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17 décembre 2020 4 17 /12 /décembre /2020 06:49

L’archéologue français François Desset vient de déchiffrer l’élamite linéaire, une écriture iranienne ancienne de 4.400 ans et découverte en 1901 sur des tablettes d’argile, et lui, il ne parviendrait pas à « craquer » sa propre écriture ?

C'est pourtant l'exploit que réalisa notre écrivain, un obscur écrivain, obscur entre les obscurs et qui entend bien le rester.

Aussi travailla-t-il, infatigablement, à détourner de sa tâche celui qui avait la drôle d'idée de se pencher sur ses textes, heureusement difficiles à trouver, mais cela ne décourageait pas le chercheur. Il se vit donc dans l'obligation, et cela n'arriva pas qu'une fois, de lui mettre toutes sortes de bâtons dans les roues. Et, quand cela ne suffisait pas, de multiplier les stratagèmes pour l'empêcher de percer le mystère. Lui-même n'ayant pas réussi à « craquer » son écriture, il était impossible, inconcevable qu'un autre pût la déchiffrer.

Vous projetiez un voyage en Orient ? Aussitôt il vous proposait ses services, et le drogman -interprète et guide- vous égarait méthodiquement, vous éloignait d'une œuvre qui n'avait besoin de personne pour garder ses secrets. Mais quand la menace se précisait, et que l' archéologue montrait son vrai visage, celui, moins sympathique, du détectoriste, il fallait à tout prix sauver le trésor: cracher son venin dans les yeux du pilleur, le feu sur lui, la mort et la malédiction, sur lui et sur sa poêle à frire.

Et le voici, ce professeur émérite qui enseigna la grammaire puis la rhétorique à Bordeaux, ce poète savant, amoureux d'un beau inaccessible au vulgaire, n'ambitionnant pas d'autre popularité, voici notre druide pythagoricien (comme il se présentait, quand on le forçait à parler) inventant sur ses vieux jours et pour occuper sa retraite un jeu. Pour qu'on croie, sinon à une conversion, tardive mais sincère, du moins qu'il a craqué. Qu'il est enfin de son temps. Une occasion, pour son époque, de prendre conscience d'elle-même.

Break the Code. Le jeu consiste à « briser le code ». À casser le code de vos adversaires. En déduisant l'emplacement des chiffres avant qu'ils ne trouvent le vôtre. C'est une course au déchiffrage, écrit-il sur la fiche technique, un sprint de déduction.

Cela pour clouer le bec, et définitivement, à ceux qui lui reprochent, sans l'avoir jamais lu, son hermétisme.

Une ruse qui ne trompe personne, mais qui lui permet de protéger sa réputation d'auteur illisible, de l'installer une fois pour toutes.

 

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15 décembre 2020 2 15 /12 /décembre /2020 10:50

C'est un livre qui est sorti au pire moment, juste avant le premier confinement, qui n'avait aucune chance d'exister. Il n'en est que plus nécessaire. Je l'ai lu, et je voudrais vous en parler.

Dire d'abord que l'auteur, Julie Nakache, y raconte l'histoire de Geertje Dircx, une pauvre paysanne qui fut désirée puis chassée par Rembrandt.

D'autres avant elle l'ont fait. Oublier, l'espace d'un livre, les maîtres pour redonner vie, et la parole aux serviteurs.

Pierre Michon dans La Vie de Joseph Roulin (le postier dont Van Gogh fit le portrait), ou quand il commence ainsi Le Roi du bois : « Moi, Gian Domenico Desiderii, j'ai travaillé vingt ans avec ce vieux fou. » Avec Claude Gellée dit Le Lorrain, le peintre qu'il servit et dans l'ombre duquel il peignait. Le voici, dans ce livre, devenu prince. Un prince qui fait glander des porcs dans un bois de chênes vers Nemi.

C'est aussi une servante que l'on découvre dans La Demande. La servante d'un maître italien qui est un peu Michel-Ange, un peu (beaucoup) Léonard de Vinci. Une servante dont on n'apprend qu'à la fin qu'elle s'appelait Tassine. Et qu'elle peut parler. Une servante dont Michèle Desbordes est très proche, malgré la distance qu'installe la troisième personne, et l'apparente froideur du style.

Dans Une nuit noire et longue, Julie Nakache choisit la première personne. Pour son récit, comme pour les chapitres en italiques où la biographe s'interroge sur sa démarche.

Celle qui ne fut pas, surtout pas l'inspiratrice de Rembrandt, nourrit une belle réflexion sur la biographie. Julie Nakache cherche à établir un lien entre ces deux existences, que des siècles séparent : « celle de la servante, la mienne. » Au point de confondre les deux : « Suis-je Geertje en même temps que je l'écris ? » Ce qui remet chacune à sa place. Mais laquelle ?

« Alors ni muse, ni aimée, quelle place offrir à ma pauvre Geertje dans ces pages ? »

La tâche est d'autant plus ardue que cette vie minuscule n'a pas intéressé grand monde. Geertje a traversé la vie de Rembrandt sans laisser de traces. Ni dans les biographies, ni dans les essais, ni même dans l'oeuvre du peintre.

Une série d'estampes érotiques, peut-être. Le Joueur de flûte ? Le Moine dans un champ de blé ? C'est se perdre en conjectures, et perdre son sujet. Qui est quand même une femme que Rembrandt a mise dans son lit « pour mieux la faire disparaître de son siècle, de sa vie, de son histoire. »

En 1642, séduite, fascinée, elle « pénètre à jamais dans la nuit de l'artiste ». D'un artiste qui sera « responsable de l'internement de Geertje ».

 

Julie Nakache

Une nuit noire et longue

Le temps qu'il fait, mars 2020.

 

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14 décembre 2020 1 14 /12 /décembre /2020 07:17

Gilbert Montagné a-t-il couché avec La Boétie ?

C'est la question du jour. Qu'on pose à peu près en ces termes à la radio. Une radio allumée machinalement, écoutée distraitement, pourtant je n'ai pas rêvé. C'est ce qu'a osé demander le journaliste -dont je tairai le nom, par charité- au philosophe -un marchand de bonheur qui essaie de nous vendre son dictionnaire amoureux.

Un dictionnaire amoureux de Montaigne, en voilà une bonne idée de cadeau à ajouter au panier. Et à la hotte. Car Noël approche. Le journaliste fait l'article. Des ménages. Dans cet hyper où je déambule un dimanche matin. Grâce à lui. On le paye pour ça. Pour animer nos petits-déjeuners.

Mais avant son misérable teasing, pour lancer l'entretien, il indique le sujet du livre. Celui qui en est la matière. Il l'appelle par son prénom. Gilbert. Gilbert de Montaigne. L'ami de La Boétie. Et pourquoi pas amant.

 

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10 décembre 2020 4 10 /12 /décembre /2020 12:04
Des îlotes

De quelle île sont-ils les habitants, ces « îlotes tentant de découvrir ce qui devrait rester caché » ? De quelle bulle cognitive -ou algorithmique- sont-ils les prisonniers ? Parle-t-on de cette bulle filtrante fabriquée par les algorithmes ?

Oui, bien sûr, mais il ne suffit pas de dire que les complotistes sont enfermés dans une bulle informative qui les conforte, qu'ils sont confinés dans leur vision du monde, il faut encore chercher derrière les ricanements qu'ils suscitent, les discours alarmistes, identifier les paniques anticomplotistes. C'est ce que fait, dans LE MONDE diplomatique (le 25 novembre 2020), Frédéric Lordon.

Est-ce ainsi qu'il faut interpréter l'accent circonflexe sur îlote ? Comme un symptôme ? Un symptôme qui fait fixion. Qui ancre, fixe ceux que l'on perçoit comme relégués, proscrits, dans une île. Dans leur île.

Le mot ilote ne parlant pas assez fort, ne disant plus rien à personne, un lapsus était nécessaire. Il fallait montrer les bannis dans leur île, les exclus du système, les victimes, et parler comme Hugo à Hauteville-House, (le15 juin 1856):

« Je vous lis dans cette île peuplée par tous les exilés, où les celtes chassés ont précédé les huguenots bannis et où les huguenots bannis ont précédé les démocrates proscrits ; j’y retrouve, dans cette sombre formation, toutes les couches de la misère humaine, les expatriés, les excommuniés, les déshérités. »

Et qui les enferme dans leur île?

L'ego de Hugo?

L'algo de Google ?

C'est surtout « l'aristocratie des décrypteurs ». Dont « le décryptage autorisé n’a jamais rien décrypté ». Pour Frédéric Lordon, « il a même toujours consisté en cette forme particulière de recryptage, mais ici tout à fait inconsciente, en quoi consiste le catéchisme néolibéral. »

Si cet accent circonflexe n'est pas un message de l'inconscient -de l'inconscient de Frédéric Lordon-, qu'est-ce que c'est ? C'est mettre l'accent, justement. Appuyer où ça fait mal. Compatir avec ceux qu'on enferme dans la catégorie infamante des complotistes. Et démonter les discours stigmatisant les cinglés.

Cet accent circonflexe est donc plus que jamais « l'accent du souvenir », comme l'appelle Bernard Cerquiglini. La trace présente, matérielle si l'on peut dire, d'une lettre disparue, le plus souvent un s. Ici d'un monde pas aussi passé qu'on voudrait le croire. Il y a des fossiles qui s'incrustent. Qui font notre présent réminiscent.

Certes, les îles ont bien changé. Les lieux de relégation, d'exil, sont devenus paradis fiscaux. Ou des villégiatures agréables. Où le confinement serait moins pénible qu'ailleurs. Où la misère, et tous les malheurs du monde auraient miraculeusement disparu. Où les invisibles ne viendraient pas nous hanter.

Mais les ilotes restent des esclaves. Avec ou sans accent circonflexe.

 

 

 

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8 décembre 2020 2 08 /12 /décembre /2020 09:57

Ça durera moins longtemps que la foire à Niort.

C'est ce qu'on dit dans les Deux-Sèvres ; qu'on disait. Des amours éphémères, forcément éphémères, comme les parquets où ces deux-là se sont rencontrés. Des parquets qu'on installe, qu'on démonte, pour d'autres bals, dans d'autres villages. C'est la jalousie qui parle, le dépit. De ceux qui vont danser et qui font tapisserie.

La foire à Niort était réputée pour sa durée. Mais sa durée faillit causer sa perte. L'équilibre budgétaire n'était plus assuré. Si on voulait la sauver, il fallait renouveler la formule, l'imaginer plus courte, plus thématique. Niort Expo était plus de son temps, plus attractif. Oubliées enfin les foires aux mules et les expressions surannées.

Mais l'ai-je bien entendue ?

N'était-ce pas plutôt : ça durera plus longtemps que la foire à Niort ? Dont l'existence est courte, même si elle revient tous les ans.

Que cette foire ait été réputée pour sa durée, ou le mètre-étalon de la brièveté, qu'est-ce que ça change ? Elle servait de référence, et à mesurer l'espérance de vie de nos engouements, comme de notre désespoir. De notre angoisse. Si nous songeons au temps qui passe, à tout ce que nous ne pourrons pas faire, aux rendez-vous manqués, aux « je t’aime » qui ne verront pas le jour.

Dans les deux cas, c'est le temps qu'on touche avec la foire à Niort. Qu'on touche du doigt, qu'on mesure. Et qui n'est pas grand chose, comparé à l'éternité, à l'infini.

C'était un rôle très disputé. Non seulement dans les provinces, où chaque chef-lieu était un concurrent potentiel, mais aussi à l'échelle nationale, en la personne (si je puis dire, en pensant à celui qui les incarnait le mieux, au percepteur) des contributions.

Ma mère n'avait pas connu la gabelle, mais elle employait -et emploie toujours- cette expression :

ça ne durera pas aussi longtemps que les contributions.

Sans forcément songer à la redevance, à la TVA, à la TIPP, à la CSG, à la CRDS, etc. Elle consent comme tout le monde à l'impôt. Elle sait pourquoi on en paye.

Ce qui ne passe pas, en revanche, c'est le temps qui nous est imparti, avec plus ou moins de parcimonie. Elle ne s'y fait toujours pas. À notre condition de mortels. C'est cela qu'elle refuse, avec ses contributions.

 

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5 décembre 2020 6 05 /12 /décembre /2020 09:39

Petrichor. Un mot dont je n'arrivais pas à me débarrasser. Un mot rencontré dans le texte d'Elsa, dans le Sentier du mort, écrit et lu pendant l'atelier d'écriture. Sentier du mort, la mort a une odeur, dit François Bon dans la vidéo qu'il partage ce matin, et ce n'est pas seulement celle de la « terre humide après la pluie ». On se sent humble, dit François, quand on rencontre un nouveau mot. Mot forgé à partir du grec ancien. De πέτρα, pétra (« pierre ») et de ἰχώρ, ikhốr (« sang, fluide »).

Un sang qui est celui des dieux, mais on ne remonte pas si haut, avec petrichor. Inventé en 1964 par deux chercheurs, l’australienne Isabel Joy Ours et le britannique Roderick G. Thomas, pour un article dans la revue Nature. Ils avaient besoin d’un mot pour décrire l’odeur agréable qui se produit lorsque la première pluie vient après une période chaude et sèche.

Comment pouvait-on vivre avant ? Avant que ce mot ne soit inventé, ou plutôt avant qu'on ne le rencontre dans un texte écrit par Elsa, pendant l'atelier d'écriture.

« Jusqu'ici j'avais vécu sans le mot petrichor, et depuis un jour je vis avec, je suis agrandi de ce nouveau mot qui me ramène au cimetière, à l'odeur du sentier après la pluie.  »

C'est à peu près ce que répond François Bon. Ce faisant, il répond à une autre question, posée à l'issue de l'atelier ou avant, par un étudiant :

« Mais vous, pourquoi vous faites ça, ça vous donne de l'inspiration ? »

Sa réponse est là, tout entière dans ce petrichor.

Des mots inventés, forgés par des poètes, pour les besoins de la science, ou par des scientifiques et qui alimenteront la rêverie, il y en a d'autres.

Quark, qui aurait pu être créé par Lewis Carroll, comme le Snark, et déclencher la Chasse, mais qui provient d'une phrase de Finnegans Wake de James Joyce : « Three Quarks for Muster Mark ! ».

Les quarks n'ont rien à voir (apparemment) avec cette chimère, cet escargot-requin, pourtant la recherche, en physique des particules, ressemble à une chasse au Snark.

Un autre exemple me vient, en écoutant François Bon ce matin. Celui d'une algue (ou d'un champignon) qui apparaît avec la pluie, et disparaît aussi sec. Et sans laisser de traces.

Quand il apparaît, il a la couleur glauque du fucus, sa consistance gélatineuse, il passe du vert olive à l'olive brun, puis au noir en séchant. Bien qu'il ait envahi le jardin avec la pluie, et même les escaliers, on marche dessus sans le voir. Jusqu'au jour où, par le plus objectif des hasards, on ouvre le Dictionnaire des mots rares et précieux et tombe sur Nostoc.

Nostoc. Une création de Paracelse qui a pour synonymes (plus ressemblants) crachat de lune et vitriol végétal.

Petrichor, nostoc, deux mots de saison. Qui nous aideront (aujourd'hui) à supporter la pluie. Et le confinement.

 

 

 

 

 

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4 décembre 2020 5 04 /12 /décembre /2020 17:05

 

La vie de A à Z, d'Alberola à Zukofsky, en passant par Mallarmé et ses Mots anglais, c'est le livre de Muriel Pic. Un livre où l'on cueille les fleurs. Les traces. Un livre qui parle des timbres et de tout ce qui se rapporte à l'affranchissement.

 

« C'est le destin minuscule

d'un personnage

Jim

surgi du cadre dentelé

d'un poème philatélique

une divagation documentaire

un printemps sans sommeil. »

 

Un livre qui commence avec William Carlos Williams, qui se souvient aussi de Walter Benjamin :

 

« Le bossu ne dit rien, il se laisse regarder. Williams voit des moineaux s'échapper de ses yeux en piaillant. Ou bien est-ce des yeux du poète que les oiseaux s'envolent? On ne saurait le dire, ni non plus si c'est un autre ou lui-même qu'il rencontre ce jour-là dans le parc. En remontant l'allée, il imagine que l'on peut tirer d'une bosse un bossu, et cela, infiniment. »

 

Un livre où j'ai pensé à Ausone, au Technopaegnion, dans ce passage où la narratrice décrit Jim, son grand-oncle.

« Chez lui ou à la bibliothèque, en fin de journée, quand les rayons du jour dorent les tranches des livres qui semblent alors en feu, il feuilletait les dictionnaires de langue à la recherche de monosyllabes. Jim avait eu de longue date la conviction qu'ils désignaient soit les choses les plus nécessaires, soit les choses les plus fréquemment nommées, et, peut-être même, les premières jamais nommées. Le doigt glissant de haut en bas sur les colonnes, il tourne les pages du dictionnaire, respirant l'odeur fade et poussiéreuse du papier altéré par l'air et la lumière, à la recherche de monosyllabes comme

 

pes pied (sans diérèse)

spes (e)spoir

dies jour

nox nuit (sans diérèse)

fax torche (sans prononcer le e muet)

nix neige (idem)

res chose (idem)

rex roi

lex loi

sol sol (eil)

pax paix

pix poix

 

Il est évident que les monosyllabes sont les mots d'une langue ermitale difficile à traduire. »

 

Muriel Pic, Affranchissements, p.p 222-223, Seuil, Fiction & Cie, septembre 2020.

Affranchissements
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28 novembre 2020 6 28 /11 /novembre /2020 07:35

« Ma rhum c'est ma sauveur ! »

Cette réplique culte, que nous nous repassions quand s'éternisaient les repas du dimanche, et qui nous faisait beaucoup rire, était la réponse invariable du père Ritter à celui qui lui demandait le secret de sa santé. D'une telle forme, pour un si grand âge. Non qu'il fût certain de son effet, qu'il cherchât à briller (le brave homme n'avait rien d'un cabotin), mais parce que c'étaient, disaient les mauvaises langues, les seuls mots du français qu'il connaissait, la seule phrase qu'il était capable de sortir. Et avec quel accent ! Un accent que nous imitions, en le forçant, et qui nous valait un grand succès. Même si nous l'avions entendu mille fois répondre, à cette question qu'il avait mis du temps à comprendre, et qu'il n'avait peut-être pas comprise :

« Ma rôme c'est ma saufeur ! »

Le rhum était son sauveur, nous voulions bien le croire. Mais pas l'unique objet de notre ressentiment. On le disait toujours entre deux verres, peu importe de quoi, mais tenant bien la boisson. Et la route. S'il en avait plusieurs dans le nez, il avait aussi des kilomètres dans les pattes, ce qui ne l'empêchait pas de marcher. Au contraire. Cela lui donnait du souffle, et la force de continuer.

La rhum le sauvait. Et aussi ce gimmick qui nous amusait tant. En répondant systématiquement « Ma rhum c'est ma sauveur ! », quoi qu'on lui demandât, il donnait à la compagnie, si prompte à s'esclaffer, le sentiment qu'il avait compris la question. Qu'il parlait comme tout le monde.

Le père Ritter. Un chevalier pas du tout errant, qui sait où il va (à Bois l'abbé, invariablement), et comment y aller (par quels bois). Et qui marche d'un bon pas. Pour son âge. Son grand âge.

En revanche, il connaît moins bien le français, étant d'Alsace. Ce qui faisait rigoler, dans la famille. Ceux qui oubliaient qu'ils venaient aussi de là. Qu'ils étaient arrivés avec les patrons, quand ils avaient déménagé leurs usines. Qu'ils s'étaient installés dans des cités, à la Petite Prusse comme à Épinal on l'appellerait. Ce quartier ouvrier où il n'y avait pour ainsi dire que des Alsaciens. Des optants, qui avaient choisi la France. Qui faisaient manger son chapeau, son béret à celui qui ne se découvrait pas pendant La Marseillaise.

Un autre qui nous faisait rire, avec son accent, avec son français exotique, c'est le Zio Peppe. Pour nous l'oncle Charlot. Ou tonton Charlot. Un marin qui nous faisait parfois l'honneur de sa barque, qui nous faisait naviguer sur son étang et voyager dans son wagon. Ce Joseph qui était devenu Charles, en même temps que Français, qui mettait un accent aigu à notre nom, travaillait comme cimentier-carreleur, comme son frère -mon grand-père Giulio, qui se faisait appeler Jules. Et il partait au boulot en trottinette! Il disait (sans rire, ce qui nous faisait marrer) trottinette au lieu de mobylette!

Il ne roulait pas seulement les r, il roulait encore en trottinette (ce qui ne surprendrait personne, aujourd'hui, ce qu'on ne sanctionnerait plus par le rire).

Est-ce à dire que nous autres nous n'avions pas d'accent ? Nous qui riions. Nous qui n'étions ni Alsaciens ni Italiens. Ou qui l'avions été, mais il y a si longtemps. Que nous pouvions railler ceux qui, dans la famille, écorchaient le français? Les rayer de la famille.

Nous nous moquions impunément. Du vieux qui hachepaille, qui chichtrebaille (je l'écris comme je l'entendais), ou du Charlot avec sa trottinette. Sans jamais rencontrer quelqu'un qui nous trouve un peu péquenauds, avec notre comique. Un comique pour le moins daté. Et avec notre accent. Cet accent traînant qui ressemble, sans qu'on ait besoin de l'exagérer, à celui de la Suisse romande ou du Québec. Avec nos « Mon !» (abréviation de « Mon Dieu ! ») qui expriment l'étonnement. L'admiration ou l'effroi.

Du côté maternel, le vosgien -une sous-famille de la langue romane parlée en Lorraine- a laissé quelques traces, des tournures, des mots.

Qui seront bientôt à bocotte, s'ils n'y sont déjà.

Bocotte, c'est le terme qu'employait ma grand-mère (maternelle), quand elle évoquait l'avenir. « Quand je serai à bocotte », elle disait. Autrement dit « quand je serai morte ». Ou « au cimetière ». Ce qui est quand même plus joli. Plus rassurant peut-être.

Car au-delà de l'ironie qu'on devine, de la fanfaronnade aimable voire du défi lancé à la Grande Faucheuse, il y a l'image des bocottes : des petits tas de foin, en général de regain, de la deuxième coupe. L'idée aussi, l'idée surtout que l'herbe coupée repousse, qu'elle repoussera plus belle.

 

Glottophobie
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27 novembre 2020 5 27 /11 /novembre /2020 09:01

Que Rom, trou perdu des Deux-Sèvres, se retrouve dans la correspondance d'Ausone et de Paulin de Nole, dans l'échange d'amabilités à quoi nous la résumerons, c'est moins surprenant qu'un rasoir tombé ou jeté il y a un peu plus de quinze siècles dans les latrines, avec son oryctérope et son ivoire venus d'Afrique.

Cette correspondance est constituée de neuf lettres. Quatre d'Ausone, sur lesquelles nous passerons car elles datent d'une époque précédant la conversion de Paulin, et parlent principalement de littérature, de l'amitié épistolaire et des problèmes du riche propriétaire terrien (qu'il est). Le second groupe fait suite au départ de Paulin pour l'Espagne et comprend cinq lettres : trois d'Ausone et deux de Paulin.

Pour Ausone, Paulin, en partant en Espagne rejoindre sa riche veuve -sa Tanaquil, comme il l'appelle, sa virago-, n'a pas seulement trahi leur amitié et la tradition romaine, il a aussi quitté la civilisation pour la sauvagerie.

En effet, qu'est-ce que l'Espagne pour Ausone ?

Ce n'est pas Caesarea Augusta (Saragosse).

Ce n'est pas « la charmante Barcino» (il y a la mer, les huîtres, mais Barcelone est qualifiée ailleurs de « punique », autrement dit perfide).

Ce n'est pas « Tarraco (Tarragone) qui domine la mer avec son imposant promontoire ».

C'est Birbilis, Calagurris et Ilerda, des « cités désertes ». Ces déserts où Paulin finira errant, fou, tel Bellérophon. Ou comme ces moines dont il a embrassé la religion.

Birbilis « suspendue à des rochers pointus », aujourd'hui Calatayud ou presque.

Calagurris (Calahorra) « située sur les montagnes ».

Les « décombres de la colline d'Ilerda » (Lleida ou Lerida).

Voilà l'Espagne pour Ausone.

Comment répliquer à ça ? Que lui répond Paulin ?

D'abord sa femme n'est pas une Tanaquil, mais une Lucrèce.

Bien sûr il y a, chez lui, « la brillante Burdigala » (Paulin y est né, il y a vécu, il connaît), mais il y a aussi Raraunum. Un autre désert. Pour d'autres ermites.

Bazas n'est pas mieux traitée. Son désert natal -si Ausone n'est pas né à Bordeaux. Bazas « perdue dans les sables ». Mais c'est quand même Raraunum qui concentre les critiques. Qui symbolise la sauvagerie : le compliment que lui retourne Paulin.

Raraunum ou Rauranum (l'actuelle Rom, dans le département des Deux-Sèvres, en Poitou, au sud-ouest de Poitiers) se retrouve donc propulsée capitale du pays barbare, et il faudra attendre Houellebecq pour qu'une autre ville des Deux-Sèvres, et d'une autre dimension puisque c'est le chef-lieu, lui ravisse le titre.

C'est bien visé. Si Ausone a de belles propriétés du côté de Bordeaux, il possède également un petit domaine chez les Pictons. Paulin peut donc répondre aux reproches d'Ausone :

« Ou parce que tu possèdes une fertile campagne qui verdoie dans les plaines pictaves, vais-je déplorer que ta chaise curule se soit retirée d'Ausonie (d'Italie) à Rauranum (…) ? »

Rom synonyme de désert. Un lieu où l'on vit retiré du monde. Où l'on est -où l'on erre- loin de la civilisation. Paulin sait de quoi il parle. Il a renoncé à ses biens, à ses amis, il a tout sacrifié à sa foi.

Rom n'a pas eu la chance de Niort. N'a pas, dans ses enfants, un Mathias Énard capable de laver l'affront. De venger, avec un roman rabelaisien, l'honneur de son village natal. De son département, et de toute la région.

Oublions ce Paulin. Meropius Pontius Paulinus, né vers 353 à Bordeaux, mort en 431 à Nole (près de Naples). Il a renoncé à Satan, à ses pompes et à ses œuvres, toutes choses dont on se détourne encore avec dégoût, dans les Deux-Sèvres où on les appelle abeurnonciaux. Ah ! Beurnonciaux ! qu'ils disent, à Rom, qu'ils continuent à dire. Quand ils trouvent un vieux bouton dans leur poche. Des asticots sous le matelas (déposés par le marchand ambulant qui voulait leur en vendre un neuf). Ou un rasoir dans les chiottes. Ce petit rasoir romain, avec son oryctérope qu'ils croient écarter avec leur latin. Un latin qui aurait longtemps séjourné dans la boue, dans la bouse, qu'on sortirait tout embrené.

Oublions ces attardés. Ces tarzaqueurva. Ces « tarde à crever ». Et parlons d'Ausone. De son vrai nom Ausonius. De ses trois noms Decimus Magnus Ausonius. Lui, c'est un bon vivant. Il aime les huîtres. Celles de Bordeaux ou des Medulli (du Médoc) sont des xenia -des cadeaux d'hospitalité- qu'il apprécie. Mais celles qu'on lui apporte du rivage des Santons (de Marennes-Oléron), il ne les déteste pas non plus. Alors essayons. Invitons-nous à sa table. N'arrivons pas les mains vides. Offrons-lui un banquet de notre composition. Quelque chose qui tienne au corps et réjouisse l'âme. Un roman deux-sévrien et universel.

De quoi passer agréablement, avec un Château Ausone de derrière les fagots, les confinements et les couvre-feux.

 

 

Petit rasoir d'époque romaine perdu et retrouvé à Rom, Deux-Sèvres. © Photo Musée de Rauranum

Petit rasoir d'époque romaine perdu et retrouvé à Rom, Deux-Sèvres. © Photo Musée de Rauranum

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25 novembre 2020 3 25 /11 /novembre /2020 17:48
© Musée Gallo-Romain de Tongres

© Musée Gallo-Romain de Tongres

Est-ce le Julius Viator dont parle Pline dans son Histoire Naturelle, dont il nous dit qu'il était de la nation alliée des Voconces ? Chevalier romain par la grâce de César, comme tous les Caius Julius dont il a fait, en leur donnant son prénom et son nom, ses fils obligés.

Est-ce le Julius Viator qui souffrait d'hydropisie depuis son jeune âge et que les médecins soignèrent en l'assoiffant ? Est-ce le Julius Viator qui « de cette habitude de ne pas boire fit une seconde nature, qui dans sa vieillesse n'usa d'aucune boisson » ? Est-ce un homonyme ? Quelqu'un de sa famille ? Un contemporain ?

Les Caius Julius sont nombreux au lendemain de la Conquête. César compte de nombreux fils chez ceux qui furent, pendant la Guerre des Gaules, des alliés fidèles. Chez les Voconces, « nation alliée » comme Pline le rappelle.

Chez les Belges que César a eu tant de mal à soumettre, c'est une autre affaire. Je ne crois pas qu'il ait digéré la cuisante défaite infligée aux légions romaines en 54 av. J.-C par Ambiorix. Le chef des Éburons a sa statue à Tongres, au centre de la Grand Place, mais elle n'a pas été érigée par les Romains. Si Ambiorix a longtemps été vu comme le Vercingétorix belge, dont la résistance héroïque préfigure la lutte pour l'indépendance et l'unité de la Belgique, je pense -mais je peux me tromper- qu'il plaît davantage aujourd'hui aux nationalistes flamands (Tongeren est une ville néerlandophone de Belgique, située en Région flamande, chef-lieu d'arrondissement dans la province de Limbourg).

Certes, il y eut des traîtres (à la cause gauloise) que César sut récompenser en leur offrant un Caius Julius, et des territoires (pris à leurs voisins et rivaux, à ceux qui avaient combattu les Romains). Le Caius Julius Viator que maudit la defixio de Tongres était-il de ceux-là ? De ces Julii devenus la nouvelle aristocratie (l'autre ayant été décimée, ou châtiée et dépouillée). De ces nouveaux riches dont la fortune était insolente, et surtout insupportable. Car tellement mal acquise. Se peut-il que le Caius Julius Viator qu'a enfanté Ingenua soit de ceux-là ? Ou n'est-il qu'un voyageur ? Un viator comme en voient passer les tombes, à l'entrée ou à la sortie des villes, qu'elles interpellent pour qu'il ralentisse le pas ? Pour qu'il lise ce qui est écrit dans la pierre. Pour qu'il le lise jusqu'au bout.

Notre « voyageur » s'est-il arrêté pour lire ? A -t-il seulement ralenti ? Ou était-il trop pressé ? Pressé de rentrer chez lui ? De regagner ses pénates.

A-t-il séjourné à Tongres ? Dans la maison où l'on a retrouvé la tablette de plomb avec ses deux trous. Était-elle clouée sur un mur ?

Solidement fixée, sans doute, mais pas affichée. Tout cela se fait à l'abri des regards. On ne doit pas lire un message qui ne vous est pas adressé, que seuls les dieux d'en-bas auront le droit de lire, quand il leur parviendra. Les charaktêres et les mots qui sont du latin et du grec mais pas comme on parle, eux seuls pourront les lire. Ceux qui tomberaient dessus par hasard n'y verraient rien. Qu'un dessin d'enfant ou l'oeuvre d'un fou.

Celui qui l'a écrit ne l'a pas posté dans une tombe. Ni dans un puits ni dans une source plus ou moins sanctuaire. Il l'a glissé entre deux lattes du parquet ou dans les fondations de la maison. De sa maison s'il a un domicile à Tongres, une résidence ou un pied-à-terre. De la maison d'un ami, s'il n'est qu'un hôte. Comme on dit aussi le voyageur. L'étranger.

Celui qui a écrit cette défixion, qui a tracé ces mots, ces signes dans le plomb, a trouvé la voie. La voie parfaitement cachée, parfaitement sûre, qui mène aux enfers. Où on s'occupera comme il faut de ce Caius Julius Viator. Le fils d'Ingenua. Et de César.

Viator, en latin, ce n'est pas seulement le voyageur, c'est encore l'appariteur. L'huissier. Celui-là, on ne l'aime pas quand il vous prend vos biens, vous chasse de votre maison. Les bonnes raisons de lui en vouloir ne manquent pas. De placarder discrètement sur son mur cette tablette d'exécration ou de l'enfouir dans les substructions. Dans les ruines de la maison si elle a été démolie. Mais je ne vois pas trop l'intérêt. J'imagine plutôt que ce charme appelle la destruction. De la demeure et de son propriétaire. Ou de l'ami de passage, s'il a la mauvaise idée de s'y arrêter.

Cet ami n'est pas un dieu en voyage, ce n'est peut-être qu'un officier romain. Qui fait son métier, et une petite halte. Pour soutenir le moral des troupes. Il y a beaucoup de militaires, par ici. Atuatuca Tungrorum (l'ancien nom de Tongres) est une ville de garnison.

A-t-il éveillé les soupçons d'un voisin ? Réveillé la haine contre ceux qu'on regarde toujours, en cette fin du premier siècle (après J.-C.) et dans cette région peuplée de Celtes et de Germains, comme des envahisseurs ?

Redevenait-il soudain, ce Julius Viator, un Voconce ? Un Gaulois qui ne s'est pas battu, ou qui a été défait trop tôt par les légions? Trop facilement. Venait-il de Vaison-la-Romaine ? Est-ce notre assoiffé ? Celui qui refuse les bières qu'on lui offre ? Celui qui ne boit plus. Pas même un verre d'eau.

César avait la rancune tenace, qui accablait d'impôts les Gaulois qui s'étaient soulevés contre lui. Les Belges aussi, qui n'oubliaient pas les milliers d'Éburons, d'Aduatuques, de Nerviens tués, capturés, vendus comme esclaves.

Oublions ces conflits d'un autre âge, et faisons un peu de tourisme. Visitons cette ville où Pline l'Ancien (23-79 après J.-C.) séjourna. Et qu'il évoque dans son Histoire Naturelle. Arrêtons-nous à la Fontaine de Pline et buvons. Parler donne soif et nous n'avons pas la maladie de Julius Viator (le Voconce), nous ne refusons pas de boire. Buvons donc à cette fontaine, buvons le beau latin de Pline (transvasé dans notre langue) :

« La ville de Tongres en Gaule possède une source remarquable, aux nombreuses bulles à la saveur ferrugineuse dont on ressent les effets instantanément. Celle-ci purifie les corps des fièvres tierces et dissout les calculs. Cette même eau, lorsqu'on la chauffe, bouillonne et finalement devient rouge ».

 

 

 

 

Le charme de Tongres
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