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3 septembre 2019 2 03 /09 /septembre /2019 14:57

 

« Viens dans ma ville viens dans ma rue »

Je me suis réveillé ce matin avec cette chanson dans la tête, ce refrain.

Je ne sais plus qui chantait cette rengaine. Tellement quétaine, comme on dit au Québec. Comme disait Pierre, en Tunisie. Où nous nous étions rencontrés. Il faisait la route. C'était l'époque. Du stop. Pierre Champigny était un pouceux. Que j'avais ramassé en pleine nuit, au milieu de nulle part. Il arrivait d'Égypte où il avait bu de l'eau qui lui faisait voir des mouches, et il comptait se rendre en Algérie. En attendant, il se moquait gentiment de nos chansons quétaines. De Gilbert Mégot et de Merveille Mathieu.

C'est elle (j'ai vérifié) qui chantait « Viens dans ma ville viens dans ma rue ». Dès 1966. C'est ce qu'on appelle -ce qu'on appelait- un succès. Qui eut d'autres interprètes, Michel Delpech par exemple, mais je n'aimais pas cette musique. Cette époque. Où Valéry Giscard d'Estaing était ministre des Finances et des Affaires économiques. Sa femme se prénommait Anne-Aymone. Ils avaient quatre enfants dont deux filles, Valérie-Anne et Jacinte. On aimait les fleurs, dans la famille. Les fleurs en bouquets et les plantes en pots. La mère et les filles jouaient à merveille leur rôle. Leur rôle de potiche. Tout cela est loin.

Mais les petits cyclamens sont là. Fidèles au poste. Exacts au rendez-vous. Ils poussent leurs fleurs, puis leurs feuilles, on sait que les vacances sont terminées. Qu'il faut ressortir les cartables. Se faire beau pour la rentrée.

Chaque été, c'est comme ça, les premières fleurs apparaissent aux alentours du 15 août. C'est comme ça depuis quarante ans. Depuis que je suis rentré de Tunisie. « C'est la même chanson » (ça c'est ce que chanterait Claude François, une adaptation du hit des FOUR TOPS, It's The Same Old Song). Un cyclamen africanum que j'ai découvert en venant de Babouch, en roulant vers la frontière, dans une forêt où chantait, dans une langue inconnue et que je voulus aussitôt parler, une rivière. Un ruisseau. Ce cyclamen qui m'a suivi ici maintenant me précède. Il m'indique la route. Me montre le chemin. Le chemin de l'école.

En même temps, il me dit comment sécher. Comment échapper aux contraintes. Comment m'évader. Voilà ce qu'il m'apprend chaque année. Vers le 15 août. Ce cyclamen que j'ai acheté à des enfants sur la route de Tabarka. Que j'ai rapporté dans son pot. Un pot en liège dont je l'ai sorti pour le replanter. En pleine terre. Dans mon jardin. Où il se plaît et où il a fait des petits. Et où il se mélange, à la saison, avec le cyclamen hederifolium qui tapissait mon pré, mon bois à Saint-Romans. À tel point que je ne les distingue plus. Que je ne sais plus qui est l'un, qui est l'autre. Où est l'indigène. Ai-je fait avec le cyclamen local (cyclamen hederifolium) ce qu'on reproche à ceux qui ont introduit l'Erismature rousse (on a vu comment elle remplaçait peu à peu l'Erismature à tête blanche), participé à son hybridation ? Ai-je créé des hybrides ? Joué à l'apprenti sorcier ?

L'ingénieur agronome expert des plantes invasives que j'ai consulté me rassure :

« On ne connaît aucun cas d’espèce indigène totalement disparue à cause d’une plante invasive. »

Je respire. D'autant mieux que je ne pensais pas au cyclamen ce matin, en écoutant la chanson. Celle de Merveille Mathieu. D'ailleurs, avec l'été très chaud et très sec que nous avons eu, il n'est toujours pas sorti. Alors que nous sommes le 3 septembre. La rentrée a eu lieu sans lui. Sans moi. Il a oublié de me réveiller.

L'image qui m'est venue ce matin, qui m'a tiré du lit, est celle de la valériane. À qui je n'ai pas besoin de chanter cette chanson pour qu'elle vienne dans ma ville, dans ma rue. Elle revient chaque année, plusieurs fois par an, toujours plus vigoureuse, plus abondante, qu'on la coupe ou qu'on la laisse tranquillement prospérer.

Certains s'en désolent, qui trouvent que ça fait sale, que ça donne une mauvaise image de la ville. Qu'on ne traite plus, c'est une chose, une bonne chose sans doute, mais on pourrait au moins nettoyer. Chacun devant sa porte. Bientôt on ne pourra plus passer. On devra descendre du trottoir. Se pousser pour les laisser pousser.

D'autres estiment que la cohabitation est possible. Qu'elle peut être harmonieuse. Regardez la rue. Elle n'a jamais été aussi belle. Il faut savoir ce qu'on veut. Des trottoirs propres ou des fleurs. Ils parlent des roses trémières, et ils oublient la valériane.

Elle, elle ne nous oublie pas. Moi et ma rue. Moi et mon jardin. Je me vois dans l'obligation d'en arracher. Pour faire de la place. Pour voir à la saison les cyclamens. Pour apercevoir leurs petites fleurs et me préparer pour la rentrée.

La valériane est-elle une espèce exotique envahissante ?

Je reviens vers mon ingénieur agronome. Il m'explique. Il y a des plantes déjà menacées pour de multiples raisons qui le sont encore plus à cause de plantes envahissantes. Et qui introduit ces plantes ? Presque toujours les jardiniers. Il parle des jardiniers amateurs. Et de mon cyclamen. Je l'interroge sur la valériane, et il me répond sur le cyclamen. Il faut se renseigner avant de planter, et non après, conclut-il, en m'offrant son guide. Le Guide des plantes invasives. Une liste de sept plantes invasives à éviter, et des idées d’alternatives locales à privilégier.

Dans cette liste, on trouve l’arbre à papillons (ou Buddleja de David), la Griffe de sorcière (Carpobrotus edulis), le Rosier rugueux (Rosa rugosa), la Berce du Caucase (Heracleum mantegazzianum), l’Herbe de la pampa (Cortaderia selloana), la Renouée du Japon (Reynoutria japonica), mais pas la Valériane. Ou alors comme alternative à la Berce du Caucase. Qui « peut être remplacée par de très nombreuses espèces : la marguerite commune (Leucanthemum vulgare), la valériane (Valeriana officinalis L.), la salicaire commune (Lythrum salicaria) ou l’Anthémis des teinturiers (Anthemis tinctoria). »

De cette histoire compliquée, je retiendrai ceci, que rappelle opportunément mon guide : il faut se garder de toute vision simpliste. « Non, la grande invasion n’a pas commencé, Et non, il n’y a pas, d’un côté, nos gentilles plantes indigènes, de l’autre, de vertes ennemies venues de loin. »

 

Valériane
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28 août 2019 3 28 /08 /août /2019 14:17

L'explosion d'un cornichon d'âne est sans doute moins spectaculaire qu'une éruption de l'Etna. Ce n'est même pas une explosion de couleurs. Ceux qui gardent à Corfou le château de Gardiki, la forteresse byzantine au sud de l'île, sont jaunes pour les fleurs, uniformément jaunes, d'un jaune sans nuances. Mais on parle ici du fruit. D'un fruit explosif.

Arrivé à maturité, le fruit de l’Ecballium elaterium se détache brutalement de son pédoncule et expulse à plusieurs mètres le gel qu’il contient. Il emporte avec lui la quarantaine de graines protégées dans le fruit. Un simple contact déclenche une violente explosion, et tant pis pour vous si votre tête se trouve sur le chemin des graines. Je vous aurai prévenu.

Heureusement, on n'était pas nombreux ce jour-là à parcourir les ruines de Gardiki. À risquer une blessure aux yeux. Qui se remirent difficilement de cette visite, mais pour une autre raison : le magnifique tableau qu'offraient ces drôles de plantes avec leurs fruits et surtout leurs fleurs.

On n'aura donc pas eu l'occasion de tester les propriétés purgatives de cette cucurbitacée. Ni, si le dosage était mauvais, sa toxicité.

Le cornichon ou concombre d’âne est une plante rudérale du pourtour méditerranéen. Elle croît parmi les décombres et sur les bords des chemins. On la connaît sous d'autres dénominations : concombre ou cornichon sauteur, cracheur, concombre sauvage, momordique, du diable, et j'en oublie certainement.

Il est l'équivalent méditerranéen de notre balsamine, une non indigène que nous avons accueillie et adoptée, et qui cache avec bonheur les blessures de notre jardin (même si elle a un peu tendance à se répandre). Comme elle, le cornichon d'âne couvre les ruines sans masquer le château, elle garde Gardiki et éloigne pas mal d'ennemis dont le cancer.

J'ai songé, avant de quitter Gardiki et pour en garder chez moi une trace, à glisser dans mes bagages quelques boutures du précieux concombre. Histoire de pimper mon jardin avec des souvenirs de voyage. Il ne s'y sentirait pas trop seul, entre l'olivier et le cyprès. Ils auraient bien des choses à se raconter, la balsamine et lui. Et le buddleja du père David dont nous contenons comme nous pouvons, en le laissant dans son pot, l'expansion.

Au dernier moment, je me suis abstenu. J'ai retenu mon geste. Un geste qui eût été fatal à la biodiversité. Ce faisant -ou ne faisant pas-, j'ai évité l'arrivée d'une nouvelle non indigène, une introduction que j'aurais eu le plus grand mal à présenter comme accidentelle. Je n'ai pas ajouté le cornichon d'âne à la liste de nos « rapines ». Ni à celle, non moins longue, des Espèces Exotiques Envahissantes qui menacent la flore et la faune locales, et l'économie du pays.

CORNICHON D'ÂNE
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26 août 2019 1 26 /08 /août /2019 08:10

La balsamine qui a envahi mon jardin de Saint-Romans, qui est descendue chez le voisin et tapisse les abords du Logis, vient de moins loin, de moins haut puisque nous l'avons rapportée d'Exoudun. De la colline où nous étions montés. De nos rapines, corrigerait ma mère qui était ce jour-là complice de nos forfaits. Elle dirait la spectatrice amusée.

Magie de ces espèces invasives qui vous transportent à peine vous avez dit leur nom, qui transforment un humble château fort en krak des chevaliers, mais on voyage aussi avec les Lusignan. Ou avec Mélusine. On est une pierre dans sa dorne. Un de ses nombreux enfants. Difformes et pour la plupart des monstres. C'est pourquoi elle les abandonne. Mauvaise mère, fée bâtisseuse. Une réputation établie et qu'il faut tenir. En construisant des ruines, en semant les dolmens. Sa route en est jonchée. Tout ce qui fut romain, on le lui attribue (on ne prête qu'aux riches). Et la prospérité, avec le haricot blanc qu'on appellera mogette.

La balsamine, quand elle oublie d'où elle vient, est un baume. Il faut voir ce qu'elle couvre, et en un rien de temps. Ce qu'elle cache car la blessure demeure, et il faut faire avec. Faire comme si elle avait disparu. Miraculeusement. Comme si, un miracle en appelant un autre, elle était pour quelque chose dans la morille apparue sous mes roues. Intacte, et je ne me l'explique toujours pas.

De cela on ne lui sait pas gré. On l'arrache même de plus belle. Pour l'empêcher de croître et de prospérer. Ce qui ne fait que la renforcer. Prendre possession du jardin, se rendre maître des lieux est son unique but. Celui que poursuivaient les Lusignan dans leurs châteaux.

La croisade contre la balsamine ne fait que commencer. Son éradication n'est pas impossible, contrairement à ce qu'on dit ; à ce que disent ceux qui ne veulent rien faire, sinon justifier leur inaction. On doit au moins pouvoir la contenir. Dans un premier temps. En ne bougeant pas. En évitant le moindre geste et même de respirer. Tout ce qui contribue à libérer les graines. La balsamine est une plante explosive. Elle ne demande qu'à exploser. Ne pas répondre à cette demande est la solution. Refuser le contact. Laisser l'ennemi envahir le jardin et se retirer sur la pointe des pieds. Ne plus y mettre un orteil. Ne plus risquer un oeil. Prier pour que le vent ne s'aventure pas jusque là. Vous verrez. Que les occasions se feront de plus en plus rares. Que la plante perdra peu à peu la capacité de se reproduire en projetant ses graines. Vous verrez, ou d'autres si la maison trouve preneur.

BALSAMINE DE L'HIMALAYA
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25 août 2019 7 25 /08 /août /2019 14:34

Pseudotherium argentinum n'est pas un pseudo mais son vrai nom. S'il a vécu il y a très longtemps (230 millions d'années, dans le Trias qui est la première période de l'ère secondaire), il n'a été découvert qu'en 2006 et en Argentine, à Ischigualasto et son inventeur, le paléontologue Ricardo Martínez, l'a baptisé ainsi afin qu'on ne le confonde pas avec Scrat, l'infortuné héros de L’Âge de glace. Auquel nous nous identifions tous un peu, sisyphes que nous sommes et amateurs de récits. Auquel il ressemble beaucoup avec son museau allongé et ses canines, des canines qui rappellent étrangement les dents de sabre de notre écureuil-rat préféré.

Mais la ressemblance s'arrête là. Pseudotherium argentinum est moins malheureux que son avatar américain. Plus lucide peut-être. À quoi bon poursuivre un gland que l'on sait impossible quand il y a autour de nous tant d'insectes et de bestioles à manger ? C'est ce que roule dans sa petite tête l'écureuil argentin, et il n'y a pas de quoi nourrir une saga.

À moins qu'un généticien fou n'ait l'idée de le ressusciter. Comme un vulgaire mammouth laineux. Ce qui serait dangereux pour son image. Déjà bien écornée par l’écureuil gris, l’écureuil à ventre roux et l’écureuil fauve, notoirement porteurs d’un virus qui décime l’écureuil roux européen. Et je ne parle pas des dommages qu'ils causent aux hêtres. Ni du tamia de Sibérie ou écureuil de Corée, une peluche vendue en animalerie et qui, relâchée dans la nature, prolifère et propage la maladie de Lyme.

En attendant, il est au Musée Grévin. Scrat, ou son double de cire. Il y est entré le 20 juin 2012, à l'occasion de la sortie de L'Âge de glace 4. Il a aussi sa page dans Wikipedia, un autre Musée Grévin.

L'y rejoindra bientôt ce lointain cousin qui vivait tranquillement à Ischigualasto, parmi les dinosaures. Dans cette Vallée de la Lune il vivrait encore, et pour l'éternité, si le paléontologue Ricardo Martínez de l'Université nationale de San Juan s'était contenté de ce petit lagon où il y avait tant de fossiles à boire, s'il ne s'était pas lancé à son tour dans la quête du Gland.

 

 


 

 

 

 

 

SCRAT
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22 août 2019 4 22 /08 /août /2019 11:20

Sous ce titre on s'attend à trouver un roman, un roman qui vous fera voyager dans le temps en restant ici dans l'ouest vosgien, parmi les teugnards, des taciturnes, peu amènes mais capables de vous tricoter sous le poirier de belles histoires d'amour comme celle de Louise et de son Polonais.

Et c'est bien cela. On est plongé avec ce papillon dans la guerre de 14, dans les tranchées où les Poilus ne font pas que tuer le temps. Ils travaillent. Ils inventent. Parfois l'archéologue se découvre artiste et cela donne un papillon. Envolé de je ne sais quel portail, d'un rêve qui cherche encore sa maison. Qui ne la trouvera jamais.

Ce papillon porte-photo en laiton, fabriqué à partir de balles et d'obus aplatis et soudés, on peut le voir à Martinvelle. Dans le sud-ouest du département. Dans ce petit musée auquel il prête volontiers ses ailes. Ou dans Vosges Matin si pour vous c'est trop loin.

On peut le voir comme un loup. Un loup et son visage, à Pétrarque ou à Laure. Leurs deux visages enfin réunis. Dans un même masque. Guillaume et Lou. Si vous importe la rhétorique amoureuse, si elle vous emporte.

Si elle ne vous emporte pas, regardez ce papillon avec ses deux yeux. Ses deux visages. Laissez-le vous regarder. Cet obus éclatant sur le front de l'armée, ce souvenir éclaté dans son petit musée.

 

Le papillon de Martinvelle
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1 juillet 2019 1 01 /07 /juillet /2019 09:23
Photo Vincent Dutois

Photo Vincent Dutois

Le cadastre était à l'origine un instrument d'assignation -un lotissement mis en œuvre pour la distribution et le partage des terres conquises-, et un outil de fiscalité. Il servit de cadre à une gestion intensive des ressources agricoles, cela jusqu'à la fin de la période antique.

La centuriation romaine se présentait en réseaux géométriques dont les lignes orthogonales et équidistantes carroyaient l'espace géographique, et il n'est pas rare d'en apercevoir d'avion, sur les photographies aériennes, sur le terrain les vestiges. Dans le paysage rural actuel: dans la voirie ou dans le parcellaire. Et même dans nos villes quand elles ont gardé la trace du decumanus et du kardo.

Des survivances, on en trouve aussi dans la littérature. Dans Centurie de Giorgio Manganelli. Dans L'occupation des sols, de Jean Échenoz. Ou dans ce Cadastre des misères que nous donne aujourd'hui Vincent Dutois.

Avec ce livre, nous quittons l'espace fiscal, l'espace administré pour un maillage non moins efficace, non moins redoutable, d'un territoire qui est « la ville, capitale des régions inférieures », avec ses habitants. Morts ou vifs. Certains ont l'art de quitter la scène. C'est ce moment qu'il ne faut pas manquer. Il ne faut pas rater leur sortie. Celle qui fait d'une vie une vie. Un récit digne de ce nom. Un récit bref. « Ce que l'on sait d'un homme qui se tue tient en peu de mots. » Sans doute, se dit-on, « il se peut que la vie ordinaire grinçait déjà. » Mais c'est la mort qui lui donne son sel. Sinon son sens. C'est elle que l'on peint. Croque. Sur le vif. Et si, par malheur, la mort avait pas faim, on lui redonnera un peu d'appétit. En lui servant un bon Émile avec sa fourche.

Vincent Dutois connaît le chemin. L'allée, le numéro. Il travaille « encore à la paille, à l'alun de Syrie et au savon de Bécoeur, malgré l'interdit. » Il arpente la vie comme un cimetière.

 

Vincent Dutois

Cadastre des misères

chroniques illustrées

La Mèche lente

9,50 €

 

Photo Vincent Dutois

Photo Vincent Dutois

Photo Vincent Dutois

Photo Vincent Dutois

Photo Vincent Dutois

Photo Vincent Dutois

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27 juin 2019 4 27 /06 /juin /2019 11:40

Quels souvenirs d'Autun les touristes rapportent-ils?

C'est la question que pose le JSL. Une question de saison. De fin de saison. Le 11 août, les touristes venus visiter la cité éduenne repartent. Des souvenirs plein la tête et les valises. Voici, selon le Journal de Saône-et-Loire, un inventaire des objets qu'ils préfèrent.

Il y a d'abord la « traditionnelle carte postale, classique ou humoristique, les magnets à accrocher au réfrigérateur et les médailles touristiques ».

Théo, 10 ans, retourne en Champagne avec une médaille de la monnaie de Paris à l’effigie de la ville. « C’est pour ma collection », sourit le garçonnet. Cette médaille est l’un des souvenirs les plus appréciés des touristes de passage à Autun. Son avantage : son prix, 2 €.

Les visiteurs apprécient « les livres liés à la cuisine bourguignonne, ainsi que les cartes IGN et les topo-guides ». Et surtout la Cathédrale du Chanoine Grivot, en rupture de stock en version française ». Autre souvenir phare, très plébiscité à l’Office de Tourisme, tout comme au tabac-jeux Cyrano, avenue Charles-de-Gaulle : les dés à coudre estampillés Autun. «Celui à l’effigie de la cathédrale fonctionne plutôt bien », constate la buraliste.

On peut le dire (le Journal n'hésite pas), le dé à coudre tire son épingle du jeu. Tout comme les porte-clefs, cendriers et petits sabots. Le succès de ces babioles auprès des touristes venus des contrées éloignées s’explique aussi par leur caractère peu encombrant. Pourtant, certains articles qui réunissent toutes ces qualités ont moins la cote auprès du public. « C’est le cas des assiettes et dessous de plat aux couleurs de la ville », assure-t-elle. Peut-être une question de mode.

Même si, au départ, les touristes viennent juste pour demander des renseignements, enfants et amateurs d’histoires repartent rarement de l’Office de tourisme les mains vides : ouvrage lié à l’architecture pour les premiers, porte-clefs ou livre de coloriage sur les chevaliers pour les seconds. « Les touristes sont friands de souvenirs à l’effigie d’Autun ou de la Bourgogne. Ils optent souvent pour les cadeaux de petits formats et à petits prix de 3 à 5 € », souligne la directrice.

Question gourmandise, le « made in Autun » reste une valeur sûre. Citons, par exemple, les fameuses noisettes du Morvan, grillées et entourées de pâte d’amande.

Et le café Talleyrand, un mélange de cafés sélectionnés, assemblés et torréfiés selon un procédé artisanal d’après une lettre du 26 décembre 1825 écrite par Charles-Maurice de Talleyrand. Accompagné du grain défendu, une confiserie constituée de grains de cafés arabica enrobés de chocolat.

Des gourmands, il en passe de plus en plus à la boutique «Produits du terroir», 5 rue Saint-Saulge. On y accueille beaucoup de touristes qui cherchent des spécialités de la région à petits prix. Les meilleures ventes sont la moutarde, les terrines, le miel et le pain d’épices du Morvan. Les biscuits de Bourgogne. Des souvenirs qui ne prendront pas la poussière.

 

D'Autun où je ne suis jamais allé (à mon grand regret), j'ai rapporté d'autres souvenirs. Ceux d'André Dhôtel. De ses Souvenirs d’Autun (texte paru dans Nivernais-Morvan, printemps 1975, repris dans le Bulletin de « La route inconnue » n°3), voici quelques extraits.

 

« J’ai quitté Autun quand j’avais à peine dix-huit ans. Les souvenirs que j’ai gardés de ces années d’apprentissage ne peuvent guère prétendre célébrer cette belle ville et son beau pays. Des fragments d’une petite histoire à l’abandon.

 

[...]

 

Avec ce camarade rival nous allions faire des fouilles au bas du théâtre ancien dans les égouts romains alors libres d’accès. Nous nous éblouissions à des fragments de poteries samiennes qui révélaient des feuillages ou des membres de personnages, sans compter les fibules cassées, les défenses de sanglier et toutes sortes de misérables débris. Pour nous, pas tellement amateurs de latin, Autun était la ville romaine par excellence.

 

[…]

 

Et que reste-t-il qui appartienne vraiment à ce pays d’Autun ? Dans mes souvenirs, ce sont surtout les pierres dont un camarade connaissait les noms, et qu’il m’apprit à ramasser. Silex, quartz, granites étaient monnaie courante, mais il y eut ces cristaux d’améthyste dans les pierres au bord d’une route, ces micas de la carrière des Revirets, ce magnifique caillou d’un bleu noir découvert au haut des faubourgs. Si bien que les années d’Autun me rappellent surtout la présence de ce qui ressort de la terre et qui illumine la terre et le temps. Après les splendeurs romaines, les lumineux minéraux.

On est sûr que tout vestige disparaît finalement, que les années sont éphémères, surtout vues de loin, et il semble qu’à une ville comme Autun l’enfance s’enchante d’arracher les éclats d’une véritable éternité. »

 

Je les ai choisis parce qu'ils font écho à une découverte, en déménageant une maison et en feuilletant un vieux numéro d'OGAM (XXI, janvier-décembre 1969) avant de le porter à la déchetterie, à une invention qui non seulement sauva la revue de la destruction, mais aussi révéla un pan de la vie et un aspect de la personnalité d'André Dhôtel que je ne connaissais pas du tout. Qu'il eût vécu à Autun, jusqu'à 18 ans, je l'ignorais. Et qu'il eût joué, avec ses petits camarades, les archéologues. Je ne le voyais pas ramassant autre chose que des champignons. Le vrai mystère des champignons, dans sa Rhétorique fabuleuse (Le Temps qu'il fait, 1990) est un de mes livres préférés, et j'étais loin d'imaginer qu'il avait aussi cueilli, dans sa jeunesse, des tessons. Un fragment de moule de céramique sigillée.

 

Un fragment de moule de céramique sigillée en provenance d'Autun (Saône-et-Loire) est le titre choisi, pour son article, par René Majurel.

Il commence ainsi:

« La trouvaille que nous présentons ici est déjà ancienne. Elle date de plus d'un demi-siècle. Hâtons-nous de la publier avant qu'elle ne soit complètement oubliée. Ce document, un fragment de moule de céramique sigillée, nous fut remis pour étude, voici quelques années, par son inventeur, le romancier André Dhôtel. Il provient d'Autun, ville où l'écrivain passa une partie de son enfance, et c'est lui-même qui nous a confié les circonstances de la découverte : un peu à l'extérieur de la cité antique, dans le secteur de la porte Saint-André, à proximité de la voie ferrée et en direction de Chagny, on rencontrait aux alentours des années 1916-1917 une tranchée de trois à quatre mètres de profondeur, destinée, selon les dires d'André Dhôtel, au passage d'un petit train, mais en tout cas depuis longtemps désaffectée. Elle était devenue le paradis des enfants (Dhôtel en parle encore quelques cinquante ans plus tard avec ravissement) et drainait tous les galopins du voisinage. En un point de son parcours, cette tranchée, lors de son creusement, avait éventré un lieu d'occupation antique. Nous disons lieu d'occupation antique plutôt qu'habitat. André Dhôtel ne pense pas qu'il s'agissait d'un habitat. La terre, couleur de suie, l'abondance des briques noircies lui faisaient plutôt penser à un four de potier. Quoi qu'il en soit les parois étaient criblées de tessons de poteries sigillées que se disputaient les enfants et Dhôtel se souvient d'avoir vu parmi ces tessons des fonds de vases avec estampilles. Pour sa part il devait se contenter de recueillir parmi les débris antiques et les briques calcinées un fragment de moule de poterie sigillée, document qu'il a conservé religieusement toute sa vie et que nous allons présenter. »

 

Dans sa présentation, René Majurel envisage plusieurs hypothèses.

Celle d'un moule dont l'antiquité paraît assurée, mais destiné à un autre usage.

Empreinte faite, histoire de vérifier, d'autres questions surgissent.

Que penser de cette colonne torse, de ce fragment d'architrave qu'elle soutient ? S'agit-il d'un portique ? De l'entrée d'un temple ?

Si les personnages qu'on aperçoit sont des dieux, l'un serait Jupiter, l'autre Minerve.

Un Jupiter moustachu, barbu, et la couronne qu'il a sur la tête n'est pas moins épineuse. Il ne tiendrait pas le foudre, de la main droite, les yeux figurés par deux larges globules lui donneraient l'aspect d'un banal dormeur. D'un vulgaire mortel.

Minerve n'est pas mieux traitée. Qui ressemble plutôt à une  « figuration dégénérée » d'Athéna.

Le moule d'André Dhôtel est-il d'origine locale ? Ou un produit d'importation? Les marchands d'Italie fréquentaient déjà le vieil oppidum de Bibracte, ils venaient chercher dans la région les produits de la métallurgie éduenne (fer et bronze) et les émaux. Avec, en échange, les vins de leur pays et la céramique d'Arezzo. Serait-ce la copie, par un atelier régional, d'un prototype italien ?

« Nous serions donc ramenés à l'hypothèse du motif artistique primitivement étranger à la terre éduenne mais apporté par le commerce jusque dans l'antique Augustodunum et peut-être même imité par un potier local. »

 

Un souvenir d'André Dhôtel
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7 juin 2019 5 07 /06 /juin /2019 08:43

Étaient-ils réfractaires au progrès ou simplement nostalgiques, ceux qui sur cette plaque de grès -un grès siliceux d'origine locale-, gravaient leur cheval, repassaient plusieurs fois dans les traits pour les approfondir ? Ou apprenaient-ils, comme des écoliers sur leur petit cahier, les gestes du passé ? Des chasseurs-collecteurs qu'ils étaient encore. Bien que les temps aient changé. Mais ils mettaient du temps à changer. Et on n'avait pas complètement oublié l'art de l'esquisse. Comment fixer sur la pierre, avec sa pointe de silex, un cheval ou un cervidé. Ce dernier, et ce sera le dernier (le dernier pour la route!), gracile aux pattes fines. Impossible de confondre avec la silhouette massive qui est celle d'un aurochs. L'élève apprend vite. Il n'hésite pas. Il maîtrise parfaitement l’anatomie, le dessin et les techniques de la gravure. Celui qui corrige est satisfait. « Lecture immédiate », note-t-il dans sa tête. Et c'est ce qu'il dit à l'élève en lui rendant sa copie.

Mais on n'est pas à l'école, ni en histoire de l'art. On est dans le quartier de L’Houmeau, à Angoulême. Où une fouille de grande envergure s'est déroulée. Où, trois jours avant la fin du long chantier de l’îlot Renaudin, les archéologues ont exhumé une plaquette de grès sur laquelle on reconnaît un cheval et quatre autres herbivores. Ces motifs naturalistes, découverts sur un « site de chasse » de l’Azilien récent (-12 000 ans), sont exceptionnels. En effet, à cette époque, la figuration est normalement passée de mode, et ce depuis deux mille ans, remplacée par ce que nos artistes appellent l'art construit. Celui qui apparaît sur la plaquette, dans le décor géométrique. Et ailleurs sur des galets peints. Avec des traits rouges ou des points. Normalement, on trouve des faisceaux de traits, des chevrons, des éléments géométriques. Et non des animaux dessinés avec un tel souci naturaliste.

Si ce ne sont pas des pages d'écriture, des gammes, si l'on n'est pas à l'école ni en histoire de l'art, on pense à une période transitoire; à une transition qui ne serait pas seulement climatique. Cela peut prendre du temps. Provoquer des réticences. L'abstraction s'impose, mais difficilement. Il faut briser les résistances. Une partie du support a été volontairement emportée par une cassure. Les têtes ont disparu. S'agit-il d'un geste iconoclaste ? Du conflit que l'on retrouvera à d'autres moments, dans l'histoire de l'art et des religions, entre iconophiles et iconophobes ? Ou s'agit-il d'une transition en douceur ? D'une coexistence pacifique ? Ces animaux, si réalistes soient-ils, sont associés à un décor géométrique. Les deux cultures cohabitent. Du moins sur ce morceau de grès.

Faut-il regarder ces animaux acéphales comme une persistance rétinienne ? Ceux qui sont arrivés là, qui se sont arrêtés dans ce « site de chasse », ont rencontré, dans leurs errances, des grottes ornées. Même si le Magdalénien est loin, il est encore dans leur tête, devant leurs yeux, sur cette page de pierre. Associé au décor géométrique triomphant, et qui ne triomphe pas sans mal. Faut-il parler d'anachronisme ? De l'anachronisme de l'image ? Ce cheval, ces herbivores sont-ils des survivances ? L'image est-elle symptôme, fantôme ? Passante, passe-muraille, dit aussi Georges Didi-Huberman.

S'ils se sont arrêtés là, dans ce qui ressemblait à n'importe quel « site de chasse », ils n'imaginaient pas que le train du progrès était lancé, que rien ne l'arrêterait.

Mais s'ils ne savaient pas où ils allaient, à quelle vitesse, ils ne sont pas non plus descendus là par hasard.

En s'attardant comme ils font  dans l'Azilien récent,  ces chasseurs-collecteurs‌ de la fin du paléolithique ont un train d'avance. Ce qu'on découvre aujourd'hui à Angoulême, dans le quartier de la gare, ce qu'on invente diraient les archéologues, c'est la bande dessinée!

Plaquette de grès sur laquelle figurent un cheval et quatre autres herbivores, associés à un décor géométrique. / © Photo : Denis Gliksman, dessin : Valérie Feruglio - INRAP

Plaquette de grès sur laquelle figurent un cheval et quatre autres herbivores, associés à un décor géométrique. / © Photo : Denis Gliksman, dessin : Valérie Feruglio - INRAP

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5 juin 2019 3 05 /06 /juin /2019 08:40
Campo Grande

Camp Grand. Campo Grande, comme l'appelle Della. Qui marche comme dans un rêve. Dans son rêve, elle rencontre René Blanc, et ce n'est pas un rêve. C'est écrit au bord du chemin, sur la boîte aux lettres verte. Elle cueillait des cerises, et il a surgi. Aussi lentement, aussi doucement que ses deux chiens. Il a dit des cerises qu'elles ne sont pas des guignes, ce que dit la couleur. Jaune à jaune orangé. Dans mon enfance, au Point-de-vue, on les voyait blanches, et elles étaient plus grosses. Et pleines de vers. Always a snake in Paradise, disait Della en chassant avec sa fumée les midges. C'était à Glenelg, un palindrome que nous avions élu, non loin de l'île de Skye. Il y a des années. Pas de moustiques ici, ni de ver dans le fruit. Nous ne pensons pas à regarder. Ces petites cerises jaunes constituent son dessert, comme les pommes à la saison. Les coings, il a essayé de les cuire, mais c'était raté. Il a fallu les mélanger à des confitures. René Blanc nous fait visiter sa maison. Une cabane où vivre et lire dans les bois. Où il vit seul, depuis son divorce, et passe son temps à lire, quand il ne peut pas sortir. C'est Walden. Un Toulousain, et qui ne chanterait pas I was born to lose, certainement pas. Il a 82 ans et un crocodile sur son polo. La moustache séduisante, et toute sa tchatche. Mais ne craignez rien, Madame qui êtes si belle, ma libido est morte. Il ne fume pas, ne boit pas d'alcool, ne mange pas de viande. Que des légumes de son petit jardin dans la forêt, à quoi il ajoute, quand il faut, un peu de tomate en boîte. C'est tout ce qu'il achète, avec une LED pour mettre un peu de lumière quand il n'y en a pas ou pas assez. L'absence de lumière, c'est bien connu, agit sur le moral. C'est pourquoi il est dehors, chaque fois que le temps le permet. Il aime le soleil. Comme ses chiens, et comme les deux lézards qui le regardent faire, dans son jardin. Construire des abris pour les tritons et les salamandres. Les grenouilles ne sont pas menacées, mais les tritons et les salamandres, si.

 


 

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28 mai 2019 2 28 /05 /mai /2019 06:59
DEMAIN LE CIEL SERA JAUNE

DEMAIN LE CIEL SERA JAUNE. C'est écrit sur son panneau. Sur le panneau qu'il tient et sur la photo illustrant l'Acte 28 des Gilets Jaunes, le 25 mai à Amiens.

L'homme est content de sa formule. Il la ressort à chaque manifestation. À Amiens, samedi dernier, comme à Paris le 27 avril, le 13 avril, le 2 mars. Et la presse aussi elle est contente. Elle tient son Gilet Jaune qui tient son panneau. Elle tient son Gaulois et elle ne le lâche pas. Ou c'est lui qui cherche la lumière, qui s'arrange pour être là où il faut quand il faut, sur les Champs Élysées quand il y a de la casse ou chez Macron pour le déloger. Le Gaulois pose pour la photo. Il fait son Loti. Un Loti déguisé en Gaulois. Dans ce qu'il croit être un Gaulois et qui ressemble plutôt à un Néandertalien. Un Néandertalien qui se serait fait un look rasta. Pour l'occasion et pour la photo.

Un Gaulois dans ce tumultus gallicus, quoi de plus normal ? Furor que redoutaient, des années après, les Étrusques et les Romains, cette fureur a pris la forme d'une rage antisystème. On peut le voir comme ça. Comme une image construite par d'autres et qu'il exhume. Qu'il reprend, remet au goût du jour. Cet invisible cherche un peu de visibilité en se déguisant en Gaulois.

Ce Gaulois, Rimbaud ne l'imaginait pas autrement, dans Mauvais Sang.

Celui-là aura donc eu, avec son « habillement barbare », son quart d'heure de célébrité. Tous les samedis. Avec son gilet jaune et sa tête d' écorcheur de bêtes, de brûleur d'herbes, il échappe à l'invisibilité.

A-t-il la « cervelle étroite » que Rimbaud prête à ses ancêtres, leur ineptie, leur « maladresse dans la lutte » ? L'histoire le dira.

En attendant il est, comme le montre la photo, du rassemblement des Gilets Jaunes à Amiens, le 25 mai. Pour l'Acte 28. Pour « aller chercher Macron chez lui ». Rimbaud dirait par « amour du sacrilège ».

Notre Gaulois défile avec son panneau. Son panneau qui nous promet un ciel jaune est de tous les défilés. Comment s'arrange-t-il pour être toujours sur la photo ? Et toujours au premier plan?

Cette anti-star prend la lumière. Elle ne la rend pas. Elle ne semble pas vouloir la rendre. Le Gaulois d'Amiens était à Paris avec son panneau. Et sa prophétie apocalyptique.

DEMAIN LE CIEL SERA JAUNE.

C'est ce qu'il a écrit sur son panneau, le 2 mars. LEGAULOIS. Le 13 avril, il est à nouveau dans la rue, à Paris, pour l'Acte 22 des Gilets Jaunes. Il est le tristement fameux manifestant qui porte une étoile jaune. Il arbore un gilet sur lequel il a collé une étoile jaune (avec un g j) et peint (façon action painting) du sang. Des éclaboussures, et à gauche, à la place du cœur, il y a une cible. « Je suis une cible », peut-on lire au-dessus de l'étoile jaune.

Il est là le 27 avril. Et samedi dernier à Amiens. Et avec son panneau.

Et sans l'étoile jaune. Quelqu'un a dû lui dire, au Gaulois, d'oublier un peu les vidéos de Dieudo, qu'on allait encore crier à l'antisémitisme : l'étoile jaune a disparu du gilet, mais l'autocollant OUI au RIC ne la cache pas entièrement.

En passant en revue les photos où on l'aperçoit avec son panneau, son habit de Gaulois, je me dis qu'on assiste, samedi après samedi, à la fabrication d'une image.

Certes, l'image n'est pas nouvelle, on l'a vu, ce Gaulois n'a rien inventé. C'est un vieux cliché qu'il nous sert chaque samedi. Qu'il réactualise sans cesse. Vite fait.

Mais le personnage qu'il s'est composé, si carnavalesque soit-il, participe à la construction d'un stéréotype. À son insu ou en toute conscience, je ne saurais dire. Je ne connais pas ce guignol, et j'ignore ce qu'il cache sous sa tignasse, ce qu'il dit dans sa barbe où il y a aussi des tresses, ce qu'il hurle en arrivant à Amiens. S'il manifeste en silence. S'il laisse parler son panneau.

Ce dont je suis certain, c'est qu'il travaille pour ce que ses copains appellent les merdias. Qu'il les encourage dans leur paresse. Qu'il les dispense de chercher plus loin. Chaque samedi il leur offre sa tête sur un plateau. Une belle tête de « barbare ». Chaque samedi le barbare fait son show, son petit tour de piste, et le reste du temps, pour occuper sa semaine, il change un détail à son gilet ; à son panneau. Samedi 25 mai, la Gaule chevelue est montée à Amiens. Où les hirsutes, les barbus, ont rendez-vous avec le petit glabre. Et avec l'histoire.

Ce Gaulois est l'ennemi idéal, l'épouvantail rêvé. Par ceux qui veulent nous obliger à choisir entre progressistes et populistes, entre eux et le chaos.

L'image vraie du passé, tous les archéologues vous le diront, cela n'existe pas. Ce qui affleure sous leurs truelles, ce sont toujours des constructions. Des princes ou des princesses celtes couchés sur des chars qui n'ont jamais roulé, avec des vêtements et des chaussures qu'ils n'ont jamais portés.

Des constructions, les archéologues eux-mêmes nous en donnent. Quand ils deviennent les serviteurs zélés d'un pouvoir qui les utilise pour justifier ses conquêtes. Ou ses défaites.

On n'a pas oublié la leçon de La leçon : « La philologie mène au pire !»

Oui, la philologie mène au pire. Ainsi que l'archéologie. Quand ces deux sciences se mettent au service d'une idéologie funeste.

Derrière ce Gaulois qui apparaît toujours au premier plan, il y a l'idée, qu'on nous enfonce petit à petit dans le crâne, photo après photo, que les Gilets sont tous des dieudonnistes, des soraliens fraîchement repeints en jaune, des identitaires qui, lorsqu'ils ne sont pas déguisés en Gaulois, bricolent dans le survivalisme.

Et notre Gaulois participe, qu'il le veuille ou non, à cette construction.

 

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