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22 juin 2020 1 22 /06 /juin /2020 10:05

1958. L'année où LEGO dépose son brevet, Helmut fait avec ses maisons, ses villages L'École Buissonnière. Chaque jeudi. C'est là qu'il apparaît. Dans mon souvenir. Un souvenir qu'il n'en finit pas de construire, avec ses briques à tenons et son drôle d'accent.

Ce que je situe en 1958 est, j'en suis conscient, un assemblage. Un montage comme en découvrent, dans leurs fouilles, les archéologues. Ce que l'on assemble, ce que l'on monte et démonte, ce ne sont plus des briques en plastique, mais des temporalités. Hétérogènes. Ainsi arrive-t-on à l'image, forcément anachronique, d'un Helmut officiant le jeudi après-midi, après Robin des Bois et Zorro, et avant le journal en luxembourgeois. Lui, tel qu'il s'est fixé (provisoirement) dans mon souvenir, c'est en français qu'il dit la messe, mais avec un accent si prononcé qu'on n'y voit pas plus clair que dans le latin qu'on chante le dimanche. Et le jeudi matin.

Comme le prêtre avant Vatican II, Helmut tourne le dos à ses ouailles, c'est-à-dire aux jeunes téléspectateurs que nous sommes, et les explications qu'il nous donne en emboîtant ses briques, loin d'éclaircir le mystère, ajoutent à la magie de ce qui se déroule sous nos yeux, c'est-à-dire à l'abri des regards.

Helmut en bon pasteur conduit son troupeau, et nous l'écoutons religieusement. Nous les enfants qui le retrouvons chaque jeudi sur Télé-Luxembourg. Et bien qu'il nous expliquât ses constructions fort compliquées dans une langue qui ne l'était pas moins, nous l'aurions suivi jusqu'au ciel. Ceux qui jouent aujourd'hui avec leurs Lego Star Wars n'ont pas idée de ce qu'on entendait par là.

Son vaisseau, Helmut le construit patiemment, brique après brique, c'est une église qu'il bâtit.

Les premières figurines apparaîtront plus tard, en 1978, et je serai trop grand pour m'en étonner. Je ne les verrai pas quitter leur sourire figé pour de nouvelles expressions faciales, leurs petites maisons pour des châteaux, je ne les verrai pas grimper jusqu'aux étoiles.

Il y a loin de cette nef au bateau pirate que j'aurai à monter pour mes filles, que je monterai en râlant, en maudissant cet Helmut qui n'aurait pas eu de mal, lui, à hisser le drapeau et à mettre les voiles. Qui n'aurait jamais dû me laisser le gouvernail. Charpentier de navire, ce n'est pas un rôle pour moi, qui ne serai jamais qu'un piètre bricoleur. Ni a fortiori celui de pilote.

Il y a loin de mes villages en noir et blanc à Ninjago City et aux Avengers. Je n'imaginais pas, en 1958, que mes petits-enfants participeraient à l'attaque du camion Lego Super Heroes, que je chercherais des journées entières le ninjago vert qu'ils ont perdu dans la voiture ou le canapé.

Helmut ne bâtissait pas seulement chaque jeudi son église, il réinventait, avec son accent, le barbare tel que le voyaient les Grecs, tel qu'ils l'entendaient, parlant une langue qui n'était que borborygmes. Un barbare qui me rassurait, car je me sentais moi-même, sinon étranger, du moins à l'étroit dans les Vosges. S'il fallait appartenir, autant que ce fût à la Lorraine, à une Lorraine largement italienne, à ce qu'on regardait encore comme le Texas français.

Nous étions, où nous habitions, dans le rayon de 150 km de l'émetteur de Dudelange, peut-être au-delà, ce qui ne gênait pas trop la réception. De toute façon, dans les explications et les conseils d'Helmut, quand nous les entendions, nous saisissions un mot sur deux. Ce sont surtout ses gestes que nous écoutions. Comme Bernardo dans Zorro, Helmut était un muet qui parlait avec ses mains. Nous ne cherchions même pas à lire sur ses lèvres. Nous le regardions faire, et nous tâcherions de l'imiter quand le cadeau demandé arriverait dans nos petits souliers. Et d'abord de nous souvenir.

La pierre sur laquelle il bâtissait son église, jeudi après jeudi, cette pierre était, c'est un détail qui compte, en plastique.

Moi qui étais meccano, qui m'appliquais à jouer mon rôle (de mauvais ouvrier), j'ai vu dans le plastique LA solution. Il suffisait d'ouvrir la poche de café (Mokarex, celui qu'achetait ma grand-mère) pour qu'un Choiseul vienne enrichir la troupe de mes soldats de plomb (qui étaient en aluminium, en costumes d'officiers, habits d'aviateurs, et à repeindre), pour qu'il défile avec Turenne, Louvois, Condé. Le Grand Siècle en plastique doré. J'ai vu des mérovingiens en plastique gris sortir tout armés. Des lanciers polonais, des hussards, toute la cavalerie. De quelle tête, je ne me le demandais pas. Du moment qu'on les trouvait dans le café. Les voitures Norev remplaçaient tranquillement les Dinky Toys. Et ce que bricolait dans son coin Helmut, dans son français tellement luxembourgeois, c'était aussi ça, un miracle accessible à tous. Comme on voudrait bientôt la messe en abandonnant le latin. La télévision y aiderait. La télévision et le plastique offriraient au plus grand nombre ce qui était jusque là réservé à une élite. Aux seuls initiés. Helmut montrait, en ne se cachant même plus derrière son accent, à quoi ressemblerait le grand rêve démocratique. Dont on espère qu'il n'est pas déjà vintage. Qu'il ne finira pas, comme nos jouets, sur ebay.

 

HELMUT
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12 juin 2020 5 12 /06 /juin /2020 08:26

Tant est grande l'incurie de ce qu'on appelle ici la mar. Dans cette langue de terre qui s'avance toujours un peu quand le capitaine, comme c'est la règle en début de visite, distribue les tâches. Au vent, d'abord, de remettre la maison en ordre. À nous ensuite d'écouter, et de regarder.

De ces feuilles, ces branches apportées par les courants, le vent fera donc des pilots : des petits tas. Il rassemblera ses affaires, et tout ce qui traîne. La fête terminée, on range. On a intérêt. Un bon capitaine ne soutient pas seulement l'impétuosité des flots, il sait aussi commander. Et on obtempère, autour, on ne discute pas. S'il désire, pour sa croisière, du bleu lagon, on lui sert du bleu lagon. On ne l'oblige pas à naviguer dans ce bourrier.

En attendant que le vent le ramasse, ce bourrier, le capitaine nous promène à bord de La Citadelle, du Château vers le grand parc à huîtres, et de ces saletés qui flottent, le vent, c'est entendu, nous débarrassera. Et de tout ce qui fait zire : qui inspire le dégoût. Son bateau est propre : il serait bon que la mer le soit aussi. Que rien ne vienne gêner l'approche du fort Louvois, l'approche des anciens embarcadères, le passage sous le pont d'Oléron, le virage devant la baie de Saint-Trojan, le retour avec la citadelle et le port du Château vus de la mer. Que rien ne vienne gâcher le spectacle. Polluer la photo.

De cette balade en mer, c'est pourtant ce que je rapporterai. Ces feuilles, ces branches apportées par les courants, et qui s'accumulent. Comme si la mer ici prenait plaisir à voir flotter les déchets, à entendre ces restes de patois que le vent, s'il se lance, comme notre capitaine l'espère, comme il l'ordonne, dans un grand ménage, va rapiloter.

Avant qu'il ne nous en débarrasse, je me transporte avec eux au Canada, dans le sud-est de la province du Nouveau-Brunswick, dans les régions de Moncton, Shediac, Dieppe où les pilots ont voyagé, où ils font toujours des « petits tas ».

Un « petit tas » de langues, par exemple, de langues de vaches « qu'avont pourri trop vite pour sentir » (André Muise, La falaise à la fin des marées, Éditions Perce-Neige, 2002 ).

Où l'on reconnaîtra la nôtre, le parlanjhe ou poitevin-saintongeais, dans un océan qui est l'anglais. Débris épars que des poètes ayant choisi le chiac (acadien) mettront dans leurs livres. Pour faire hurler le puriste. Pour s'abandonner à la vague, « tourbillonner avec l'encre garrochée » (Marc Arseneau, Avec l’idée de l’écho, Éditions Perce-Neige, 2003).

De notre vieux parler et de l'anglais de là-bas (« les deux étiont wild ») ils feront une langue hybride. Un hybride parfaitement impur. Un mauvais français, et un anglais qui ne l'est pas moins.

Oublions notre capitaine et écoutons le vent, avant qu'il ne rapilote tout ça. Le veng, comme l'écrit André Muise : «Moi, je suis coumme les feuilles – le veng me feusse, me fait timber à terre. Mais le veng est right chaud. Ils disont que c’est à cause d’une hurricane qui passe proche de nous autres, qui vient du sud. Une hurricane, c’est une grousse storm, qui vient des livres et des Etats. C’est la première fois que j’en vois y-une venir par icitte. J’ai jamais senti le veng si fort, si chaud.» (La falaise à la fin des marées)

 

Il va rapiloter tout ça
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23 mai 2020 6 23 /05 /mai /2020 09:26

Le pastiche est une occupation comme une autre. Comme le tricot et la lecture. C'est même, pendant le confinement, une activité plus pratiquée, plus nécessaire, peut-être même essentielle. Car il ne s'agit plus seulement de tuer le temps, il faut encore éviter, empêcher qu'il ne nous tue.

Je parle de ceux qui écrivent ces pastiches. Et aussi, et surtout de ceux qui, parce que leur journée consiste à retenir et partager un peu du temps qui passe (et qu'ils passent) sur leur écran, retrouvent par un heureux hasard le chemin de la lecture.

Alors que chez nous Madame de Sévigné écrivait une lettre à sa fille (nous l'avons tous reçue ou vue sur les réseaux sociaux où elle a été abondamment partagée, et commentée), une lettre commençant ainsi : « Surtout, ma chère enfant, ne venez point à Paris ! Plus personne ne sort de peur de voir ce fléau s'abattre sur nous, il se propage comme un feu de bois sec. », une lettre remplie d'erreurs et que beaucoup ont reçue comme si elle parlait de notre confinement et dénonçait notre Roi, alors que circulait ce pastiche mal foutu et pas du tout innocent, l'Italie qui fait rien qu'à nous imiter, avec une ou deux semaines d'avance, admirait un poème d'Héracléon de Géla datant de 233 av. J.-C. .

Miraculeusement apparu sur Facebook le 23 mars, au début de la pandémie, il connut le même développement viral que chez nous la fausse lettre de Madame de Sévigné. Ce poème aussi est un pastiche. Écrit par Marcello Troisi, un informaticien de Palerme passionné d'histoire qui voulait, avec ce poème et cet auteur inventés, faire une expérience. Montrer comme il est facile de faire circuler des nouvelles que personne ne prend la peine de vérifier.

De fait, quelques heures après sa mise en ligne, le poème avait été partagé plus de 20 000 fois.

Ce poème, le voici, en italien (rendons à César ce qui ne lui appartient pas) :

È iniziata l’aria tiepida
e dovremo restare nelle case
per le Antesterie
le feste dei fiori
in onore a Dioniso

 

Non usciremo
non festeggeremo
bensì mangeremo e dormiremo
e berremo il dolce vino
perché dobbiamo combattere

 

Le nostre città lontane
ornamento della terra asiatica
hanno portato qui a Gela
gente del nostro popolo
un tempo orgoglioso

 

Queste genti ci hanno donato
un male nell’aria
che respiriamo se siamo loro vicini
il male ci tocca e resta con noi
e da noi passa ai nostri parenti

 

Il tempo trascorrerà
e sarà il nostro alleato
il tempo ci aiuterà
a guardare senza velocità
il quotidiano trascorrere del giorno

 

Siamo forti e abbiamo sconfitto molti popoli
e costruito grandi città
aspettiamo che questo male muoia
restiamo nelle case
e tutti insieme vinciamo

 

Eracleonte da Gela (233 a.C.)

 

 

En français, dans une traduction aussi fidèle que possible :

 

 

La douceur est arrivée
et nous devrons rester chez nous
pour les Anthestéries
les fêtes des fleurs
en l'honneur de Dionysos

 

Nous ne sortirons pas

nous ne ferons pas la fête

mais nous mangerons et dormirons

et nous boirons le vin nouveau

parce que nous devons combattre

 

Nos villes lointaines
ornement de la terre asiatique
ont amené ici à Géla
des gens de notre peuple
si fier autrefois

 

Ces gens nous ont apporté
un mal dans l'air
que nous respirons si nous sommes près d'eux
le mal nous frappe et ne nous lâche plus
nous le transmettons à nos proches

 

Le temps passera
et sera notre allié
Le temps nous aidera
à regarder la journée s'écouler lentement

 

Nous sommes braves et nous avons soumis tant de peuples
construit de si grandes villes
attendons que ce mal meure
restons dans nos maisons
et tous ensemble soyons victorieux

 

Héracléon de Géla (233 av. J C)

 

Mince, se dit-on (Per Bacco, littéralement « Par Bacchus »), mais ça parle de nous ! C'est exactement la situation où nous sommes. Le confinement que nous vivons. En Sicile (où se trouve Géla, non loin d'Agrigente) et dans toute l'Italie. Et dans le monde entier. Et on se ressert un verre de ce vin nouveau qui ne l'est pas vraiment. La preuve, ce poème écrit il y a si longtemps, et que l'on dirait d'hier. « Comme quoi», comme disent chez nous ceux qui partagent la lettre de la Marquise à sa fille, « on n' a rien inventé ». Si, justement! Quelqu'un a inventé cette lettre. Dans quelle intention, on le devine. Surtout ceux qui la partagent. Avec force commentaires dénonçant le Monarque. L'état policier. La dictature en marche.

Le projet de Marcello Troisi est autre, apparemment, mais le résultat est le même. Le poème se répand comme le virus, comme la lettre. Ils se propagent « comme un feu de bois sec ».

Le plus surprenant, ce n'est pas qu'ils apparaissent à quelques jours de distance, et dans les mêmes circonstances. Qu'ils traduisent notre sidération, notre effroi devant un virus qu'on n'avait pas vu venir, et contre lequel on a si peu d'armes. Les causes nous échappent : c'est donc qu'elles sont secrètes. Qu'on nous les cache. Ainsi raisonnent les complotistes. Ils s'en donnent à cœur joie, quand éclate ce qu'on n'avait pas prévu. Et qui nous laisse sans mots. Le nez collé aux chiffres. La lettre et le poème nous donnent les mots. La distance. Ils mettent en perspective. Ils contribuent à calmer les esprits, à faire retomber la pression. C'est l'occasion, sinon de relativiser, de dédramatiser, du moins de prendre un peu de hauteur. De penser la chose, fût-ce par procuration. Peut-être même de se rassurer. On se sent moins seul. Moins vulnérable. Il a bien fallu que certains en réchappent, pour que nous puissions aujourd'hui les lire. Ce qui ne met pas fin aux délires conspirationnistes, au contraire. Lisez bien la lettre. Voyez notre Monarque. Ce qu'il fait de notre liberté. Voyez comment l'élite sauve sa peau, tandis que le peuple souffre. Rien de nouveau sous le soleil. Le peuple, on sait quel sort on lui réserve, quel vaccin on veut lui injecter, quelle nanopuce avec les sels d'aluminium afin de le contrôler. Voilà l'explication. Il n'y en a pas d'autre.

Le plus étonnant, c'est qu'il faille en passer par là pour affronter le réel, l'admettre comme tel, qu'il faille recourir à une lettre et à un poème inventés (et à un auteur fictif) pour comprendre quelque chose à ce qui nous tombe dessus, et d'abord pour en accepter, en reconnaître la réalité. Ce Covid 19 n'est pas une invention, contrairement à ce que voudraient nous faire croire les partisans de Trump et de Bolsonaro. Pour qui c'est un fake, le vrai fake. Créé dans le seul but d' abattre leur champion. On a là un semblant de rationalité, des évènements qui se répètent, à des siècles de distance, dans lesquels on verra, si ce n'est pas un pur miracle -un « fléau », un châtiment divin-, un instrument entre les mains du pouvoir, le moyen de mettre fin aux mouvements qui le menaçaient. En nous imposant ce confinement insupportable. En nous empêchant de vivre. C'est bien ce que dit la lettre de la Marquise à sa fille.

Même s'il évoque dans les premiers vers le confinement, l'obligation où nous sommes de rester chez nous, le poème d'Héracléon de Géla est plus conforme au discours officiel, surtout à la fin avec les appels à l'unité. Avec le tutto andrà bene des balcons. Il réveille la fibre patriotique, nationaliste même, en rappelant la grandeur de la Rome antique, la fierté et la bravoure passées.

Ce qu'ignore totalement la lettre de la Marquise, qui appuie sur nos divisions et cible gentiment les élites.

D'un côté (chez ceux qui partagent la lettre), le Monarque, Macron, objet de toutes les haines, et pas seulement populistes. De l'autre une Italie qui, si elle a la patience, si elle sait se réunir, parviendra à vaincre le mal.

On comprend mieux pourquoi un homme politique comme Luca Zaia, membre de la Ligue du Nord et président de la région de Vénétie, a pu tomber dans le panneau. Lire le 31 mars, lors de sa conférence de presse, le beau poème d'Héracléon de Géla. Un poème et un poète qui sont pure invention.

Mais il n'est pas le seul. Des professeurs d'université tout ce qu'il y a de plus sérieux (en apparence?) l'ont imité. Restituant du poème la version grecque, disputant de la langue et de la métrique originelles, mettant en place les premiers apparats critiques, fournissant aux curieux les instruments d'une véritable exégèse. D'une œuvre et d'un auteur qui n'ont jamais existé !


Merci à Michele Porcaro

et à ANTICAE VIAE.
 


 

Jean-Auguste-Dominique Ingres, L'Apothéose d'Homère, dit aussi Homère déïfié, toile exposée au musée du Louvre  et datée de 1827.

Jean-Auguste-Dominique Ingres, L'Apothéose d'Homère, dit aussi Homère déïfié, toile exposée au musée du Louvre et datée de 1827.

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14 mai 2020 4 14 /05 /mai /2020 11:18
SÈVRE, EAUX FORTES

 

Des cours d'eau peu considérables (un titre et un auteur, Jean-Loup Trassard, que Vincent Dutois affectionne), la Sèvre n'est pas le moindre. C'est, au sens strict, un fleuve. Un fleuve de 158,4 km. Difficile à situer, et charriant une histoire moins complexe que le Danube, la Sèvre Niortaise ne peut pas prétendre aux grandes fresques. En revanche, elle inspirera le graveur, et cela donnera 39 pages d'eaux fortes. Et de superbes repentirs.

Commençons par la source:

« L'hydrologie est formelle : ça naît à peu près ici, vers le bord inférieur gauche de la carte d'état-major. Une maçonnerie de pierres inégales enfonce un petit égout sommaire dans le talus. Conduite, l'eau utérine, épaisse et très froide, goutte dans une mare ancienne qui elle-même la verse dans une grande vasque calcaire, où elle décante et se nettoie à la lumière. Puis, d'un bec taillé elle repart au sous-sol, on la suit au trait de verdure mate appuyé qu'elle laisse dans les prés sales. Elle enjambe des haies par en dessous et aux intempéries de décembre soulève, comme à la force de l'épaule, une route secondaire qu'elle disloque. »

Sa source n'est finalement pas plus facile à trouver que celles du Danube en Forêt-Noire, un fleuve devenu roman, celui de la Mitteleuropa selon Claudio Magris, ou bien, si comme Emmanuel Ruben on choisit de le remonter à vélo depuis son delta, celui d'une Europe interdite aux migrants et ressemblant de plus en plus à Europa-Park.

Suivant sa pente (pas du tout nostalgique, on se demande bien dans quelle patrie on pourrait retourner), Vincent Dutois a choisi de descendre la Sèvre Niortaise jusqu'à la baie de l'Aiguillon qui est là mais sans son nom. Comme Exoudun, Saint-Maixent, Niort ou Marans que l'on reconnaît au passage. Ou les écluses du Brault. Où l'on voit parfaitement, malgré l'absence d'effets de réel, ou grâce à elle, dans quoi elle se jette, dans quel rien:

« Ce rien, mal dessiné par un amateur, ou par un esclave têtu, désignait une sorte de bout du monde qui avait, par imitation avec le ciel, l'allure d'une constellation, d'une mer intérieure dans une mer sans fin. C'était un rien qui durait depuis longtemps. Quelques hommes hardis sautaient sur le dos de monstres marins, qui pullulaient, pour atteindre après après une série de bonds des îles imprécises. Là, devenus fous, ils taillaient des mégalithes. »

Tel est le poème de la mer dans quoi il se baigne, à la fin. Ce Bateau qui ne dit jamais je et qui est si peu ivre. Les voyages en extase, le sentiment océanique, ce n'est pas pour lui. Lui, il suit sa pente qui est aussi celle du fleuve, très faible, avec des biefs qui offrent à l'aquafortiste l'occasion d'exercer ses talents. Et au lecteur que nous sommes cela à cueillir :

« Chacun sait où les collines déposent le jeune fleuve : plus bas. Dans un évier de roches coupantes, sur lesquelles des fougères, des mousses et des grandes plantes à couronnes, volutes et cols évasés, asphodèles et sureaux, ronces, épines, accrochent le décor rugueux d'une région intérieure où l'église aussi bien que la police ont toujours rechigné à crapahuter, à évangéliser, à même afficher les lois et les décrets. »

Le décor est planté, mais l'idylle dans quoi on aimerait s'installer, à quoi on voudrait au moins s'attarder, devient une succession de tableautins écrits à l'aide d'un mordant qui est ici l'ironie. Comme si l'artiste voulait nous montrer, avec ces trois « Parques au lavoir », ces « quatre frères tous-pareils », et la « gardienne de la source », que « ce pays a le goût de la fée et du qu'en dira-t-on. » Comme s'il fallait désenchanter le paysage aussitôt qu'il apparaît. L'endroit, tout en prés sales, ne serait donc pas venimeux qu'aux arbres.

L'eau est trop placide (elle « descend par l'est »), elle n'est pas assez noire pour faire de la Sèvre un fleuve des enfers. C'est, comme dirait Mallarmé dans le Tombeau de Verlaine (Verlaine caché dans l'herbe), « un peu profond ruisseau ». Qui cascade gentiment, comme le Styx en Achaïe, dans le Péloponnèse, et où il fait bon, quand on a bien marché, se tremper les pieds.

La Sèvre que nous découvrons ici (décachons serait le mot juste, mais tout le monde n'entend pas notre patois) invite à d'autres plaisirs. Celui de la réflexion, d'une véritable réflexion, comme l'exige la gravure à l'eau-forte. Qui privilégie, Vincent Dutois le rappelle avec son livre, la lenteur, le repentir : une élaboration en plusieurs temps.

 

Vincent Dutois, SÈVRE, EAUX FORTES , Le Réalgar, mars 2020, 4,50 € .

Photos Vincent Dutois

Photos Vincent Dutois

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25 avril 2020 6 25 /04 /avril /2020 10:19

     Le mot lui revient au moment de se coucher, de regagner son lit : sa beduque.

     C'est, m'explique-t-elle en disposant ses oreillers, en s'installant pour lire comme elle fait chaque soir le Journal de Kafka, un lit. Un lit qui serait, s'il fallait absolument le situer, coincé dans la cuisine. Et, pour que je comprenne mieux, bien que je connaisse la cuisine en question, la petite pièce qui tenait lieu de cuisine (avec la table et le buffet en formica), mais aussi de salle de bains (avec l'évier) et de chambre à coucher (avec la beduque comme encastrée à droite), pour que je me la représente, elle fait, avec son bras, celui sans attelle, le geste de tirer un lit. Un lit escamotable qu'elle s'efforce, sans doute parce que sa main gauche, la seule qu'elle a de libre, n'a pas assez de force, de rendre visible avec cette beduque sortie du mur, d'un patois connu d'elle seule et dont je n'ai trouvé aucune trace. Bien que je me sois empressé, avant de rejoindre ma chambre, de consulter tous les dictionnaires du parlanjhe disponibles sur Internet. Ce mot qui lui revenait au moment de se coucher, dont elle me disait en riant qu'il remontait à la nuit des temps, n'était apparemment pas du poitevin-saintongeais, mais du patois maternel. Une énvenciun. Une invention, comme ce Bois de Binel où, quand tout se débine dans la maison, on est rendu.

     Je ne me suis pourtant pas avoué vaincu. Je ne pouvais pas accepter l'idée que cette beduque était un hapax. Un one shot. Bien qu'il ressemble, quand elle le traduit en gestes, quand elle me le met sous les yeux, à un lit mural, à un lit escamotable, ce mot n'était pas une onomatopée. Il ne surgissait pas de nulle part. Du chapeau d'un magicien. Venait-il de l'anglais, d'un bed qui serait devenu, à force, à force de dormir dedans, cette pauvre beduque qui occupait un coin de la cuisine ? Reléguée dans ce qui ressemblait davantage à un placard qu'à une chambre. D'où le fait qu'il apparaît, quand il surgit dans la conversation, au moment de se coucher, comme un petit lit. Un lit d'enfant. Un lit où elle dormirait pour la première fois. Enfin. D'où le sourire que je lui vois. Un sourire qui m'accompagne toute la nuit. Qui suit l'archéologue dans ses fouilles. Avec toute l'indulgence dont je la sais capable. Et la bienveillance à quoi nous sommes tous plus ou moins tenus, depuis le confinement. Quel est ce fantôme appelé beduque ? Qu'est-ce qui apparaît soudain sous la tapisserie ou derrière le mur ? Quel symptôme, et de quoi ? Ce sont les questions que je me posais, cette nuit. Qui me tinrent éveillé.

     Je n'ai pas trouvé la réponse. L'énigme reste entière. Elle m'occupera longtemps, je le crains. Je l'espère.

Beduque
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17 mars 2020 2 17 /03 /mars /2020 09:50

Celui qui nous dépasse tandis que nous marchons, comme tant d'autres ce beau dimanche et avant le confinement annoncé, a aussi un virus d'avance.

Pendant que nous nous focalisons sur le coronavirus, explique-t-il d'un ton docte à sa compagne, le permafrost est en train de fondre, et il ne lui raconte pas ce qui nous attend.

Je m'écarte, poliment mais prestement (« geste barrière » élémentaire), et si je l'entends évoquer au passage la grippe espagnole, je ne saurai jamais quels autres virus il faut redouter.

De lui, finalement, je ne retiendrai que la main protectrice qu'il posait sur l'épaule de sa compagne, et la question que ce geste fit naître.

Réveilla, devrais-je dire. Car nous ne marchions pas seulement au bord de la mer, en suivant la falaise et, autant que possible, la « distanciation sociale », nous longions également la villa, la villa gallo-romaine qui est là et dont on retrouve, quand on laisse courir son chien, des vestiges : des morceaux de tuiles (à rebord), des fragments de sigillée ou de poterie commune, une meule, une anse d'amphore, et surtout des coquilles, beaucoup de coquilles, car il y avait des cuves, peut-être une usine à garum comme à Douarnenez. Et la question que la main posée sur l'épaule exhumait était celle-ci :

Sur les stèles funéraires figurant des époux, n'est-ce pas la femme (placée généralement à sa droite) qui passe son bras sur les épaules de son mari ?

Cette question, je ne l'ai pas posée à celui qui me dépassait, qui nous dépassait tous, avec sa science. Je n'ai pas eu la présence d'esprit, trouvé la répartie, et je le regrette. Je retournerais bien sur le terrain, dans l'espoir de le rencontrer de nouveau, de lui clouer le bec, à ce sale type, mais nous sommes désormais confinés. Minables prisonniers d'un minable virus. Minus parmi les minus.

Le seul espoir qui me reste est qu'il lise ce texte. Que contraint comme nous le sommes tous de sortir en restant devant notre écran, il tombe par hasard sur mon blog et lise ces lignes.

Et se reconnaisse.

 

Permafrost
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16 mars 2020 1 16 /03 /mars /2020 06:42
ALBASSER

Longtemps j'ai pensé que ce nom s'écrivait Albacer, qu'il fallait chercher du côté de l'Espagne, y voir un mot d'origine arabe, avec l'article défini Al, un nom de lieu comme Albacete ou Albarracin.

Or, si j'en crois Geneanet, l'origine de ce nom est à chercher en Alsace, à Ebermunster, Ebersheim, Richwiller, etc. Ce patronyme proviendrait de l'agglutination des mots ald buessen qui signifient « celui qui répare les vieux trous, le rétameur ». Ce nom précise le métier ancestral, et aussi, serais-je tenté d'ajouter, moi qui connais un peu l'artiste, l'artiste singulier qu'il est, son activité principale maintenant qu'il est en retraite. Cette façon bien à lui de récupérer tout ce qui peut servir de support, carton déplié, emballage de chocolat (Lindt), de lui redonner vie, une autre vie. De suivre les pointillés pour mieux déborder. De passer et repasser sur la ligne jusqu’à ce qu’elle disparaisse. Et avec elle la frontière. Entre dedans et dehors. Entre le même et l’autre. Quand il ne l'efface pas, il la déplace. Pierre Albasser vous fabrique comme personne un horizon. Aujourd'hui, il est bleu. Qui peut dire ce qu'il sera demain ?

Avec lui, c'est toujours un peu la fête des binômes.

Je ne parle pas du couple qu'il forme avec celle qu'il appelle l'archiviste. Qui l'est, et qui est plus que cela. Gudrun met en scène les œuvres de Pierre, elle les photographie, mais elle crée aussi, sous le nom de GEHA, et ses photos, ses gravures font une oeuvre. Ses enveloppes aussi. Certaines provenant de papiers déchirés qu'elle recompose. Sans se demander si c'est du mail art ou de l'art postal, de l'art posté ou de l'art timbré.

Je pense à un autre duo. Au flâneur et au chiffonnier, comme les voit Walter Benjamin. Le flâneur regarde vers les étoiles, le chiffonnier les haillons. Le flâneur est désordonné, impulsif, ambigu. Le chiffonnier méthodique, dans sa collecte des guenilles. Réfléchi, implacable. Il veut mettre de l'ordre dans sa hotte, donner un nouvel usage aux rebuts de la société. Tout les oppose, et tout les rapproche. Le flâneur et le chiffonnier, ici, sont des jumeaux. De vrais faux jumeaux.

Les occasions, Pierre Albasser ne va pas les chercher dans les marchés aux puces. Il ne fait pas les brocantes, ni les vide-greniers. S'il chine, c'est chez lui.

D'aucuns prétendent qu'il confère une utilité nouvelle à tout ce qui ne sert plus. Voyez comme il ramasse vos rêves brisés, disent-ils, comme il raccommode la porcelaine. Comme il ravaude votre ferblanterie, quelle poésie il y met. Voyez comment il collectionne. Selon un ordre qui subvertit le fétichisme de la valeur d'échange.

Je leur réponds qu'il ne recycle que des emballages de leur consommation personnelle, produits alimentaires ou boîtes de médicaments: Pierre Albasser n'est pas Gaston Chaissac!

Il y a aussi de l'elfe dans ce nom, alp en vieux haut-allemand. Alp ou alb désigne traditionnellement un incube, un démon nocturne provoquant le cauchemar (qui se dit Alptraum ou Albtraum: « rêve d'elfe »). Le nom allemand Alberich vient de là, « le roi des Elfes », d'où les prénoms et noms français Albéric, Aubry, Auberon.

Vous connaissez mieux Pierre Albasser, maintenant. Vous savez, par son œuvre quand il la partage, un peu chaque jour, quel homme facétieux il est. Vous pouvez donc remballer vos faitouts, vos bassines, vos brocs, vos poêles, vos casseroles, vos chaudrons de cuivre pour les confitures. Vos cuillères et vos fourchettes. N'attendez pas du rétameur des miracles. Qu'il fasse disparaître vos taches de rouille. Vos vieux trous. Les trous, si vous regardez bien, sont présents dans son oeuvre.

Je dirais même qu'elle en est pleine.

 

 

ALBASSER
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3 février 2020 1 03 /02 /février /2020 10:15
GRUAUD LAROSE

Il me fallait un rosier. De toute urgence. Un rosier qui fasse des roses pâles, très anciennes et très odorantes. Vous avez ça ? Genre Pierre de Ronsard, vous voyez, ma voisine en a un en pot, elle en est très contente. C'est un rosier grimpant, m'explique le pépiniériste. C'est ce que vous voulez ? Le mettre en pot, oui, dans un grand pot, un très grand pot, une très belle poterie, très romaine vous voyez. Mais je ne le veux pas grimpant. C'est pour ma terrasse. J'ai ce qu'il vous faut, me répond-il, et il me tend un Gruaud Larose.

Moi, j'avoue, je ne suis pas emballé. Je n'aime pas ce nom. Un nom dont je dirais si j'osais qu'il ne sent pas bon. Mais je n'ose pas, et plutôt que de lui dire que j'aurais du mal à vivre à côté d'un Gruaud Larose, à partager mon intimité avec un nom comme ça, qui évoque la bouillie qu'on voulait me faire avaler dans mon enfance, d'où mon aversion pour les flocons d'avoine au petit déjeuner, même en Écosse où un scottish breakfast pourtant ne me fait pas peur, avec sa tranche de haggis, d'où mon refus de manger ces préparations à base de blé ou d'orge perlé que parfois on me sert, j'accueille sans enthousiasme le Rosier à grandes fleurs qu'il me tend.

D'abord je devrais préciser que je compte l'installer sur la terrasse mais à côté de ma chambre, au pied de mon lit, mais ce serait rentrer dans les détails et lui raconter ma vie. Parfaitement indécent. Il me faudrait ajouter qu'un mur seulement me séparerait de lui, un mur de parpaings, ce qui est peu. Que si je l'installe là, c'est pour profiter du spectacle qu'il m'offre chaque matin quand j'ouvre la porte-fenêtre, les volets, pour que son parfum délicat me caresse au réveil, me mette de bonne humeur. Mon rêve n'est pas de me retrouver nez à nez avec un Gruaud Larose. De vivre dans une telle promiscuité. Est-ce qu'il comprendrait ça, mon pépiniériste ? Est-ce qu'il m'accorderait un tout petit peu de son précieux temps? Est-ce qu'il me prêterait une oreille attentive, une seule ? Il a autre chose à faire un samedi après-midi. D'autres clients à renseigner. D'autres demandes incongrues à satisfaire. Il n'a pas le temps de m'écouter. Ou il n'en a rien à foutre. Un rosier à 14,80 euros, on ne va quand même pas y passer la journée. Je préfère me taire et payer. Par carte. Un Gruaud Larose et un sac de terreau (universel), ça fait 23,60 EUR, ce n'est quand même pas la mer à boire.

Certes, j'aurais préféré une Cuisse-de-Nymphe, mais il ne m'en a pas proposé. Ou je n'ai pas été assez clair dans ma demande. Je l'aurais précisée, je n'aurais peut-être pas été mieux entendu. Que peut-on espérer de quelqu'un qui n'a pas lu Colette, qui n'a rien de mieux à me proposer, pour mon jardin, qu'un Gruaud Larose ?

Un Gruaud Larose que j'ai installé, bien obligé, dans son pot. Un pot bleu, sur la terrasse orangée, avec une Cuisse-de-Nymphe, ça aurait une autre gueule. On penserait au Jardin Majorelle, au Maroc où a voyagé Colette. On voyagerait avec. Et avec mon jardin où il y a déjà des lavandes, un cyprès, un palmier, un olivier, un figuier, un buddléia. Où il y a désormais, qui fait tache dans le tableau, dans ce tableau que je voulais provençal, un Gruaud Larose !

La cohabitation sera certainement difficile, au début, mais nous nous ferons l'un à l'autre. Nous apprendrons à nous connaître. Nous nous apprivoiserons. Quand il embaumera comme je l'espère, je le regarderai autrement. Comme un ami de longue date. Comme le coq que je prenais plaisir à saluer, dans mon jardin en Tunisie. Ce rosier à grandes fleurs me rappellera Aïn Draham. Il me fera voyager. Retrouver mon unité perdue.

Car ce nom, quoi que je dise, ne m'est pas complètement étranger. Je crois l'avoir déjà lu. Sur un bouchon. Ramassé sur une plage de l'île de Ré. La plage de l'Aile du Peu. Les Portes-en-Ré, c'est le bout de l'île. L'endroit le plus cher. La preuve, ce bouchon. Ce Château Gruaud Larose. Je m'étais fait cette remarque idiote. Qu'un pique-nique, chez les riches, c'était ça : une bouteille de Château Gruaud Larose. Que l'on cuvait tranquillement à l'ombre, dans le joli bois de Trousse-Chemise.

C'est une autre chanson. Cela change tout. Mon Gruaud Larose n'est pas en boutons que déjà un parfum envahit ma chambre. Celui des mimosas que j'étais allé voir ce jour-là (il y a quinze jours), respirer devrais-je dire. J'en avais marre de la pluie, et c'était un beau dimanche de janvier. Un dimanche à mimosas. Et à bouchons sur la plage. Sur la plage de l'Aile du Peu.

Mon jardin a tout de suite une autre allure. Avec son rosier qui buissonne à grandes fleurs, ses grandes fleurs doubles très charnues, d'un coloris blanc crème au cœur rosé et dégageant un parfum puissant.

GRUAUD LAROSE
GRUAUD LAROSE
GRUAUD LAROSE
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2 février 2020 7 02 /02 /février /2020 11:33

Peut-on sortir ses plantes d'intérieur ? Doit-on leur parler ? Leur parler pour les rassurer ? Leur chanter quelque chose ? Quelque chose de doux ? Quelque chose qui leur rappelle l'éponge que j'ai l'habitude de passer sur les deux faces des feuilles de mon ficus. Sans les détremper. Les plantes à feuilles larges apprécient : philodendron, caoutchouc, croton. Miss Iceton appréciera. Les chansons douces, les paroles caressantes, pensez-vous que cela rendra la transition moins brutale ? Qu'elles reconnaîtront ma voix ? Qu'elles me reconnaîtront à ma voix ? Que puisque je leur dis bonjour à chacune quand je rentre dans la pièce -j'allais dire dans leur chambre-, je me dois de glisser à chacune un petit mot quand je les sors ? Sinon elles ne comprendraient pas. Le doute s'insinuerait en elle. La crainte. On ne sait pas ce que la crainte peut faire chez une plante. Sur elle. Il y a des effets inattendus que je préfère ne pas voir. Ni évoquer. Les évoquer, ce serait les provoquer. On ne m'enlèvera pas cette idée de la tête. Je ne garderai donc que le positif. Je trouverai bien une comptine pour les rassurer. Pour atténuer le choc. Pas le choc thermique, je choisirai une journée sereine, ni trop froide ni trop chaude, une température qui ne les dépayse pas. Je veux qu'elles se sentent aussi chez elles dans ma cour ou sur mon balcon. Sur ma terrasse si j'ai la chance d'en avoir une. Je veux partager cette chance avec elles. Qu'elles goûtent mon bonheur. Un bonheur qu'elles n'ont pas moins mérité que moi, tant elles contribuent, par leur silence, par leur simple présence à mon succès. Si je suis équanime, si c'est cela que l'on récompense par des primes, des promotions, c'est d'abord parce que mes plantes sont d'humeur égale. Elles seraient versatiles, mes collègues se plaindraient à mon chef et ils auraient raison, on sanctionnerait comme il faut mes brusques sautes d'humeur. On me pousserait plus ou moins gentiment vers la sortie. Là, si je leur fais prendre l'air, c'est pour les remercier. Pour qu'elles savourent une victoire qui est d'abord la leur. Comment leur exprimer ma gratitude ? En quelle langue puis-je les remercier ? Quelle musique faut-il choisir ? Existe-t-il des types de musiques, des airs qu'un pot affectionne et l'autre pas ? Fussent-ils de la même espèce. Faut-il tenir compte du moment? Du lieu ? Si je l'expose sur mon balcon, sur ma terrasse si j'ai la chance d'en avoir une, ou dans la cour. En quelle langue puis-je m'adresser au yucca ? Dois-je lui parler en yucca ? Et si je ne le connais pas ?! Dois-je rassurer l'orchidée quand je lui donne son bain hebdomadaire ? Et elles, que nous disent-elles, les plantes ? S'il est vrai qu'elles parlent. Quel idiome emploient-elles ? Est-ce que cela dépend, là aussi, de la personne à qui elles s'adressent ? Du lieu, du moment? De leur humeur ? Se peut-il qu'elles en changent, qu'en changeant de séjour elles changent d'humeur ? Qu'une soudaine exposition au soleil, sans préparation, explique cette humeur sombre ? Ou que cela vienne de moi, de la culpabilité qui est la mienne quand je songe à ce que je leur impose en les déplaçant? Sont-elles capables d'empathie ? Sont-elles comme on dit des éponges ? Absorbent-elles mes angoisses ? Mon horreur du changement ? Sont-elles devenues à mon contact casanières ? Est-ce que je leur communique mon stress ? Et elles, qu'est-ce qu'elles me transmettent ? Faut-il que je leur montre que je ne suis pas sourd ? Sourd comme un pot ! Faut-il que je les écoute mieux ? Que je sois dans l'écoute ? Dans l'écoute flottante. Faut-il que je les laisse venir ? Que je leur laisse le temps, la liberté de dire ce qui les chagrine et risque, si je n'entends pas leurs demandes, ou si je les sollicite trop, de devenir oppressant ? D'augmenter leur souffrance ? Car elles souffrent, c'est évident. Mais de quoi souffrent-elles ? Peut-on parler d'un syndrome d'abandon ? En parler avec elles ? Comment leur expliquer que si je les sors c'est pour leur bien, et non pour me débarrasser d'elles ? Pour qu'elles prennent un peu l'air, et la pluie qui ce matin est un doux crachin, qui leur fera l'effet d'un brumisateur. Ma phalaenopsis devrait aimer ça. J'ai lu que les orchidées vivaient le plus souvent en haut des arbres. Accrochées en haut des arbres, j'ai du mal à me les représenter, les pauvres. Je les vois mieux sur les flancs des rochers. Où on n'est pas non plus à l'abri du vertige. Mais je ne veux pas leur donner mon vertige. Si elles se sentent bien en hauteur dans les arbres, sur les flancs des rochers, c'est le principal. Les racines de l’orchidée étant conçues pour brasser l’humidité de l’air, le temps qu'il fait aujourd'hui, ce doux crachin devrait leur plaire. Qu'en pensez-vous ? Et elles, qu'en pensent-elles ? En parlent-elles entre elles ? Dès que j'ai le dos tourné. Ont-elles ce pouvoir qu'on prête de plus en plus aux arbres ? Est-ce que ça discute sur mon balcon, dans ma cour autant qu'en forêt ? Ressentent-elles la douleur de celle à qui une main malhabile, pas vraiment verte, a infligé cette coupe ? Peut-on imaginer une taille plus sévère ? L'humiliation de celle qui ne sait plus où se mettre ? Qui raserait les murs, si elle pouvait marcher. Et elle pouvait marcher. Elle marchait, avant. Ma forêt qu'il a transformée, l'abruti, en têtard, en bonsaï. Le voisin maladroit ou plutôt malveillant. Elle crierait sa colère, ma pauvre forêt, si elle avait la force. Mais elle l'a peut-être. Peut-être est-ce moi qui ne l'entend pas. Occupé que je suis, trop occupé de moi. M'en veut-elle, alors que je n'y suis pour rien ? Que c'est le résultat d'une initiative intempestive ? Dois-je me reprocher d'avoir confié mes plantes une semaine au voisin ? D'avoir pris une semaine de vacances. La semaine de congé que j'avais posée. Dois-je avouer ma faute ? Leur expliquer que je n'avais pas le choix ? Ni de la date, ni de la poser. Je devais partir. Laisser mes plantes. Cette perspective m'étant insupportable, j'avais opté pour un court séjour. Le plus court possible. Le moins loin. Afin d'être là, dans les meilleurs délais. En cas d'urgence. Et, pour partir tranquille, quoique légèrement inquiet, pour que cette légère inquiétude ne se transforme pas très vite en crises d'angoisse, en attaques de panique, pour que la mauvaise conscience, les remords ne m'étouffent pas, j'avais demandé à un voisin. Pas au premier venu, pas à n'importe qui, mais à celui qui me paraissait le plus fiable. Bien que je le connaisse très peu, que nous nous soyons seulement salués en quittant l'immeuble, c'était arrivé deux ou trois fois, je lui avais demandé de jeter un coup d'œil à mes plantes, en mon absence, et si nécessaire de les arroser. J'avais bien précisé si nécessaire. Et que mes orchidées avaient pris leur bain hebdomadaire. Que les autres plantes n'avaient besoin de rien. Que d'éviter une exposition au soleil. Dans la cour de l'immeuble où je les avais installées, le plus confortablement possible, elles ne risquaient rien. Le soleil ne ferait que les effleurer. Les caresser de ses rayons. Je ne lui avais en aucun cas demandé de couper les branches mortes, ce qu'il a pourtant fait. Avec le triste résultat qu'on sait. Et des plantes qui me font la gueule, visiblement, elles n'ont pas du tout apprécié. Elles ne sont pas disposées à me pardonner. Que dois-je faire pour regagner leur confiance ? Dois-je leur dire la vérité ? Même si elle fait mal ? Même si c'est ajouter à leurs blessures? Dois-je leur raconter les messages alarmistes que laissait sur mon portable le voisin ? Cette question à laquelle je n'ai pas répondu : Votre yucca ressemble à un saule pleureur. Que dois-je faire ? Aurais-je dû répondre ? Aurais-je pu arrêter la mécanique infernale ? L'empêcher ? Et comment rattraper mon erreur ? Je suis prêt à faire amende honorable, le premier pas, mais est-ce sans risque ? Ne vont-elles pas m'en vouloir davantage, penser qu'en m'excusant ainsi je m'accuse ? Me regarder comme un coupable ? Comme l'unique coupable ?

 

 

Quelques questions que je me pose
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1 février 2020 6 01 /02 /février /2020 08:27

La communication non verbale, il s'y intéressait, bien obligé. Non pas pour se motiver, pour suivre les conseils du coach, mais dans un autre cadre que l'entreprise. Qui avait aussi ses contraintes.

Celle que venait de préciser l'intervenant -un écrivain qui s'était fait un nom dans les ateliers d'écriture- consistait à choisir une « expression du visage, posture ou attitude gestuelle » et à la lire. Au propre, à la fin et à haute voix, devant les autres, comme c'est la règle. Et au figuré, en écrivant son texte, en lisant la posture ou le geste : en tâchant de l'interpréter. De préférence une, poursuivait l'intervenant, qui ne se laisse pas facilement décoder. Une qui pose problème, « suffisamment ambiguë pour nourrir votre texte ».

L'expression était elle-même ambiguë, mais ce n'est pas ce qui l'a arrêté. Celui qui m'a raconté sa séance. Ce n'est pas non plus ce qui lui a donné l'idée du texte qu'il m'a confié et que je vais reproduire. Non, ce qui l'a inspiré, lui qui cherchait en vain dans ses souvenirs une posture ou un geste, c'est l'intervenant lui-même. Quand, la consigne donnée, et assez précisée, il se crut autorisé à quitter son bureau -celui du professeur dont il occupait la place- pour se dégourdir les jambes et marcher un peu. Pendant que les participants cherchaient leur inspiration dans leurs souvenirs ou en regardant l'écrivain marcher. Les mains dans le dos.

Les mains derrière le dos. C'est le titre qu'il avait donné à son texte, la posture ou le geste qu'il avait traité. Celui qui m'a raconté sa séance. Qui m'a fait lire son texte. Le texte que voici.

« Les mains dans le dos, comme un prisonnier. Ou comme un maître d'école pendant la dictée. Il faudrait savoir. Pouvoir lire les gestes, les attitudes. Les lire sans se tromper. Ne pas les interpréter selon ses propres codes, suivant le moment, ne pas projeter sur cet homme qui ne m'a rien demandé mes angoisses ou ma mauvaise humeur. Je n'aime pas les bras derrière le dos, c'est entendu, mais je serais bien en peine de dire pourquoi. Il faudrait d'abord que je sache ce qu'ils proclament. S'il se sent supérieur à moi, celui qui se promène ainsi tandis que j'écris, ou s'il me signifie qu'il est mon esclave. Il faudrait le lui demander. Mais dans une salle de classe, ce n'est pas l'élève qui interroge. Il s'interroge, et il écrit. Suivant la consigne. Je me sentais plutôt bien à l'école, écrit-il, je ne l'ai jamais vue comme une prison. Je n'ai jamais eu à souffrir de mes instituteurs, même pendant les dictées quotidiennes. Je ne les redoutais pas, je ne craignais pas un zéro, les coups de règle sur les doigts, les oreilles tirées, ou les petits cheveux autour. J'étais un élève docile, qui ne posait pas de problème et qui ne se faisait pas remarquer. Ce n'était jamais moi qu'il visait, le maître, avec la craie ou un porte-plume. Jamais moi qu'il mettait à genou devant la classe, les bras en croix, un dictionnaire dans chaque main. Jamais moi qu'il obligeait à faire l'âne, à braire « Je suis un âne donnez-moi du foin ! ». Jusqu'à ce qu'il lui dise Stop ! Jamais moi qu'il poursuivait entre les tables, à quatre pattes, qu'il rattrapait par le col. Moi j'étais bon en orthographe, et je savais mes leçons. Mes récitations. Je les disais les mains derrière le dos. Et fixant le bout de mes chaussures. »

Les mains derrière le dos
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