Le 20 mai 2019, Cyril Anton partageait sur son mur cette citation : « Les gens qui dorment mal apparaissent toujours plus ou moins coupables : que font-ils ? Ils rendent la nuit présente. »
Maurice Blanchot. L'espace littéraire
J'essaie de comprendre cette phrase. Leur faute consiste-t-elle à rendre la nuit présente ? Est-ce cela qu'ils paient avec leurs insomnies ? De quoi leurs nuits blanches sont-elles la conséquence ? De quel péché dont l'origine se perd dans ce que Buffon appelle « le sombre abîme du temps » ? Par quoi certains archéologues désignent ces temps obscurs d'avant l'histoire. Qui échappent à l'histoire, empêchent toute histoire. Faut-il remonter à notre préhistoire ?
S'ils apparaissent toujours plus ou moins coupables, c'est évidemment à ceux qui ont la chance de bien dormir. Qui n'ont pas l'occasion d'attendre le « choeur de l'aube », d'entendre le « non-chant des oiseaux ». Comme l'appelle Marielle Macé dans Nos cabanes (Verdier, mars 2019). Comme elle ne l'appelle pas. Comme elle voudrait au contraire le conjurer avec ses cabanes. Avec un poème enfin élargi. Et nos vies, libérées de tout ce qui contraint.
Ceux qui n'ont pas de problème de sommeil regardent d'un sale œil ceux qui leur cachent la vue avec leur silence. Un sang noir s'écoule de leurs rêves quand ils les racontent. S'écoule en abondance. Car ils les racontent. Avec tous les détails. Pour repousser le jour. L'instant du réveil. Ils couvrent ce silence qui guette leur réveil. Qui ne les loupera pas.
D'abord il convient de replacer la phrase dans son contexte. Dans L’Écriture du désastre. Après Auschwitz. Et avant ce réveil de la bête immonde à quoi nous assistons chaque matin. Qui fait nos matins de plus en plus bruns.
Cette citation de Maurice Blanchot, on la retrouve au seuil de Nocturne indien, d'Antonio Tabucchi. Un petit livre qui dit tout de la nuit. Ou presque. Paru en 1984, l'année choisie par Orwell pour situer sa dystopie (si c'en est une).
En 1984, il ne fera pas bon se réveiller. À quoi bon ouvrir l'oeil, si c'est pour découvrir un monde où, quel que soit le refuge que vous avez élu, « Big Brother vous regarde » ? Aucun Portugal ne vaudra jamais la nuit. Une nuit où dormir les yeux ouverts.
Car ce qu'écrit Blanchot, c'est cela, exactement :
« Dormir les yeux ouverts est une anomalie qui indique ce que la conscience commune n’approuve pas. Les gens qui dorment mal apparaissent toujours plus ou moins coupables : que font-ils ? Ils rendent la nuit présente. »
En 1984, l'Italie était celle, honnie, de Berlusconi. Que dirait Tabucchi s'il ouvrait l'oeil aujourd'hui, s'il découvrait un pays où 34% des électeurs (aux Européennes) ont voté pour la Ligue, applaudissent Salvini ?
Sans jouer les rabdomanti del pensiero, les « sourciers de la pensée », on peut répondre qu'il retournerait à la nuit. À la nuit sans sommeil.
Autre insomniaque, par nécessité et non par choix, Edmond Jabès. Il parle « du sommeil sur la cendre » (Le livre de Yukel), de ces jours qui ne sont qu'une nuit cachée. En chercher le sens est la tâche du poète. Il partage avec les siens « les mêmes nuits sans sommeil », « les mêmes cernes sous les yeux ». Jabès, cet « insomniaque du jour », est coupable, Coupable de penser. Coupable d’une conscience éveillant à la terrible réalité. Le Livre des Questions et L’Écriture du désastre rendent, chacun à sa manière, « la nuit présente»
Un silence de cendres, voilà comment une amie, dans son commentaire, parle du Silence. Je ne sais pas à quoi il peut ressembler, quel goût il aurait, mais je sais d'emblée que c'est ça.
S'il fallait le décrire, ce tableau de Monsù Desiderio, c'est l'expression qui me viendrait. Qui me reviendrait. Je ne saurais pas d'où elle surgirait, de quel lointain passé elle remonterait, mais je la reconnaîtrais immédiatement. Elle aurait la force, l'évidence des souvenirs.
Peut-on se souvenir de ce qui n'a pas eu lieu, pas encore ? C'est à cela que je vais tenter de répondre.













