« Viens dans ma ville viens dans ma rue »
Je me suis réveillé ce matin avec cette chanson dans la tête, ce refrain.
Je ne sais plus qui chantait cette rengaine. Tellement quétaine, comme on dit au Québec. Comme disait Pierre, en Tunisie. Où nous nous étions rencontrés. Il faisait la route. C'était l'époque. Du stop. Pierre Champigny était un pouceux. Que j'avais ramassé en pleine nuit, au milieu de nulle part. Il arrivait d'Égypte où il avait bu de l'eau qui lui faisait voir des mouches, et il comptait se rendre en Algérie. En attendant, il se moquait gentiment de nos chansons quétaines. De Gilbert Mégot et de Merveille Mathieu.
C'est elle (j'ai vérifié) qui chantait « Viens dans ma ville viens dans ma rue ». Dès 1966. C'est ce qu'on appelle -ce qu'on appelait- un succès. Qui eut d'autres interprètes, Michel Delpech par exemple, mais je n'aimais pas cette musique. Cette époque. Où Valéry Giscard d'Estaing était ministre des Finances et des Affaires économiques. Sa femme se prénommait Anne-Aymone. Ils avaient quatre enfants dont deux filles, Valérie-Anne et Jacinte. On aimait les fleurs, dans la famille. Les fleurs en bouquets et les plantes en pots. La mère et les filles jouaient à merveille leur rôle. Leur rôle de potiche. Tout cela est loin.
Mais les petits cyclamens sont là. Fidèles au poste. Exacts au rendez-vous. Ils poussent leurs fleurs, puis leurs feuilles, on sait que les vacances sont terminées. Qu'il faut ressortir les cartables. Se faire beau pour la rentrée.
Chaque été, c'est comme ça, les premières fleurs apparaissent aux alentours du 15 août. C'est comme ça depuis quarante ans. Depuis que je suis rentré de Tunisie. « C'est la même chanson » (ça c'est ce que chanterait Claude François, une adaptation du hit des FOUR TOPS, It's The Same Old Song). Un cyclamen africanum que j'ai découvert en venant de Babouch, en roulant vers la frontière, dans une forêt où chantait, dans une langue inconnue et que je voulus aussitôt parler, une rivière. Un ruisseau. Ce cyclamen qui m'a suivi ici maintenant me précède. Il m'indique la route. Me montre le chemin. Le chemin de l'école.
En même temps, il me dit comment sécher. Comment échapper aux contraintes. Comment m'évader. Voilà ce qu'il m'apprend chaque année. Vers le 15 août. Ce cyclamen que j'ai acheté à des enfants sur la route de Tabarka. Que j'ai rapporté dans son pot. Un pot en liège dont je l'ai sorti pour le replanter. En pleine terre. Dans mon jardin. Où il se plaît et où il a fait des petits. Et où il se mélange, à la saison, avec le cyclamen hederifolium qui tapissait mon pré, mon bois à Saint-Romans. À tel point que je ne les distingue plus. Que je ne sais plus qui est l'un, qui est l'autre. Où est l'indigène. Ai-je fait avec le cyclamen local (cyclamen hederifolium) ce qu'on reproche à ceux qui ont introduit l'Erismature rousse (on a vu comment elle remplaçait peu à peu l'Erismature à tête blanche), participé à son hybridation ? Ai-je créé des hybrides ? Joué à l'apprenti sorcier ?
L'ingénieur agronome expert des plantes invasives que j'ai consulté me rassure :
« On ne connaît aucun cas d’espèce indigène totalement disparue à cause d’une plante invasive. »
Je respire. D'autant mieux que je ne pensais pas au cyclamen ce matin, en écoutant la chanson. Celle de Merveille Mathieu. D'ailleurs, avec l'été très chaud et très sec que nous avons eu, il n'est toujours pas sorti. Alors que nous sommes le 3 septembre. La rentrée a eu lieu sans lui. Sans moi. Il a oublié de me réveiller.
L'image qui m'est venue ce matin, qui m'a tiré du lit, est celle de la valériane. À qui je n'ai pas besoin de chanter cette chanson pour qu'elle vienne dans ma ville, dans ma rue. Elle revient chaque année, plusieurs fois par an, toujours plus vigoureuse, plus abondante, qu'on la coupe ou qu'on la laisse tranquillement prospérer.
Certains s'en désolent, qui trouvent que ça fait sale, que ça donne une mauvaise image de la ville. Qu'on ne traite plus, c'est une chose, une bonne chose sans doute, mais on pourrait au moins nettoyer. Chacun devant sa porte. Bientôt on ne pourra plus passer. On devra descendre du trottoir. Se pousser pour les laisser pousser.
D'autres estiment que la cohabitation est possible. Qu'elle peut être harmonieuse. Regardez la rue. Elle n'a jamais été aussi belle. Il faut savoir ce qu'on veut. Des trottoirs propres ou des fleurs. Ils parlent des roses trémières, et ils oublient la valériane.
Elle, elle ne nous oublie pas. Moi et ma rue. Moi et mon jardin. Je me vois dans l'obligation d'en arracher. Pour faire de la place. Pour voir à la saison les cyclamens. Pour apercevoir leurs petites fleurs et me préparer pour la rentrée.
La valériane est-elle une espèce exotique envahissante ?
Je reviens vers mon ingénieur agronome. Il m'explique. Il y a des plantes déjà menacées pour de multiples raisons qui le sont encore plus à cause de plantes envahissantes. Et qui introduit ces plantes ? Presque toujours les jardiniers. Il parle des jardiniers amateurs. Et de mon cyclamen. Je l'interroge sur la valériane, et il me répond sur le cyclamen. Il faut se renseigner avant de planter, et non après, conclut-il, en m'offrant son guide. Le Guide des plantes invasives. Une liste de sept plantes invasives à éviter, et des idées d’alternatives locales à privilégier.
Dans cette liste, on trouve l’arbre à papillons (ou Buddleja de David), la Griffe de sorcière (Carpobrotus edulis), le Rosier rugueux (Rosa rugosa), la Berce du Caucase (Heracleum mantegazzianum), l’Herbe de la pampa (Cortaderia selloana), la Renouée du Japon (Reynoutria japonica), mais pas la Valériane. Ou alors comme alternative à la Berce du Caucase. Qui « peut être remplacée par de très nombreuses espèces : la marguerite commune (Leucanthemum vulgare), la valériane (Valeriana officinalis L.), la salicaire commune (Lythrum salicaria) ou l’Anthémis des teinturiers (Anthemis tinctoria). »
De cette histoire compliquée, je retiendrai ceci, que rappelle opportunément mon guide : il faut se garder de toute vision simpliste. « Non, la grande invasion n’a pas commencé, Et non, il n’y a pas, d’un côté, nos gentilles plantes indigènes, de l’autre, de vertes ennemies venues de loin. »













