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27 mai 2019 1 27 /05 /mai /2019 05:31

Le 20 mai 2019, Cyril Anton partageait sur son mur cette citation : « Les gens qui dorment mal apparaissent toujours plus ou moins coupables : que font-ils ? Ils rendent la nuit présente. »

Maurice Blanchot. L'espace littéraire

J'essaie de comprendre cette phrase. Leur faute consiste-t-elle à rendre la nuit présente ? Est-ce cela qu'ils paient avec leurs insomnies ? De quoi leurs nuits blanches sont-elles la conséquence ? De quel péché dont l'origine se perd dans ce que Buffon appelle « le sombre abîme du temps » ? Par quoi certains archéologues désignent ces temps obscurs d'avant l'histoire. Qui échappent à l'histoire, empêchent toute histoire. Faut-il remonter à notre préhistoire ?

S'ils apparaissent toujours plus ou moins coupables, c'est évidemment à ceux qui ont la chance de bien dormir. Qui n'ont pas l'occasion d'attendre le « choeur de l'aube », d'entendre le « non-chant des oiseaux ». Comme l'appelle Marielle Macé dans Nos cabanes (Verdier, mars 2019). Comme elle ne l'appelle pas. Comme elle voudrait au contraire le conjurer avec ses cabanes. Avec un poème enfin élargi. Et nos vies, libérées de tout ce qui contraint.

Ceux qui n'ont pas de problème de sommeil regardent d'un sale œil ceux qui leur cachent la vue avec leur silence. Un sang noir s'écoule de leurs rêves quand ils les racontent. S'écoule en abondance. Car ils les racontent. Avec tous les détails. Pour repousser le jour. L'instant du réveil. Ils couvrent ce silence qui guette leur réveil. Qui ne les loupera pas.

D'abord il convient de replacer la phrase dans son contexte. Dans L’Écriture du désastre. Après Auschwitz. Et avant ce réveil de la bête immonde à quoi nous assistons chaque matin. Qui fait nos matins de plus en plus bruns.

Cette citation de Maurice Blanchot, on la retrouve au seuil de Nocturne indien, d'Antonio Tabucchi. Un petit livre qui dit tout de la nuit. Ou presque. Paru en 1984, l'année choisie par Orwell pour situer sa dystopie (si c'en est une).

En 1984, il ne fera pas bon se réveiller. À quoi bon ouvrir l'oeil, si c'est pour découvrir un monde où, quel que soit le refuge que vous avez élu, « Big Brother vous regarde » ? Aucun Portugal ne vaudra jamais la nuit. Une nuit où dormir les yeux ouverts.

Car ce qu'écrit Blanchot, c'est cela, exactement :

« Dormir les yeux ouverts est une anomalie qui indique ce que la conscience commune n’approuve pas. Les gens qui dorment mal apparaissent toujours plus ou moins coupables : que font-ils ? Ils rendent la nuit présente. »

En 1984, l'Italie était celle, honnie, de Berlusconi. Que dirait Tabucchi s'il ouvrait l'oeil aujourd'hui, s'il découvrait un pays où 34% des électeurs (aux Européennes) ont voté pour la Ligue, applaudissent Salvini ?

Sans jouer les rabdomanti del pensiero, les « sourciers de la pensée », on peut répondre qu'il retournerait à la nuit. À la nuit sans sommeil.

 

Autre insomniaque, par nécessité et non par choix, Edmond Jabès. Il parle « du sommeil sur la cendre » (Le livre de Yukel), de ces jours qui ne sont qu'une nuit cachée. En chercher le sens est la tâche du poète. Il partage avec les siens « les mêmes nuits sans sommeil », « les mêmes cernes sous les yeux ». Jabès, cet « insomniaque du jour », est coupable, Coupable de penser. Coupable d’une conscience éveillant à la terrible réalité. Le Livre des Questions et L’Écriture du désastre rendent, chacun à sa manière, « la nuit présente»

 

Un silence de cendres, voilà comment une amie, dans son commentaire, parle du Silence. Je ne sais pas à quoi il peut ressembler, quel goût il aurait, mais je sais d'emblée que c'est ça.

S'il fallait le décrire, ce tableau de Monsù Desiderio, c'est l'expression qui me viendrait. Qui me reviendrait. Je ne saurais pas d'où elle surgirait, de quel lointain passé elle remonterait, mais je la reconnaîtrais immédiatement. Elle aurait la force, l'évidence des souvenirs.

 

Peut-on se souvenir de ce qui n'a pas eu lieu, pas encore ? C'est à cela que je vais tenter de répondre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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23 mai 2019 4 23 /05 /mai /2019 06:24

J'entends moins d'oiseaux. Le chant de l'alouette se fait de plus en plus rare, bientôt il aura disparu. Quand Dominique Visse et l'Ensemble Clément Janequin interpréteront Le chant des oyseaulx, on ne saura pas ce que l'art ici imite, à quel objet cela veut ressembler. On n'entendra rien à ces onomatopées, on n'y verra que du bruit.

Dans mes Soirées de musique ancienne -dans le beau poste à modulation de fréquence que mes parents s'étaient offert-, j'ai dû écouter Le chant de l'alouette, l'écouter religieusement et plonger avec lui, et grâce à l'oeil magique, ce petit trèfle vert, luminescent, qui indiquait l'accord parfait, dans une nuit quasi mystique.

Aujourd'hui, 23 mai 2019, je me suis réveillé une heure avant le lever du soleil, et j'ai tendu l'oreille.

Attendu en vain le chœur de l’aube, ce concert matinal où l'on retrouve d'abord, selon le programme qu'on distribuait à l'entrée de la nuit, le merle noir (Turdus merulus, le premier réveillé) et la grive musicienne (Turdus philomelos, celle qui normalement vous appelle Philippe, Philippe ? Où es-tu, où es-tu?).

Toujours suivant le programme, les passereaux sont de la fête. Le troglodyte mignon surnommé, à cause de son chant puissant, « la mitraillette ». Moins minuscule et plus mélodieux, le rouge-gorge familier.

Enfin, dans les espèces et les chants variés, il y a la fauvette à tête noire, reconnaissable à ce petit grésillement dans la voix qui fait tout son charme, même quand il interrompt votre rêve.

Les mésanges bleues et charbonnières, le pinson des arbres et le moineau domestique devaient se joindre au concert : je les attends encore.

Ils ont cessé de chanter, et le soleil n'est pas haut dans le ciel. Et l'été n'est pas arrivé.

Le silence s'est installé prématurément et pour toujours.

Heureusement, je ne suis plus là pour l'entendre.

 

 

Le silence, Monsù Desiderio.

Le silence, Monsù Desiderio.

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29 mars 2019 5 29 /03 /mars /2019 18:50
La surprise, c'est la poésie

Ce dieu qui n'est pas de bois (c'est le moins qu'on puisse dire !) n'en est pas moins ligneux. Le paysan, quand il veut protéger jardins et champs des maraudeurs et des oiseaux, assurer la fertilité de sa terre, choisit un figuier, un cyprès, un saule, un peuplier, un chêne ou un pommier. Un tronc, une branche qu’il dégrossit rapidement afin de lui donner un aspect vaguement humain, la forme d'un piquet phallique, d'un pieu fiché en terre. Priape est un « dieu fait sans art », pour parler comme Lucien (de Samosate).

Voici le décor planté. Et dans son potager, Diogène. Tel que le présente Louis Dubost. « Dès l'entrée du jardin et juste derrière l'épouvantail » (Prologue).

Si Priape est un dieu jeune, Diogène cultive les radis, les bettes -les jottes pour la tourte-, les mojettes -les haricots- « en vert ». Des choux, des poèmes, échenillés comme il faut. Il cultive aussi l'art d'être grand-père. Sept merlottes et merlots l'accompagnent dans ses tâches potagères. Sept, comme dans les contes, mais ils ne s'en laissent pas compter. Ils « sifflent et persiflent avec entrain dans les allées et les plates-bandes. » Ils ont l'idée, artistes en herbe, Arcimboldo sans le savoir, de « faire la tête de Papy avec les légumes de son jardin ».

Diogène déballe son jardin comme d'autres leur bibliothèque. Il a choisi, pour ranger ses poèmes, l'ordre alphabétique. C'est le jardin de A à Z. De À (« À propos de jardin [ ...] » à Zizanie (l'autre nom de l'ivraie).

Pourquoi l'ordre alphabétique ?

La réponse, elle est chez Alexandre Vialatte (cité en exergue):

« Il n'est rien de plus gracieux que l'ordre alphabétique.

L'ordre alphabétique, c'est le désordre.

Le désordre, c'est l'insolite.

L'insolite, c'est la surprise.

La surprise, c'est la poésie. »

 

 

C'est exactement cela.

 

Diogène ou la tête entre les genoux

Louis Dubost

La Mèche lente

février 2019

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28 mars 2019 4 28 /03 /mars /2019 08:14

À Enna et à Piazza Armerina, l'une des présences les plus réelles, les plus rassurantes, est le rite funéraire: tout un pullulement d'affiches mortuaires géantes et de magasins de pompes funèbres pour les rues du centre. Beaucoup de vieux, beaucoup d'affaires.

Les services funéraires seront inévitablement les derniers à quitter ces pays désormais perdus, dépeuplés.

Ici la mort triomphe, elle envahit tout, on ne la laisse pas, comme c'est le cas ailleurs, entre parenthèses; elle tapisse les murs; aucun lieu ne lui échappe, aucune pierre.
Enna et Piazza Armerina n'ont plus sens, villes rétrécies et closes. Ces temps n'en veulent plus, elles se préparent à être aspirées dans les enfers plutoniens. Même si Perséphone a tenté l'irruption dans les sphères célestes, Pluton détient le nombril de la terre et, sans répit, nettoie la peluche qui l'empoisonne, un peu plus bas, à Pergusa.
Dans les quelques mots des indigènes la fatigue et la mélancolie, le noir et le vertige. Gardiens de pierres destinées à tomber, l'une après l'autre.
Des endroits de l'autre monde, c'est vrai, d'une Sicile continentale, lombarde. Haute, inaccessible, boisée et verte. D'une rationalité froide qui se heurte à l'idiotie de l'homme quand il n'est plus un homme pour l'homme.
Ainsi la pierre, placée en 1960 sur la façade d'une maison morne et inhabitée, au terme de la montée qui conduit à la limite d'Enna, le Castello di Lombardia, à nous faire contemporains de Cicéron (qui semble avoir demeuré là, en 70 A. C., à l'époque du procès contre Verrès), et à sauver Enna du souffle qui la soulève, elle, cité d'une arrogante beauté. Oublieuse et altière.

 

Angelo Rendo

Traduit de l'italien par Denis Montebello

VERTIGINE E MALINCONIA

A Enna e a Piazza Armerina, una delle presenze più vere e rassicuranti è l'onoranza funebre: tutto un pullulare di manifesti mortuari giganti e di negozi di onoranze per le vie del centro. Molti vecchi, molti affari.
Gli addetti alle pompe funebri, inevitabilmente, saranno gli ultimi a lasciare questi paesi ormai persi, spopolati.

Qui la morte fa la sua bella figura, è invadente, non la si lascia tra parentesi, come altrove, e usualmente; i muri ne sono tappezzati; lei entra in ogni luogo, cova ogni pietra.

Enna e Piazza Armerina non hanno più senso, città incastellate e chiuse. Non servono a questi tempi, si preparano ad essere risucchiate negli inferi plutoniani. Per quanto Persefone abbia tentato l'irruzione nelle sfere celesti, Plutone detiene l'ombelico della terra e, senza requie, lo ripulisce della lanugine che lo attassa, lì, poco più in basso, a Pergusa.

Nelle poche parole degli indigeni la stanchezza e la malinconia, il buio e la vertigine. Guardiani di pietre destinate a crollare, una dopo l'altra.

Posti dell'altro mondo, è vero, di una Sicilia continentale, lombarda. Alta, irraggiungibile, boscosa e verdeggiante. Di una razionalità fredda che cozza contro l'idiozia di ogni uomo che non è più uomo per l'uomo.
Così, è la lapide - apposta nel 1960 sulla facciata di una tetra e disabitata casa, su per la salita che conduce al termine ultimo di Enna, il Castello di Lombardia - a farci contemporanei di Cicerone (che ivi sembra aver dimorato nel 70 a.C., ai tempi del processo contro Verre), e a riscattare Enna dal turbine che la fiata, lei, città di tracotante bellezza. Dimentica e altèra.

 

Texte et photos Angelo Rendo


 

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8 février 2019 5 08 /02 /février /2019 15:07
Nom de lieu

Je parle de Michel Houellebecq, le personnage de Florent-Claude Labrouste, son Adoré Floupette, celui dont le périple proustien commence et s'achève en Normandie, dans les noms de lieux.

S'il s'installe à Clécy, en Suisse normande, à Saint-Aubert-sur-Orne où la maison ressemble étrangement à celle de Clécy, s'il pose ses valises  « dans un village répondant au nom bizarre de Putanges », c'est pour se rapprocher de son ex, vétérinaire à Falaise.

Et quand ses pas le ramènent au lac de Rabodanges où elle habite, mais pas seule, on ne se demande pas si c'est elle qu'il cherchait ou Houellebecq, le toponyme dont le facétieux et cruel Florent-Claude Labrouste l'a affublé, le « ruisseau profond » fascine celui qui se retrouve ici, par le truchement du norrois qu'il entend dans son nom, transporté en Norvège.

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11 janvier 2019 5 11 /01 /janvier /2019 15:00

« Novembre, c'est un nom qui sent la vanille et les feux de brindilles, un poème de fin de saison. »

C'est aussi un livre, paru le 15 novembre 2018 aux éditions d'autre part (où Jean Prod'hom a publié, en 2014, le magnifique Tessons).

Un livre qui longe la vie, la prolonge, quand elle a la mauvaise idée de s'arrêter.

Un livre dont l'auteur se laisse guider par le hasard, où il obéit à son seul flair, et où il trouve ce qu'il cherche. Ou pas. Ou autre chose et qui fera son bonheur. Le nôtre. Car nous aimons comme lui la lecture (Jean-Christophe Bailly, Sebald, Thoreau, Rousseau, Walser). Et cueillir des tessons.

« J'ai ramassé au pied du mur, côté cimetière, un fond de pelle rongé par la rouille. J'avais appris qu'il n'était pas sans danger de vivre sans boîte à trésors, qu'il était imprudent de ne pas aménager un lieu qui rassemble les traces disparates de nos passages, petit autel portatif qui atteste que tout ne file pas entre nos doigts, brimborions qu'on aligne sur un rebord de fenêtre, bricoles, débris, lubies qu'on dépose sur une commode ou sur les rayons d'une bibliothèque. Ou même dans un jardin. »

Le livre que Jean Prod'hom a intitulé novembre répond à ce besoin : c'est un espace devenu lieu, par le miracle de la cueillette -de la lecture-, « un lieu qui rassemble les traces disparates de nos passages ». Ce n'est pas le Palais Idéal du Facteur Cheval, ni la Maison Picassiette, mais un « petit autel portatif », une façon de transporter ses pénates, à la manière de Charles-Albert Cingria, un autre Suisse errant, de les installer dans le provisoire, de s'établir dans le précaire.

Car si le tesson appelle la mosaïque, il la redoute aussi. Même quand elle représente un labyrinthe. Ce labyrinthe, loin de nous égarer, n'est « qu'une succession de quarts de tour, un chemin sans impasse ni bifurcation ». Et celui qui rêvait de se perdre se retrouve « dans l'unique couloir d'une prison ».

Ce labyrinthe (dont il ne reste qu'une moitié) est « entouré de murailles ponctuées de tours et de portes majestueuses. » Quant à la villa de Boscéaz (dont il ne subsiste aujourd'hui que des « maisonnettes de haute sécurité »), l'architecture de l'ensemble « se rapprochait étrangement de celle des Établissements pénitentiaires de la plaine de l'Orbe que j'apercevais en contrebas ». « Le régime actuel de détention dans le pénitencier ne devait d'ailleurs que peu différer de celui qui sévissait dans la villa à l'époque romaine. »

Voilà la prose quand elle oublie son étymologie et d'aller « droit devant ». Voilà le poème. Au sens large. L'élargissement dont parle Jean-Christophe Bailly : la dilatation de l'espace, et la libération. Pour les exclus, les mal-nés. Comme le Facteur Cheval ou Picassiette. Jean Prod'hom va glanant. Après les « pique-assiettes », et sans gêner le travail des archéologues. Quand il a mis la main sur un beau tesson, il écrit :

« Ce rescapé ne datait ni de l'âge du bronze ni de celui du fer, mais il constituait un vrai sauve-qui-peut-la-vie. Je l'ai glissé dans ma poche en guise de viatique. »

Mourir, fût-ce à Chantemerle, n'est pas une bonne idée. Même si c'est pour renaître dans les mots de l'ami qui ne vous a pas dit adieu, qui ne saurait pas.

C'est tout un art, et on n'a pas le temps. Pas envie d'apprendre. On préfère longer le plateau de la Birette ou le canal sur un ancien chemin de halage, « restituer aux alentours cette étrangeté qui habite tout lieu ». Peut-être aura-t-on la chance de rencontrer Robert Walser. Ou une pierre qui parle de lui. Qui nous dise combien est faible et brève et vulnérable notre vie. Et belle, la forêt.

 

 

Jean Prod'hom, novembre, éditions d'autre part

novembre
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12 novembre 2018 1 12 /11 /novembre /2018 18:05
Une petite voiture à chevaux

L'image est-elle insérée dans le livre de Balzac? Fait-elle partie des 300 dessins de Bertall (dont cinquante en grand format) qui illustrent l'édition (chez Chlendowski, Paris, 1845) des Petites Misères de la vie conjugale? S'agit-il de la première des deux gravures de la page 42? Du tilbury symbolisant la vie célibataire, le coeur léger, qui volerait presque. De « ce joli cheval anglais cabriolant, piaffant entre les brancards vernis […], et mouvant sa croupe luisante sous le quadruple lacis des rênes et des guides que vous savez manier, avec quelle grâce et quelle élégance, les Champs-Élysées le savent ! » La seconde vous montre ce qu'on devient une fois marié, non pas le « bon gros cheval normand à l’allure douce », ni cette « voiture à quatre roues, et montée sur des ressorts anglais, [qui] a du ventre et ressemble à un bateau rouennais », mais le père de famille. On le reconnaît (sur le second dessin) à sa figure sérieuse. Vue de face. On le confond aussi (c'est voulu par Bertall) avec le domestique. Dans ce cabriolet à deux roues et à un siège, un siège pour deux personnes, il est installé à côté de vous. Et de ces deux Dioscures, on ne sait lequel conduit. Tout ce qu'on voit, sur cette page, c'est le tilbury triomphant, la victoire ailée, et volant vers la gauche. Autrement dit le bige. Le bige à deux places (l'une pour Castor, l'autre pour Pollux) et à deux roues, utilisé dans l'Antiquité pour les courses, et qu'on trouve encore au revers des monnaies romaines. Avec, installé dedans, et dans le rôle du vainqueur, l'empereur. Celui dont l'avers de la pièce nous donne le portrait. La tête laurée, le buste diadémé, drapé, cuirassé vers la droite. Alors qu'ici, sur cette seconde image, c'est vous en père de famille, votre patience, votre figure sérieuse et vue de face. Ou votre domestique. Coiffé d'un haut-de-forme qui a perdu en hauteur, sinon en ampleur. D'un cylindre du temps de Louis-Philippe.

Les deux images, le tilbury et le bige, se télescopent.

Disons, comme le dessin en grand format de la page 48, que Pour votre malheur vous vous souvenez.

Vous vous souvenez du bige qui est un char antique à deux roues, attelé de deux chevaux de front et qu'un seul conduit, mais la victoire ailée lui montre la direction, à droite, et l'encourage.

Vous vous rappelez aussi, d'où le drame, inévitable, que le tilbury a un seul cheval, un seul siège mais à deux places, il vole vers la gauche.

Vous, c'est ici, dans ce bige qu'il ne conduit plus et qui le mène tout droit à la folie, Aby Warburg. Collectionneur et homme des Lumières. Oubliant, dans cette image qui désormais le hante, le poursuit, les concepts et cédant au chaos.

Si c'est une survivance, ce bige à deux places qui apparaît sous le tilbury, qui apparaît comme le revers de la médaille, ce n'est pas, on s'en doute, une reprise passive du passé. C'est un souvenir qui travaille, qui le travaille, et tandis que s'achève la première grande catastrophe du siècle, Aby Warburg développe une psychose aiguë.

C’est précisément une « petite misère de la vie conjugale » qui déclenche cet épisode délirant. Warburg est tombé amoureux de la jeune préceptrice anglaise de ses enfants. À l’automne 1918, il se juge responsable de la défaite de l'Allemagne, pour avoir entretenu une relation coupable avec celle qu’il voit maintenant comme « l’espionne en chef de Llyod George ». Et il attend la punition.

En attendant, il menace sa famille avec un revolver pour la préserver du pire en la tuant. Il est hospitalisé le 2 novembre 1918 à Iéna, halluciné, persécuté, persuadé que toutes les mesures prises ont pour but de le tourmenter, qu'on veut lui faire manger la chair de ses enfants, l’empoisonner.

Revenant sur cet épisode, il écrit : « À cette époque de fièvre hallucinatoire, j’avais également la vision fantomale d’une petite voiture à chevaux roulant sur le rebord d’une fenêtre, image qui, je m’en rendis compte plus tard, était la réminiscence d’une illustration insérée dans un livre de Balzac [Petites misères de la vie conjugale], à laquelle quand j’étais tout petit, je ne cessais de me reporter, sans comprendre le texte. » (Marie-José Latour, Ce qui nous regarde dans la tragédie de l’image, que je vous invite à lire).

Dans Échantillonner le chaos. Aby Warburg et l’atlas photographique de la Grande Guerre (que je vous recommande également), Georges Didi-Huberman explique, à partir de l'atlas Mnémosyne, comment Aby Warburg échantillonne le chaos, y pratique des coupes « pour en ramener, – comme dans le filet du pêcheur ou comme dans l’exhumation engagée par l’archéologue – des paquets d’images, rendre visible tout cela sur des plans ou des planches de consistance visuelle ».

Des planches où l'on verrait, comme ici, le tilbury et le bige, le passé et le présent dans leur dialectique, fondus en une seule image, une image anachronique et qui nous interroge, nous et notre présent réminiscent, où se mêlent jusqu'à se confondre nos drames intimes et les catastrophes du monde.

 

Une petite voiture à chevaux
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17 octobre 2018 3 17 /10 /octobre /2018 17:01
Journal pauvre

Cela commence par un glanage, « de petites prunes sauvages rouges et jaunes »: on est en juillet.

Voilà, se dit-on, une lecture qui renoue joliment avec la cueillette, et on se met soi-même à glaner. Dans les dictionnaires. Histoire de vérifier que lire et cueillir ont même origine. Et que glaner est ici, dans ce Journal pauvre, à prendre au sens premier.

Glaner, pour moi qui ai grandi à Épinal et dans les images, c'était aller aux champs, passer derrière les charrues, ramasser les tessons qu'elles ont remontés, perdre la notion du temps, du danger, se laisser surprendre par la nuit, frapper à la porte du boucher et finir dans le saloir. Coupé en morceaux. Comme pourceau. Comme les trois petits enfants dans la chanson de Saint Nicolas.

Et c'est -dans les langues celtiques, dans le gaulois latinisé dont glaner provient- « choisir ». Ces petites prunes que nul ne se donne la peine de récolter. Les ramasser mais aussi les trier: les plus mûres pour la confiture, six pots et, « dans un grand plat de faïence ébréché, souvenir d'autres glanages,  les plus beaux fruits pour les desserts et les amis. ».

C'est le choix de « quitter définitivement le monde du travail salarié et un modèle économique imposé », mais il n'interviendra qu'à la fin, deux jeans déchirés plus loin, et une dizaine de paires de chaussettes trouées: nous serons en juin. Une fin ouverte. Ouvrant « sur la possibilité de renouveler ce qui fut au départ une tentative d'habiter autrement le monde. »

Frédérique Germanaud n'est pas Walden dans les bois. « Glaneuse urbaine seulement et pratiquant l'isolement sans excès. »

Trouvant son inspiration dans le lichen, et peut-être son modèle.

« Le lichen, peu gourmand, peu mobile, est un modèle de résistance nécessitant peu de moyens. Il vit des centaines d'années, donne des indications historiques, climatiques et géologiques, détecte la pollution, a des vertus nutritives et thérapeutiques. Les lichens témoignent que rien ne s'arrête. L'hiver, ils entrent en dormance, ne consomment aucune énergie, ne cherchent ni l'eau ni la lumière. Ils attendent. Leurs cellules en rémission s'éveillent à la première pluie, au premier soleil. »

Comme lui elle attend la pluie. Et quand la pluie est là, dans l'abri de la chambre, elle lit Rick Bass en rêvant de l'hiver. C'est sa façon d'être. Toujours en avance d'une saison. Quand on a fait le choix de la vie pauvre, il faut savoir anticiper. Apprendre à tenir (« dix mois encore »). Parer au moins pressé.

Elle fait provision de souvenirs. Des cadeaux pour plus tard. Qu'elle recevra comme il faut. « Rick Bass m'offre cette expression dans le Journal des cinq saisons: « la transe du chasseur-cueilleur ».

Ce « journal à durée limitée » aurait pu s'intituler, si de ses chaussettes ruinées Frédérique Germanaud avait fait une installation, Marche pauvre ou Vie trouée. On y marche beaucoup. On y use des jeans, des paires de chaussettes, mais les Palladium noires tiennent bon. On couvre des kilomètres, des pages. Celles de Courir à l'aube, qu'on relit, qu'on élague (on travaille par accumulation, puis par épurement). Et celles de Je tourne le dos au soleil, qui cherche sa forme. Ou d'un travail en cours sur Pascal Quignard.

Ce journal est un chantier. L'atelier du peintre, car elle peint. Des paysages abstraits. Des traces. Elle expérimente des techniques. Elle aime le nom des couleurs. « Les Égyptiens, trois mille ans avant Jésus-Christ, ont inventé un bleu, le bleu céruléen, le premier pigment de synthèse. Il visait à imiter le lapis-lazuli, un matériau coûteux qu'il fallait importer d'Afghanistan. Des archéologues ont trouvé des boulettes de bleu égyptien dans les fouilles préventives du TGV est-européen. »

Mais ne rêvons pas. « Ma soeur me dit qu'un conducteur d'engin de chantier a un salaire plus élevé que l'archéologue expérimenté chargé des fouilles. »

Vacance et travail ne sont pas incompatibles. On peut quitter son travail salarié et être très occupé. Par les textes qu'on écrit (dans le rejet de l'abondance, du trop), ceux qu'on lit (achetés chez Emmaüs ou glanés dans une boîte à livres, si l'autre cueilleuse urbaine en a laissé), et les amis. Qui sont nombreux et qui « vont tous plus ou moins mal et je vais bien. »

 

 

Frédérique Germanaud

Journal pauvre

La clé à molette

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10 octobre 2018 3 10 /10 /octobre /2018 15:45

Si je dis que je préfère L'Hymne à la joie à la scie égoïne, vous pensez tout de suite que je préfère la musique au bruit. L'Art au bricolage.

Or ce qu'on joue, précisément, c'est L'Hymne à la joie. On le joue à la scie égoïne. À l'aide d'un archet, d'un tournevis et d'un marteau. Ce qui est, vous en conviendrez, ajouter la torture à la torture. Et non préférer une scie à une autre. Comme vous l'avez d'abord cru.

Ce qu'il faut entendre, quand je dis que je préfère L'Hymne à la joie à la scie égoïne, c'est que ce morceau, si douloureux soit-il quand il est interprété sur un instrument qui n'en est pas un, par un musicien physicien qui vous fait partager ses connaissances à propos de la scie musicale, cet Hymne à la joie à la scie égoïne m'écorche moins les oreilles que l'horrible T'as vu Monte Carlo d'Annie Cordy.

« Dis, t'as vu Monte Carlo?

-Non, j'ai vu monter personne! »

Ce que je voulais donc dire, avec ma phrase pour le moins ambiguë, c'est que je préférais encore L'Hymne à la joie à la scie égoïne à cette rengaine qui me poursuivit toute mon enfance:

« Dis, t'as vu Montebello?

-Non, j'ai vu monter personne! »

Mon nom est personne
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22 septembre 2018 6 22 /09 /septembre /2018 06:47

Il faut avoir le sens du terrain, accès aux archives non écrites qu'il recèle, être une sorte d'initié pour connaître Boucher de Perthes.

Puisse son nom rester longtemps enfoui, à des profondeurs insoupçonnées, à l'abri des antispécistes.

Ignorant ce qu'il a fait pour la cause animale -il voyait des animaux partout, dans un biface comme dans les pierres façonnées par la nature-, ils seraient capables, s'ils n'ont plus de boucheries, de poissonneries à se mettre sous la dent, pas la moindre fromagerie, de s'en prendre à sa mémoire: de salir son nom.

Jacques Boucher de Perthes renonce au nom de Crèvecoeur, son vrai nom, pour adopter le patronyme de sa mère, de Perthes, de plus haute noblesse, en tout cas plus ancienne. C'est aussi un nom de lieu, le nom du village où il est né, à 7.6 km en ligne doite (à vol d'oiseau) de Rethel.

L'homme fit carrière dans l'administration des douanes, et une carrière littéraire, mais ce sont d'autres carrières qui établirent sa réputation: les carrières de la Somme.

C'est là que nous le retrouvons, dans une lettre (du 11 octobre 1859) à Monsieur Geoffroy Saint-Hilaire, de l'Académie des Sciences. Sur les circonstances qui l'ont conduit « à découvrir des ouvrages d'homme dans le Diluvium. »

Sur les bancs de silex qui environnent Abbeville, d'abord. « Ouvrés ou non les silex, pierre à peu près inaltérable, ne pouvoient disparaître. » La « pierre » retrouvée par Céline et qui nous occupe depuis quelques pages lui donne raison.

Poursuivant ses recherches, longtemps infructueuses, il trouva enfin un silex « ayant quelqu'apparence d'oeuvre, mais demi roulé, les angles de la taille étaient effacés. Ce pouvait être un galet brisé puis repris par le torrent. J'en recueillis d'autres... l'intention en était plus distincte. Je ne doutais pas que la main de l'homme ne fut là. Mais moi seul l'y voyait. »

Voilà pour les commencements. Et comment, par quel hasard objectif, on devient archéologue.

La suite, on la connaît, on la revit, « une hache bien conformée quoique non polie », un travail humain indubitable et qui, au lieu de me décourager, emporte mon adhésion, la renforce, si bien que ce ne sont plus seulement des haches, « mais des couteaux, des outils divers, et jusqu'à des figures d'homme, d'animaux d'un travail grossier, mais pourtant où l'intention était évidente. » On pouvait les voir dans sa collection.

Dans sa maison, quand on la visitait.

Aujourd'hui, ce qu'on en retient, c'est le nombre de marches, de pas qu'il faut faire pour se rendre au jardin, la venelle qu'il faut traverser pour cueillir ses figues, remonter pour téléphoner.

Si on avait lu la lettre jusqu'au bout, on aurait vu que sa collection, Boucher de Perthes la donnait à la France, la plaçait à Paris, afin que tout le monde puisse juger de visu, ait la preuve sous les yeux que ce qu'il indique dans son livre, dans les deux volumes de ses Antiquités celtiques et antédiluviennes, est vrai.

Puis-je répondre à une lettre qui ne m'était pas adressée, une lettre écrite il y a si longtemps? Puis-je répondre, à la place de l'Académie, à Monsieur Boucher de Perthes qui constate avec regret, dans sa lettre du 11 octobre 1859, qu'en reconnaissant le principe c'est-à-dire la vérité de la découverte, on ait omis d'y mettre son nom? Loin d'y voir une intention, il veut croire que c'est un simple oubli. Toutefois, dans l'intérêt de la vérité, il désire que cet oubli soit réparé.

Puis-je lui dire ici qu'il a tort, grand tort? Dois-je lui rappeler que sortir son nom de l'oubli, c'est l'exposer aux injures du temps, aux attaques des antispécistes, la disparition assurée?

L'oubli, c'est ce qui vous sauve, vous et les haches, les couteaux que vous avez exhumés.

Ce sont des silex, m'objectera-t-il, une pierre à peu près inaltérable.

Ce sont des vestiges, lui rétorquerai-je, et le meilleur moyen de les préserver est encore de les recouvrir de sable. De les oublier.

Certes, cela n'effacera pas le crève-coeur, n'atténuera pas la douleur de la perte. Néanmoins, j'espère qu'il appréciera ma « pierre », si humble soit-elle, qu'il la recevra comme il faut: comme une petite pierre à son monument.

 

 

Crève-coeur
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