifester « pour la Liberté », en l'écoutant délirer, aux défixions de l'Afrique romaine, aux tablettes dites de Proclos et d’Harpocratiôn, datant des IIe‐IIIe siècles de notre ère et trouvées à Carthage, qui mêlent inscriptions grecques, iconographie égyptisante (des personnages saurocéphales) et symboles de victoire et de fertilité gréco‐romains.

Certains les regardent, parce qu'elles sont de plomb, comme des tablettes d'exécration. D'autres comme des tablettes prophylactiques (destinées à protéger le ou les propriétaires contre des menaces variées). Mais tous s'accordent pour voir, dans l'une comme dans l'autre, un personnage à tête de reptile. De vipère, plus que de crotale ou de cobra. Ou encore de tortue, de lézard, d'amphibien. On ne sait pas trop. Ce qui est certain, c'est que ce personnage à la tête oblongue se dirige vers la gauche, avec un scorpion dans la main droite et une palme dans la gauche. La représentation du personnage (corps de face, tête et membres de profil) renvoie assez clairement à des modèles iconographiques égyptiens, ce qui n'est pas surprenant en Afrique du Nord et dans un contexte magique. Ni nouveau. L’influence égyptienne est déjà très forte durant la période punique. Comme en témoignent les amulettes, statuettes et autres objets égyptisants découverts en grand nombre dans les tombes.

Les inscriptions aussi renvoient à l'Égypte.

L'inscription pectorale, située dans le buste du personnage, est, dans les deux cas : ωμελαμφαρωκ (ômelampharôk).

Les noms gravés sous les personnages sont, pour la première tablette, Proclos ; pour la seconde, Harpocratiôn appelé aussi Neilos ou Nil. Cibles, si ce sont des tablettes d'exécration, ou propriétaires de ces tablettes, si ce sont des amulettes censées les protéger.

Cette tête de reptile placée sur un corps anthropomorphe nous rapproche de l’Égypte et de ses divinités zoomorphes ou zoocéphales. Et des reptiliens qui, selon David Icke, se déguisent en présidents et en rois pour mieux gouverner nos vies. Le scorpion dans une main, la palme dans l'autre. Le scorpion, la puissance redoutable et jaillissante. La palme qui représente la victoire, et le pouvoir régnant.

Cette victoire est souvent représentée, à l'époque romaine. Celle du bestiaire Hilarinus sur le léopard Crispinus. Que célèbre un pavement de Smirat, dans la région de Moknine. Celle de Magerius qui donna ces chasses, qui donne maintenant cette superbe mosaïque où son nom est partout. En lettres énormes. Nul ne doit ignorer que ces spectacles qui enthousiasment le public, c'est Magerius qui les offre.

Ce pouvoir qu'on s'achète, certains le contestent. La palme, la victoire qui ne peut lui échapper, ils font tout pour l'empêcher. Ils en appellent au scorpion, animal dangereux aux attaques fulgurantes, ils ont recours à la magie. Une bonne defixio, le nom du rival qu'on veut abattre martelé comme il faut, la tablette enfouie dans l'amphithéâtre, là même où Gallicus (foutu Gaulois!) va affronter l'ours et le taureau, juste avant qu'il ne pénètre dans l'arène, et Gallicus voit s'envoler le triomphe. Écoutons le plomb (tablette n° 247 du corpus d'Audollent, Defixionum tabellae, Paris, 1904) :

« Tuez, massacrez, blessez Gallicus que Prima a engendré, sur l'heure, dans l'enceinte de l'amphithéâtre, Enchaîne ses pieds, ses sens, ses membres, sa moëlle, enchaîne Gallicus que Prima a engendré, de sorte qu'il ne tue pas l'ours ni le taureau par un seul coup ni par deux coups ni par trois coups. Au nom du dieu vivant tout puissant, accomplissez ma prière maintenant, maintenant, vite, vite, que l'ours l'abatte et le blesse. »

Sur cette tablette, datée des IIe‐IIIe siècles de notre ère et retrouvée dans les fouilles de l'amphithéâtre de Carthage, apparaît un personnage à tête de reptile. Auguste Audollent le décrit ainsi : « homo stans (Typhon/Seth) serpentis capite insignis, tenens hastam dextra, fulmen(?) sinistra » (A. Audollent, ibid.,1904, DT n°247, pp.236‐237. Cité par Samira Nathalie Zoubiri, Le corpus des defixiones nord‐africaines: le cas des tablettes dites de Proclos et d’Harpocratiôn, p. 12)

Liez ! Liez les membres ! De celui qui court contre nous. Faites que ses chevaux n'avancent plus, ou dans des directions opposées, qu'il perde une à une les roues de son char, qu'il morde la poussière. Ceux dont les noms sont ici, liez-leur, nouez-leur la langue, rendez-les muets et pleins de crainte, faites qu'ils ne puissent plus parler de façon hostile, l'adversaire au tribunal, faites qu'il ne puisse répondre ni parler contre nous :

« j'ordonne que lui et ceux qui l'ont imité, tu les rendes muets contre Atlosa,. Et je lie et noue leur langue au milieu, à la pointe et à l'arrière pour qu'ils ne puissent contredire ; que tu les rendes muets, muets comme des coqs mutilés (facias illos mutuos muturungallos mutulos), Crispus fils de Marine et Marine fils de Parine, je noue leurs langues, tu traces des sillons...membres... »

Moi aussi (covidiot que je suis), j'ordonne. J'ordonne que David Icke et ceux qui l'ont imité, Marat Safin, l'ancien tennisman russe, Jean-Jacques Crèvecul, Silvano Crotta et toutes les lunes creuses qu'il fait parler, tu les rendes muets. Et je noue leur langue au milieu, à la pointe et à l'arrière. Et je n'écris pas mon message dans le plomb, je ne le confie pas à la tombe. Je laisse ça aux haters qui se cachent derrière des pseudos. Si la magie est action, ce dont je ne doute pas, je me dois d'opérer à visage découvert.

 

 

Reptiliens
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9 septembre 2020 3 09 /09 /septembre /2020 08:05
Mougeons, moutruches, etc.

Mougeons, moutruches, réveillez-vous ! C'est ce que nous répètent sur tous les tons et sur les réseaux les anti-masques.

Qu'ils voient en moi, sous mon masque, un mouton qui est aussi pigeon, un mouton qui fait l'autruche, cela n'est pas pour me surprendre. Ni pour me chagriner. De ces nouveaux mots-valises, je les remercie. Ils viennent opportunément enrichir mon vocabulaire. Je commençais à me lasser de ces cochongliers qui retournaient ma forêt, de ces sanglichons qui déracinaient mes oliviers, des sanglochons des violons de l'automne ces mougeons, moutruches enfin me débarrassent.

Nous, les covidiots, nous vous disons merci.  Pour ces chimères qui nous changent des monstres qui détruisent nos vies. Merci pour cette novlangue qui nous fait oublier, l'espace d'un texte, le monde orwellien où nous sommes, victimes consentantes de leur Plandémie, confinés.

 

 

Mougeons, moutruches, etc.
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2 septembre 2020 3 02 /09 /septembre /2020 09:36

Curieux, ce mot surgi dans La Maison indigène. Page 85, entre « bicot » et « francaoui ».

Coquille ou lapsus -lapsus volontaire, semé ou laissé dans le texte pour faire parler, et bien sûr diversion. Pour faire oublier tout le reste, tout ce qu'il a oublié. En dehors de ces trois mots qui ont miraculeusement échappé au néant. Le miracle a bon dos. Il a aussi un nom : Claro. C'est lui qui écrit ces mots, qui se salirait les mains à les écrire. À les écrire comme il faut. Ces mots d'une langue qu'il ne connaît pas, qu'il n'a pas voulu connaître. Claro est on ne peut plus clair. Pour lui, pied-noir signifie mains sales. Voilà ce que j'entends d'abord dans ce « papaouète ». Qui est le « pataouète », mais on ne le reconnaît pas. Parlé par quelqu'un qui ne le parle pas, ce patois pied-noir, qui ne l'a jamais parlé. Pas plus que son père, tôt parti à Paris. Faire le poète, un poète qui ne publiera pas (sauf un texte dans une revue). De ce papa poète, un poète qu'il ne fut pas, ou si peu, c'est donc, ce lapsus, tout ce qui reste. Un mot étrange, que l'écriture étrange, qu'elle rend plus étranger si c'est possible.

Les mots des grands, dont il ignore le sens, l'enfant les entend comme autant de noms propres. Des signes vides qu'ils s'efforce de remotiver. La vérité qui sort de la bouche des parents, c'est l'enfant qui l'invente. À lui de l'inventer.

On l'a compris, ce n'est pas le cas ici. Avec ces trois mots de ce qu'on appelait le « pataouète ». « On dirait des noms de bêtes. Des noms bêtes. » Voilà pourquoi ils apparaissent, quand ils forcent le souvenir qui est chez Claro une porte fermée, qu'il tient fermée tout en acceptant pour une fois de l'ouvrir, légèrement déformés. S'ils sortent, malgré les réticences, malgré la répugnance qu'éprouve celui qui les écrit, son refus de se salir les mains, c'est masqués.

Où ils faut comprendre qu'ils ont trompé la vigilance de l'auteur. Qu'il n'y va pas de sa responsabilité.

Ou au contraire que c'est voulu. Parfaitement maîtrisé. On est, avec ce texte qu'on pourrait regarder comme autobiographique, bêtement autobiographique, dans une manière qui est celle de Nathalie Sarraute dans Enfance. Dans une autobiographie critique. Qui interroge et subvertit le genre.

Non, tu ne vas pas te mettre à ce patois. Pas toi. Tu ne vas pas non plus écrire ton autobiographie. Tu n'es pas assez vieux pour ça. Tu as encore des choses à dire. Beaucoup. C'est la petite voix que j'entends dans ce mot.

On est prévenu, Claro n'est pas dupe. S'il se laisse aller à écrire, lui aussi, une autobiographie, ce n'est pas pour gagner des lecteurs. C'est cela que dit « papaouète ». Qu'il ne se laissera pas, en se lançant dans cette entreprise, empapaouter. Qu'il ne cherchera pas à nous escroquer.

On peut affirmer, le livre terminé, qu'il a tenu parole. Que l'émotion qui nous emporte, bien qu'elle soit retenue, contenue, jamais n'empêche la lucidité.

Pirouette, dira-t-on. Cacahuète, répond-il. Celui qui nous invite dans cette Maison du Centenaire. Qui nous épargne le tour du propriétaire. Qui nous met tout de suite à l'aise, avec ces trois mots.

Je ne parle pas de « bicot » ni de « francaoui », les deux entre lesquels il apparaît, mais de « papaouète ». Qui est le « pataouète », mais parasité par le père, par ce père qui ne peut briller que par son absence. Par ce père qu'il n'en finit pas de chercher. D'appeler. Et c'est cela que j'entends, dans ce lapsus, dans cette maison vide où il pénètre. Et où nous entrons avec lui. Nous entendons ses appels répétés : « Papa où es-tu ? » « Où es-tu papa ? » Murmurés, mais forcément ça résonne.

Entre « bicot » et « francaoui », il est à sa place. Celle d'une langue qui emprunte à l'arabe et au français, mais aussi au kabyle, à l'italien, au maltais, et, bien qu'on soit à Alger et non à Oran, à l'espagnol. C'est la langue des Français d'Algérie. D'Alger, puisque c'est là qu'elle est située, « en marge de la Casbah, sur une place portant naguère le nom de place d'Estrées », « cette maison indigeste qu'était à mes yeux, à mes sens, à mes tripes, la famille. »

Il faut, pour qu'il accepte d'y pénétrer, qu'un autre y soit entré avant lui. Un autre fils sans père. Cet autre, c'est Camus. Qui entre du même coup dans cette villa bâtie par Claro (Léon, le grand-père paternel) et en littérature. Qui ne sort de lui-même que pour venir au monde. La Maison mauresque est en effet un de ses premiers textes. Et, pour Claro (le petit-fils), le truchement qu'il fallait : le guide et l'interprète. Celui qui salue le traducteur, et l'écrivain qu'il sera. Qui l'accueille dans sa maison.

 

 

 

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3 juillet 2020 5 03 /07 /juillet /2020 08:23
 © Crédit photo : XAVIER LEOTY

© Crédit photo : XAVIER LEOTY

Comment elle en est arrivée là, par quel couloir lézardé et humide, je me le demande

J'avais partagé un article de Sud Ouest sur une sirène qui posait, en brassière et queue de poisson irisée, entre les deux tours de La Rochelle, et elle avait liké. Comme un certain nombre d'amis ce matin-là. Les commentaires arrivaient, badins sans être grivois, ce qui me rassurait. Son habit de scène enfilé, « une longue et superbe nageoire aux reflets bleus et verts pétants », Claire Baudet s'allongeait sur un mur, pour une séance de photos, puis faisait un petit tour dans l'eau, histoire de montrer qu'elle était une vraie sirène, « la première sirène professionnelle en France ». Cette Rochelaise qui nage depuis dix ans dans des bassins est même devenue, c'est écrit dans le journal,  « une spécialiste mondiale de la figure mythologique ».

Je pensais qu'on nageait dans le ridicule, qu'on touchait le fond, mais je gardai cela pour moi. On est ici dans les calcaires fins argileux de l'Oxfordien, pas dans le graveleux, je ne crois pas tenter le diable, avec ma sirène. Je demande seulement, en partageant l'article, si l'on est le 1er juin ou le 1er avril. Je connais mes amis -ceux qui ont l'habitude de réagir-, je ne crains pas leurs commentaires. Je ne les sollicite pas non plus. Nous sommes au début des vacances, dans une opération de reconquête, et je regarde sans piper mot la sirène qui s'étale sur son mur et dans Sud Ouest. Dans le but d'attirer les touristes, de réveiller le chaland après des semaines de confinement? Peut-être. Je m'en fiche. Si certains veulent la voir comme une pute à clics, c'est leur affaire. Pas la mienne. Mais qu'ils ne viennent pas la traiter de putaclic sur mon mur. La déranger en plein shooting.  Ce que nous voulons, mes amis et moi, c'est plonger avec elle dans la torpeur de l'été.

 

Je ne m'attendais pas à ce commentaire d'Alessia. Alessia est une amie. Italienne et grande lectrice de Proust dont elle connaît l'oeuvre parfaitement, qu'elle cite à la moindre occasion, mais je n'imaginais pas, en la partageant ce matin, que ma sirène la conduirait «à des grottes marines, au royaume mythologique des nymphes des eaux ». Pourtant, avançant avec celle qui nous invitait si gentiment à sa séance de photos, Alessia avait aperçu dans leurs baignoires « les blanches déités qui habitaient ces sombres séjours », et, au terme de ce shooting, découvert dans la sienne la plus célèbre et la plus secrète de ces néréides :

«À la fois plume et corolle, ainsi que certaines floraisons marines, une grande fleur blanche, duvetée comme une aile, descendait du front de la princesse le long d'une de ses joues dont elle suivait l'inflexion avec une souplesse coquette, amoureuse et vivante, et semblait l'enfermer à demi comme un œuf rose dans la douceur d'un nid d'alcyon. Sur la chevelure de la princesse, et s'abaissant jusqu'à ses sourcils, puis reprise plus bas à la hauteur de sa gorge, s'étendait une résille faite de ces coquillages blancs qu'on pêche dans certaines mers australes et qui étaient mêlés à des perles, mosaïque marine à peine sortie des vagues qui par moments se trouvait plongée dans l'ombre au fond de laquelle, même alors, une présence humaine était révélée par la motilité éclatante des yeux de la princesse. La beauté qui mettait celle-ci bien au-dessus des autres filles fabuleuses de la pénombre n'était pas tout entière matériellement et inclusivement inscrite dans sa nuque, dans ses épaules, dans ses bras, dans sa taille. Mais la ligne délicieuse et inachevée de celle-ci était l'exact point de départ, l'amorce inévitable de lignes invisibles en lesquelles l'œil ne pouvait s'empêcher de les prolonger, merveilleuses, engendrées autour de la femme comme le spectre d'une figure idéale projetée sur les ténèbres.
– C'est la princesse de Guermantes, dit ma voisine. »

Marcel Proust, À la recherche du temps perdu
Le Côté de Guermantes

 

Moi, le couloir qu'on me désigne après avoir prononcé le mot de baignoire, et dans lequel je m'engage, est bien humide et lézardé, mais il conduit à une autre Néréide. À la villa antique de Damblain, dans les Vosges, la villa dite à la Néréide, depuis que la fouille de l'Inrap, menée de mai 2008 à août 2009 par Karine Boulanger, en a révélé les bains privés. Voilà l'effet sur moi de la sirène. Je me transforme grâce à elle en baigneur. Je progresse avec elle du froid vers le chaud. J'arrive au plus chaud des bains. J'entre dans une salle voûtée, la dernière, implantée au plus près du praefurnium, le foyer de la chaufferie. Cet espace appelé caldarium est équipé d'un bassin destiné à chauffer de l'eau et d'une baignoire individuelle. Le sol en béton de tuileau comportait initialement un pavement en association avec les placages muraux, mais ce que je remarque surtout, c'est la mosaïque ornant les parois de l'alcôve de la baignoire. Bien que ce décor ne soit que partiellement conservé, il est possible d'identifier une nymphe (Néréide) chevauchant un monstre. Voilà ce que je note, ce que j'ai le temps de noter. Avant l'indispensable, l'inévitable retour vers le froid.

 © Crédit photo : XAVIER LEOTY

© Crédit photo : XAVIER LEOTY

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29 juin 2020 1 29 /06 /juin /2020 08:11

Cherché en vain la rue Chansonnette, à Metz. Pensé que Claude Chansonnette avait sa rue à Metz, que Metz lui devait bien ça. Une rue Chansonnette ou Cantiuncula qui est le nom du jurisconsulte, mais habillé à la romaine.

Cela sonnerait agréablement, rue Chansonnette, on y habiterait volontiers, on donnerait sans déplaisir son adresse, ceux à qui on la donnerait la retiendraient facilement. On ne courrait pas le risque de la voir débaptisée. Sa statue, s'il en avait une, ne serait jamais déboulonnée. On peut avoir une dent, mais pas contre Chansonnette? De quoi lui tiendrait-on rancune ? Pour ses habits romains ? Pour son vêtement allemand (Claud Liedel) ? Comment en vouloir à celui dont sa ville natale ne garde apparemment aucun souvenir? Pas la moindre trace.

On la verrait bien, cette rue. On s'y verrait bien. Entre la rue Serpenoise -la via scarponensis, la voie qui venait de Scarponne et allait à Trèves- et En Chandellerue, on n'hésiterait pas une seconde. On prendrait la rue Chansonnette. On s'y sentirait tout de suite chez soi. Parfaitement tranquille. On n'en bougerait plus.

Il n'a pas sa rue, Chansonnette, il n'a pas sa statue. Mais il a son portrait. Dans le Grand Salon de l'Hôtel de Ville de Metz. Des quatorze burgraves qui assistent aux délibérations du Conseil Municipal, il n'est pas le plus grave, quoique barbu. Il a la barbe et les cheveux soignés, l'élégance urbaine, l'air d'un épicurien. C'est un homme moderne : un homme de la Renaissance. Comme l'indique aussi le patronyme latin qu'il s'est choisi et qui encadre son profil : CLAUDE CANTIUNCULA. CLAUDE CANTIUNCULA est dans les mariages, les vins d'honneur, le premier à lever son verre. Et le dernier. Il pousse également, si vous le lui demandez, sa chansonnette.

Si vous n'y songiez pas, si son histoire ne vous intéresse pas, il la débite quand même. Il y a chansonnette et chansonnette, il prévient. La sienne commence à Metz, vers 1490. Comme fils de Didier Chansonneti, notaire public à Metz. Voilà sous quel nom on le trouve. Dans les comptes de la ville. Maître Claude Chansonneti. Un nom qui serait Sansonnet, comme on le prononçait. Un nom qu'il abandonna pour celui, plus humaniste et gravé dans le marbre, de Claudius Cantiuncula. Claudius Cantiuncula fut en contact épistolaire avec Cornelius Agrippa, il lui fit parvenir le Compendium d'Érasme et les thèses de Martin Luther. Rien que ça !

Quelqu'un qui a contribué, de son vivant, à la circulation des idées, n'aurait pas sa rue ? Pas même une ruelle ? Quand d'autres que l'on emprunte quotidiennement et en nombre se sont contentés de mourir !

Voilà ce que dit dans sa barbe et dans son médaillon CLAUDE CANTIUNCULA. La copie que vous regardiez quand arrivent les échansons, vêtus l'un d'une simple pièce d'étoffe, l'autre d'un pagne, tous deux de taille gigantesque et portant sur l'épaule une énorme amphore dont ils servent sans un mot le contenu aux convives.

CHANSONNETTE
CHANSONNETTE
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