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31 janvier 2020 5 31 /01 /janvier /2020 06:48

On chercherait bien quelques insultes désuètes pour injurier avec élégance, mais on n'a pas le dictionnaire. On ne l'a plus. Quelqu'un l'aura peut-être ramassé dans la boîte à livres où je l'ai déposé. Il y aura trouvé son bonheur. Celui d'agonir, comme ils le méritent et avec les mots idoines, c'est-à-dire suffisamment rares et précieux, les édiles grâce à qui il est convoqué aujourd'hui par le délégué du procureur de la République. Ce dernier lui a proposé une journée de stage de citoyenneté dont il devra supporter le coût, 150 euros. Cela, pour avoir «dégradé et détérioré volontairement un bien destiné à l’utilité ou à la décoration publique, en l’espèce un rond-point […] en causant un dommage grave».

C'était l'époque où Brigitte Macron voulait mettre un potager à Versailles. Bonne idée, poursuit le Gilet Jaune, j'ai donc installé le mien sur ce gazon qui attendait désespérément les fleurs promises par le maire. Un carré de salades. Un carré rond, comme le rond-point. Un rond dans un rond-point, au centre de la cible. On ne pouvait pas le rater. Surtout avec les Gilets Jaunes qui se relayaient. C'était le but recherché : rendre visibles les invisibles. Leur redonner une place dans la cité. En face du Casino. C'était aussi pour accompagner les grillades et les discussions, plaisante notre jardinier, en regardant les copains venus le soutenir. Ceux qui tenaient ce rond-point, et d'autres arrivés en renfort.

Ce Gilet Jaune avait-il la main verte ? On ne le saura jamais. La municipalité ne lui a pas laissé le temps de répondre. Le lendemain, des salades, des tomates il ne restait rien. Qu’une plainte déposée en gendarmerie pour «dégradation de bien public».

Notre ami aurait eu la main jaune, il aurait eu plus de chance. Son œuvre serait restée. Elle se retrouverait dans Le Point. Dans les dix ronds-points les plus moches de France. Elle pourrait même, qui sait, concourir pour le titre de rond-point le plus WTF du monde.

 

Putain c’est quoi  ?!
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30 janvier 2020 4 30 /01 /janvier /2020 06:56
Trois jours de rang

Il a plu trois jours de rang. Trois jours de rang, c'est ainsi que je l'entends. Et j'ai bien entendu. Il a dit « trois jours de rang » et non « trois jours durant », comme on devrait.

Mais on vient au jardin pour oublier ses devoirs, s'affranchir du règlement, fût-il affiché partout dans ces jardins qu'on ne dit plus ouvriers mais familiaux. Où, si l'on vient chercher un peu de liberté, boire un coup avec les copains car la terre est collante, impossible à travailler, on est sans cesse rappelé à l'ordre -et à la tempérance.

Il n'empêche. Ayant raté la Sainte Catherine où il pleuvait trop pour que je les sème, je crois venu le moment de retourner au jardin, de le retourner. D'ajouter un rang de fèves, comme on me l'a gentiment proposé. Si toutefois le temps le permet, s'il ne mouille pas « trois jours de rang ».

Je ne sais pas d'où vient l'expression, s'il faut y voir une étymologie populaire, une remotivation comme disent les linguistes, si on a là la preuve. La Preuve par l'étymologie. Ce que le lait d'ânon est au laudanum.

Durant, quand il est arrivé chez nous, dans nos jardins, on ne savait pas trop comment le recevoir, dans quel camp le situer. C'est toujours comme ça avec les nouveaux, et je ne parle pas seulement des mots. Celui qu'on voit pour la première fois, qui ne sait même pas ouvrir la porte alors qu'on lui a remis sa clé, on ne sait pas de quel côté il tombera. Chez ceux qui savent les usages, qui ne refusent pas le rosé ni le pastis, ou chez les autres. En attendant, on l'observe. On ne sait pas ce qu'il va choisir. Où il va basculer. Coincé qu'il est entre la Marocaine et le Géorgien, on se doute un peu. Et déjà on l'évite. Ou alors on le guide. On le prend par la main. On lui montre dans quel sens tourner la clé. On lui offre, en cadeau de bienvenue, une botte d'oignons. On verra bien. À l'usage. Les étrangers, même les plus taiseux, finissent par causer. Causer comme nous. Leurs mots, quand nous ne les comprenons pas, nous les mettons à notre sauce. Et eux, s'ils ne sont pas fermés, pas bouchés, ils apprennent à notre contact. Ils sèment leur rang de fèves. Trois fèves par trou. Ils font comme on leur dit. En Angleterre et dans les comptines on va jusqu'à quatre. Ici on s'arrête à trois. Trois par trou, et trois rangs, c'est comme ça et pas autrement.

C'est ce qui s'est passé avec durant quand il a débarqué. On a ramené l'inconnu au connu. À nos rangs de fèves. Celles qu'on sème normalement à la Sainte Catherine. Quand il ne mouille pas trop. Comme ce fut le cas cette année.

Trois jours de rang. L'expression fait image, transporte (c'est une métaphore), transpose. Du temps dans l'espace. Du temps qui dure (à force de regarder tomber la pluie, de ne pouvoir rien faire d'autre) au jardin où il faut que je me rende, car février approche. Février n'est pas le mois des fèves, contrairement à ce qu'on pourrait croire, et bien que ce soit aussi le mois où les semer. Quand on a manqué le rendez-vous : la Sainte Catherine.

Semées à la Sainte Catherine, les fèves arrivent en mai. Semées en février également, mais noires de pucerons. Ce qui ne me gêne pas, je ne consomme pas la gousse. Je ne vois pas ce qui m'interdirait de les manger. Crues, avec du beurre. Personne « nous deffendant les febves ». Aucun Pythagore à l'horizon. J'en apercevrais un, j'irais de ce pas chercher mon Rabelais, je brandirais son Livre V, j'afficherais ceci à l'entrée de mon jardin :

« emancipez de l'antique folie, effacez-moi presentement de vos pancartes le symbole du viel philosophe à la cuysse dorée, par lequel il vous interdisoit l'usage et mangeaille des febves »

Je dirais encore aux «  rappetasseurs de vieilles ferrailles latines, revendeurs de vieux mots latins tous moisis et incertains, que nostre langue vulgaire n'est tant vile, tant inepte, tant indigente et à mespriser qu'ils l'estiment. »

À mes amis jardiniers, « beuveurs » ou non, que les meilleures fèves ne se trouvent point ici ni au marché mais « par les « officines des libraires ». Faites-en bonne provision, dès que vous en voyez, « et non seulement les egoussez, mais devorez comme opiatte cordialle, et les incorporez en vous mesmes : lors cognoistrez quel bien est d'iceux preparé à tous gentils egousseurs de febves. Presentement je vous en offre une bonne et belle pannerée, cueillie on propre jardin que les autres precedentes, vous suppliant au nom de Reverence qu'ayez le present en gré, attendant mieux à la prochaine venue des arondelles. »

 

Fin du prologue.

 

 

Celui qui employait cette locution adverbiale se posait-il la question ? L'avait-il entendue dans ses Deux-Sèvres natales, comme je l'ai d'abord supposé, sans doute à tort, ou sur les stades qu'il fréquente, maintenant qu'il est en retraite ? Est-il passionné de rugby, va-t-il au match, quand le Stade joue à domicile? Ou se contente-t-il de la pétanque ? Du Jeu Provençal, corrigerait-il, s'il m'écoutait. « Le Qualificatif Triplette se jouera mardi », me lança-t-il un jour, en quittant les jardins. Pressé et, maintenant que j'y songe, triomphant. Ses « trois jours de rang » viennent-ils de là ? De la victoire que j'aurais dû entendre, si je n'avais pas été obnubilé par le poitevin-saintongeais, des trois victoires d'affilée qu'il était certain de remporter ? Cela ne lui ressemblait tellement pas, cette hâblerie toute méridionale, que j'ai préféré inventer. Confondant une fois de plus jardinage et archéologie et trouvant, dans la terre que j'allais remuer, les traces du patois perdu. Quand c'est dans le sport qu'il fallait chercher !

Cela m'apprendra. L'heure venue, je fermerai mes écoutilles et je me concentrerai sur les outils à chercher dans la cabane, sur les gestes à faire, les distances à respecter si je veux que mes trois rangs de fèves ressemblent à quelque chose. Le jardinage n'a rien à voir avec l'archéologie, mais il ressemble à l'écriture. Aux premières pages qu'on fait, quand on commence à tracer des lettres, des lignes, et qu'on évite de déborder. Des lignes et des lignes de fèves, voilà ce que j'aimerais. Si le temps le permet. Si je trouve ce qu'il faut, dans la cabane dont il m'a confié la clé, à commencer par les graines. De fèves de Séville, celles qui font une longue cosse. S'il y a bien, comme on le demande, arrosoir avec pomme, binette, bêche griffe, râteau, cordeau. Je voudrais écrire au cordeau.

 

 

 


 

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17 janvier 2020 5 17 /01 /janvier /2020 09:17

Le porc à l'alentejana, ou porc aux palourdes, est un classique de la cuisine portugaise. Le mien a mijoté dans une cataplana en cuivre, m'explique Pedro, le chef de La Porte royale, et les palourdes sont des palourdes rouges, des vernis si vous préférez.

Des vernis comme là-bas. Il sait à qui il parle, à quel curieux d'autres cultures et gourmand des cuisines du monde, mais aussi à quel néandertalien. Les néandertaliens, lui dis-je, du moins ceux qui vivaient il y a 90000 ans en Italie, sur le littoral du Latium, ne se contentaient pas des pierres ponces qu'ils ramassaient sur la plage et dont ils appréciaient comme nous les propriétés abrasives, sinon exfoliantes. Ces pierres provenant des éruptions volcaniques de la zone napolitaine comme les Champs Phlégrééns arrivaient sur les plages du Latium, et on en a retrouvé récemment dans une grotte, la Grotta dei Moscerini, près de Gaeta. Entre Sperlonga et Gaeta.

Où il y avait également des coquilles. De Callista chione, un mollusque bivalve que nous connaissons sous le nom vernaculaire de vernis. La preuve que les Néandertaliens étaient subacquei : « plongeurs ». Si immergevano per raccogliere conchiglie : « ils plongeaient pour ramasser des coquillages. » Des palourdes. Des palourdes rouges. Oui, ils étaient aussi capables de descendre en apnée. Jusqu'à 2 voire 4 mètres de profondeur. Tout cela pour des fasolari, comme les appellent ceux qui vous les servent aujourd'hui avec des spaghettis, ou en risotto. Eux, c'était pour les utiliser comme outils. Des outils fins et tranchants. Ce qui ne veut pas dire qu'ils ne les mangeaient pas avant. La tomate n'était pas inventée, mais ils connaissaient le feu. Les pierres encore brûlantes. Les palourdes cuites dans leur coquille, dans leur jus. Un plaisir dont nos néandertaliens auraient eu tort de se priver. Cela changeait du mammouth qu'ils étaient fatigués, surtout les plus âgés, de mâcher.

Subacquei
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14 janvier 2020 2 14 /01 /janvier /2020 07:01
Le 14 janvier

En ces temps troublés où les barbares déboulent de partout, forcent le limes et font vaciller l'Empire, le doute s'installe. On se demande ce qui le fonde, ce qu'il faut en sauver s'il est destiné comme on croit à périr. L'avenir n'étant plus certain, les poètes, même les plus en vue, surtout eux, songent à se convertir, se dépêchent car il se murmure que la fin du monde est proche, qu'elle arrivera 365 ans après la Crucifixion, soit en 398.

S'ils ont bien compté, nos druides pythagoriciens devenus grammairiens, rhéteurs, poètes. Des poètes qui seront quand il le faudra, et il le faut, c'est même urgent, prêtres puis évêques. Les notables aquitains n'ont pas de temps à perdre, il faut, pour que leur vie ressemble enfin à une vie, vendre fissa leurs biens. Mais c'est compliqué. Le risque est grand de voir, comme l'écrit Ausone (à Paulin), « ses royaumes démembrés aux mains de cent maîtres ». Qui pourrait s'offrir ces somptueuses villas, se les offrir toutes ? Qui serait capable de régner sur d'aussi vastes domaines ? Sur ces innombrables coloni qui bossent pour vous et qui n'ont pas le droit, eux, de changer de maître, qui ne doivent pas savoir où il va quand il se rend en Campanie, en Espagne, et encore en Campanie, pourquoi il fait tout ça. Ils le sauront bien assez tôt, quand la fin du monde arrivera, en l'an 398, ils ont bien compté. Ce sont des gens qui comptent. Les notables de Bordeaux, Meropius Pontius Paulinus en tête, le futur Paulin de Nole ou saint Paulin, ils savent depuis longtemps. Ils sont prêts à sauver leur âme. En épousant une riche héritière, comme on fait chez les notables, mais en la choisissant chrétienne, ce qui est nouveau. Et très bon pour leur salut.

Paulin épousera donc Therasia. Et sa religion. Il sera prêtre à Barcelone, évêque à Nole et pour finir saint. Pour commencer. Pour entrer dans les premiers dans la vie éternelle. Avec ce Félix qui a ouvert la voie et qu'il ne remerciera jamais assez.

Il renonce au luxe dans lequel il vivait, se dépouille sans regrets de ses biens et renonce aux séductions du monde. Cela, c'est la légende dorée. La réalité est autre. Ils savent compter, nos poètes. Et pas seulement les pieds de leurs vers. Paulin continue, de Nole, à gérer sa fortune qui reste immense. Il ne la dilapide pas. Il sait maintenant à quoi elle va servir. Comment l'utiliser pour édifier un monastère, faire construire une splendide basilique sur la tombe de saint Félix, agrandir, embellir, entretenir le complexe félicien.

Tantôt, il finance la réparation d'un aqueduc. Apporter l'eau, un peu de confort aux indigents, c'est comme donner un banquet monstre à ceux qui rêvaient d'un repas aux tombes, une excellente publicité. Un placement des plus rentables.

Tantôt, il offre des mosaïques : il fait venir des artisans d'Afrique, de Carthage où ils ont réalisé des merveilles. Ce que les paysans ne peuvent pas lire, ils l'apprendront par l'image. La beauté des images convertira les plus rétifs.

Il faut aussi accueillir les pèlerins, les plus prestigieux comme les plus obscurs. Certains pourraient faire étape à Nole, des évêques comme Alypius, une Monique se rendant à Milan. L'amitié chrétienne reste de l'amitié, Et l'hospitalité ne choisit pas ses hôtes. Il y aura parmi eux, forcément, des pointures. Qui réclament, comme les petits pieds, quelques égards pour être bien chaussées.

Il ne rompt pas davantage avec la poésie dans laquelle il a appris à écrire, écrit et continue d'écrire, bien après sa conversion. Et jusqu'aux Carmina natalicia, quatorze poèmes composés chaque année (depuis son arrivée à Nole jusqu’en 408) et récités pour la fête de saint Félix de Nole, le 14 janvier. Même s'il prétend avoir renié les Muses. Il n'a jamais cessé de les cultiver. Ils ne rejettent pas les Camènes, ils ne sont pas fermés à Apollon, les cœurs voués au Christ. Surtout quand ils écrivent à Ausone, et qu'ils tentent de répondre à son inquiétude, à ses critiques. Je ne suis pas le Bellérophon que tu dis, personne ne m'impose le silence, et je ne suis pas contraint d'errer dans des lieux inhospitaliers. Ma femme est une Lucrèce, non une Tanaquil. Tout cela en vers. Avec ce qu'il faut de rimes internes, paronomases, allitérations pour bien montrer la vanité de tout ça. Et qu'il ne manque pas, comme certains le lui reprochent, à tous ses devoirs. Cette poésie savante plaît à l'élite cultivée. Les autres l'écouteront sans trop comprendre, mais avec le recueillement nécessaire. Chaque 14 janvier.

Le fait que la série soit close du vivant même de Paulin (qui meurt en 431) et qu’elle soit transmise indépendamment des autres carmina, va dans ce sens. Dans le sens d'un monument, dressé de son vivant, et qui survivra à la destruction de Rome. Plus durable que l'airain et qui lui garantira, mieux que ces œuvres païennes qu'il a tant aimées, un peu de l'éternité promise. Les exemples ne manquent pas, de temples transformés en églises et qui doivent leur salut -au sens propre, matériel du terme- à leur conversion. C'est le cas de la Porta nigra à Trèves. Ou du Panthéon à Rome. Qui nous sont parvenus quasi intacts.

Ce n'est pas tout à fait l'immortalité, mais c'est l'assurance de traverser les siècles. Avec les pieds de ses vers. Comme l'écrit, deux générations plus loin, celui qui se proclame, et il n'est pas le dernier, « le dernier des Romains ». Ce qui veut dire, pour ces aristocrates qui sont prêts à sacrifier leur chevelure pour garder leurs privilèges, « le premier ».

Et l'oeuvre de Paulin, mieux encore que celle de son maître, est arrivée sans grand dommage jusqu'à nous. C'est une lettre, avant la lettre, à la postérité. Une lettre à nous adressée. Même si nous avons du mal à endosser le rôle, et que nous le trouvons un peu grand pour nous.


 

Le 14 janvier
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19 décembre 2019 4 19 /12 /décembre /2019 08:46

C'est la fortune quand elle tourne,

quand les avaries conduisent au naufrage

et que les pains de cocaïne échouent.

Brillante,

Diamante,

c'est écrit sur les paquets que la tempête dépose sur les plages,

voilà pourquoi elles sont interdites.

Pour que le malheur des uns ne fasse pas le bonheur des autres.

Et vice versa.

 

Mais le destin s'accomplit,

quoi qu'on fasse,

inutile de chercher

où exercer,

sur quoi,

son droit.

Ce droit de bris

qu'on dit aussi d'épave

ou de lagan.

Ou encore de varech.

Il donne la propriété des nouvelles du monde

à celui qui,

comme chaque matin,

comme un vulgaire retraité,

feuillette son journal.

 

Un journal en appelant,

en rappelant un autre,

celui de Fromentin,

si je n'ai pas rêvé,

offre pareille aubaine

avec toutes ces oranges flottant au large

de l'île de Ré.

Un navire avait perdu sa cargaison

et cela ne faisait pas seulement le bonheur des enfants,

le peintre aussi se régalait.

 

Fromentin se régalait.

 

Quel tableau c'était !

Quel tableau ce serait si le peintre

voulait bien se remettre à peindre,

si sa main n'était pas ce jour-là

occupée à écrire ses

Notes sur l'île de Ré,

un livre que j'ai acheté puis perdu,

comme le bateau sa cargaison,

mais je n'ai pas oublié les oranges,

la preuve ce poème.

 

Et ne me demandez pas d'où elles viennent,

de quelle Algérie,

si c'est un rêve,

le rêve du peintre qu'il est aussi,

Fromentin,

si le désir qu'il note

n'est pas déjà nostalgie

de l'Orient

ou du Sahara,

peu importe,

ce qui compte ici,

c'est qu'elles flottent,

c'est le tableau qu'elles font,

ces oranges,

qu'elles feraient

s'il voulait bien

s'arrêter d'écrire.

 

Cette cargaison d'oranges

flottant au large,

il y aurait

de quoi l'inspirer.

 

De quoi faire provision d'exotisme,

si des paysages de l'Aunis,

de l'absence de paysage

il était las.

 

S'il éprouvait tout à coup

le besoin de chercher derrière

« le tapis fauve des vignobles »,

de regarder au-delà.

 

S'il fallait ajouter au « ciel égyptien »,

à « la surface métallique et comme solide de la mer,

irisée de rose »

une autre couleur.

 

Si la grande étendue d'un noir violet,

les parties de sable jaunâtre ne suffisaient plus,

s'il fallait prendre

de nouveaux poissons aux écluses.

 

Elles auraient leur place,

ces oranges,

il les rangerait dans les choses vues.

 

Il trouverait de quoi

peindre une marine,

même si du navire

il n'y a plus trace,

que cette cargaison perdue,

pas perdue pour tout le monde.

 

Que ces oranges dont il s'est délesté

pour continuer sa route

le cœur plus léger,

surtout s'il songe au cadeau

que ce sera

pour les enfants

et pour leurs parents,

ils auront là de quoi garnir,

à peu de frais,

les petits souliers

au pied de la cheminée.

 

Chez moi,

dans mes images d'Épinal,

c'est saint Nicolas,

c'est lui qui apporte des oranges

aux enfants sages.

Les autres reçoivent un martinet.

 

Chez lui,

en Aunis

et dans ses îles,

c'est la lumière.

 

Sahara ou Sahel,

c'est la même.

C'est l'autre,

pour une fois sans la brume.

 

Pour la saisir,

il faudrait qu'il cesse d'écrire,

de se demander

s'il est un voyageur qui peint

ou un peintre qui voyage.

Qu'il peigne.

 

Il faudrait que j'oublie

de me demander

si c'est la trace d'un rêve,

de quel rêve,

ou persistance rétinienne.

 

Amas de coraux

qu'il prendrait d'abord pour des oranges,

s'il voyageait en Égypte,

si ce n'était pas d'abord une île

où poser sa plume,

peindre sur le motif,

une île qui n'a pas à subir l'arrivée massive

d'algues vertes malodorantes

et potentiellement toxiques en été,

pas encore.

 

Il n'y a que le sart

comme on dit

le varech,

il échoue régulièrement

et on le récolte,

et Fromentin aussi, il note

comment dans cette île

on va au sart,

comment on s'en sert

pour fumer les vignes.

 

Il y a des oranges,

mais ça n'arrive qu'une fois

et il faut être là.

 

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18 décembre 2019 3 18 /12 /décembre /2019 10:36

 

Dans la lettre à Armand du Mesnil qui ouvre Un été dans le Sahara, Eugène Fromentin explique comment, au moment de partir pour le désert, il s'est rappelé Les Trois Arbres de Rembrandt :

« Ce sont trois arbres hérissés, bourrus de forme et de feuillage ; à gauche, une plaine à perte de vue ; un grand ciel, où descend une immense nuée d'orage, et, dans la plaine, deux imperceptibles voyageurs qui cheminent en hâte et fuient, le dos au vent. Il y a là toutes les transes de la vie de voyage, plus un côté mystérieux et pathétique, qui m'a toujours fortement préoccupé. Parfois même, il m'est arrivé d'y voir comme une signification qui me serait personnelle : c'est à la pluie que j'ai dû de connaître, une première fois, il y a cinq ans, le pays du perpétuel été ; c'est en fuyant éperdument qu'enfin j'ai rencontré le soleil sans brume. »

Fromentin se rappelle, au moment de partir pour le désert, cette gravure à l'eau-forte et pointe-sèche réalisée en 1643, le plus grand paysage gravé par Rembrandt.

Un paysage familier, paisible, où l'on reconnaît d'abord, quand on s'appelle Fromentin, l'Aunis et ses plaines. L'Aunis et sa lumière. Mais les ciels sont changeants. Les nuages s'accumulent, l'orage monte. Ce qui apparaissait, au premier plan, comme une douce colline, se révèle très vite un Golgotha. Avec les trois arbres, leur masse sombre, leur disposition qui rappelle les trois croix de la Crucifixion.

L'orage est là. Dans le « grand ciel, où descend une immense nuée d'orage ». Ce que les « deux imperceptibles voyageurs qui cheminent en hâte » fuient, c'est la pluie. La pluie est un calvaire, et c'est ce que retient du paysage de Rembrandt celui qui a le désir -la nostalgie- du « pays du perpétuel été », qui a « rencontré le soleil sans brume ».

Je ne peux m'empêcher ici de descendre « sur Hudimesnil ». Je ne peux pas ne pas retrouver les « trois arbres » qu'évoque Proust dans À l'ombre des jeunes filles en fleurs :

« Je venais d’apercevoir, en retrait de la route en dos d’âne que nous suivions, trois arbres qui devaient servir d’entrée à une allée couverte et formaient un dessin que je ne voyais pas pour la première fois, je ne pouvais arriver à reconnaître le lieu dont ils étaient comme détachés mais je sentais qu’il m’avait été familier autrefois; de sorte que mon esprit ayant trébuché entre quelque année lointaine et le moment présent, les environs de Balbec vacillèrent et je me demandai si toute cette promenade n’était pas une fiction, Balbec un endroit où je n’étais jamais allé que par l’imagination, Mme de Villeparisis un personnage de roman et les trois vieux arbres la réalité qu’on retrouve en levant les yeux de dessus le livre qu’on était en train de lire et qui vous décrivait un milieu dans lequel on avait fini par se croire effectivement transporté.

Je regardais les trois arbres, je les voyais bien, mais mon esprit sentait qu’ils recouvraient quelque chose sur quoi il n’avait pas prise, comme sur ces objets placés trop loin dont nos doigts allongés au bout de notre bras tendu, effleurent seulement par instant l’enveloppe sans arriver à rien saisir. Alors on se repose un moment pour jeter le bras en avant d’un élan plus fort et tâcher d’atteindre plus loin. Mais pour que mon esprit pût ainsi se rassembler, prendre son élan, il m’eût fallu être seul. Que j’aurais voulu pouvoir m’écarter comme je faisais dans les promenades du côté de Guermantes quand je m’isolais de mes parents. Il me semblait même que j’aurais dû le faire. Je reconnaissais ce genre de plaisir qui requiert, il est vrai, un certain travail de la pensée sur elle-même, mais à côté duquel les agréments de la nonchalance qui vous fait renoncer à lui, semblent bien médiocres. Ce plaisir, dont l’objet n’était que pressenti, que j’avais à créer moi-même, je ne l’éprouvais que de rares fois, mais à chacune d’elles il me semblait que les choses qui s’étaient passées dans l’intervalle n’avaient guère d’importance et qu’en m’attachant à la seule réalité je pourrais commencer enfin une vraie vie. Je mis un instant ma main devant mes yeux pour pouvoir les fermer sans que Mme de Villeparisis s’en aperçût. Je restai sans penser à rien, puis de ma pensée ramassée, ressaisie avec plus de force, je bondis plus avant dans la direction des arbres, ou plutôt dans cette direction intérieure au bout de laquelle je les voyais en moi-même. Je sentis de nouveau derrière eux le même objet connu mais vague et que je pus ramener à moi. Cependant tous trois au fur et à mesure que la voiture avançait, je les voyais s’approcher. Où les avais-je déjà regardés? Il n’y avait aucun lieu autour de Combray, où une allée s’ouvrit ainsi. Le site qu’ils me rappelaient il n’y avait pas de place pour lui davantage dans la campagne allemande où j’étais allé une année avec ma grand’mère prendre les eaux. Fallait-il croire qu’ils venaient d’années déjà si lointaines de ma vie que le paysage qui les entourait avait été entièrement aboli dans ma mémoire et que, comme ces pages qu’on est tout d’un coup ému de retrouver dans un ouvrage qu’on s’imaginait n’avoir jamais lu, ils surnageaient seuls du livre oublié de ma première enfance. N’appartenaient-ils au contraire qu’à ces paysages du rêve, toujours les mêmes, du moins pour moi chez qui leur aspect étrange n’était que l’objectivation dans mon sommeil de l’effort que je faisais pendant la veille soit pour atteindre le mystère dans un lieu derrière l’apparence duquel je pressentais, comme cela m’était arrivé si souvent du côté de Guermantes, soit pour essayer de le réintroduire dans un lieu que j’avais désiré connaître et qui du jour où je l’avais connu n’avait paru tout superficiel, comme Balbec? N’étaient-ils qu’une image toute nouvelle détachée d’un rêve de la nuit précédente mais déjà si effacée qu’elle me semblait venir de beaucoup plus loin? Ou bien ne les avais-je jamais vus et cachaient-ils derrière eux comme tels arbres, telle touffe d’herbes que j’avais vus du côté de Guermantes un sens aussi obscur, aussi difficile à saisir qu’un passé lointain de sorte que, sollicité par eux d’approfondir une pensée, je croyais avoir à reconnaître un souvenir. Ou encore ne cachaient-ils même pas de pensées et était-ce une fatigue de ma vision qui me les faisait voir doubles dans le temps comme on voit quelquefois double dans l’espace? Je ne savais. Cependant ils venaient vers moi; peut-être apparition mythique, ronde de sorcières ou de nornes qui me proposait ses oracles. Je crus plutôt que c’étaient des fantômes du passé, de chers compagnons de mon enfance, des amis disparus qui invoquaient nos communs souvenirs. Comme des ombres ils semblaient me demander de les emmener avec moi, de les rendre à la vie. Dans leur gesticulation naïve et passionnée, je reconnaissais le regret impuissant d’un être aimé qui a perdu l’usage de la parole, sent qu’il ne pourra nous dire ce qu’il veut et que nous ne savons pas deviner. Bientôt à un croisement de routes, la voiture les abandonna. Elle m’entraînait loin de ce que je croyais seul vrai, de ce qui m’eût rendu vraiment heureux, elle ressemblait à ma vie.

Je vis les arbres s’éloigner en agitant leurs bras désespérés, semblant me dire: ce que tu n’apprends pas de nous aujourd’hui tu ne le sauras jamais. Si tu nous laisses retomber au fond de ce chemin d’où nous cherchions à nous hisser jusqu’à toi, toute une partie de toi-même que nous t’apportions tombera pour jamais au néant. En effet, si dans la suite je retrouvai le genre de plaisir et d’inquiétude que je venais de sentir encore une fois, et si un soir — trop tard, mais pour toujours — je m’attachai à lui, de ces arbres eux-mêmes en revanche je ne sus jamais ce qu’ils avaient voulu m’apporter ni où je les avais vus. Et quand la voiture ayant bifurqué, je leur tournai le dos et cessai de les voir, tandis que Mme de Villeparisis, me demandant pourquoi j’avais l’air rêveur, j’étais triste comme si je venais de perdre un ami, de mourir moi-même, de renier un mort ou de méconnaître un Dieu. »

Rembrandt, Les Trois Arbres, 1643, Rijksmuseum, Amsterdam.
 

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16 décembre 2019 1 16 /12 /décembre /2019 09:37

J'avais le nom sur le bout de la langue. Celui de l'écrivain qui était, c'est ce que je tentais d'expliquer à mes hôtes, le Walser sicilien. En faisant le tour du propriétaire, la visite de ma Sicile. Dans mon rêve. Mais le nom ne me revenait pas, de cet écrivain sicilien qui avait la simplicité de Robert Walser, cette espèce d'évidence bousculant les certitudes et dérangeant au plus profond. Le nom me fuyait, et c'est ce qui m'a réveillé. Vers 5h. Je ne me suis pas rendormi. Je ne pouvais pas fermer l'oeil. Fermer les yeux sur cet oubli. Je ne me le pardonnerais pas. Le jour mettrait de l'ordre dans tout ça, mais je ne l'attendrais pas. J'irais de ce pas voir comment il s'appelait. Dans mes idées claires, sinon dans la bibliothèque. C'est-à-dire la chambre où je dors. Dans le coin italien où je l'avais certainement rangé. Ou dans l'armoire où je gardais précieusement, avec mes trésors -tessons glanés partout où je suis passé, tesselles de ma grande mosaïque-, mes livres de chevet. Ceux que je lis avant de m'endormir. Afin de m'endormir. De plonger dans le sommeil et d'alimenter le rêve à venir. Le Walser sicilien. Il devait être quelque part, mais je ne l'ai pas trouvé. Ni dans la bibliothèque, ni dans mes pensées du matin.

En revanche, j'ai retrouvé le livre avec lequel je m'étais endormi. Le dernier échange épistolaire entre Ausone (trois lettres) et Paulin de Nole (deux lettres). Ausone regardait son installation en Espagne, son mariage comme une trahison, sa Therasia comme une Tanaquil. C'est une Lucrèce, lui répondait Paulin, et il n'en resterait pas là. Il irait jusqu'à se convertir, puis en Campanie auprès de ce Felix qu'il aimait tant. Malgré les lettres de celui qui fut son maître. Ausone pouvait bien assimiler sa nouvelle religion au priscillianisme, cela ne le dissuaderait pas, ne l'empêcherait pas de donner toute sa fortune (qui était grande) aux pauvres. De devenir évêque de Nole. Puis le saint qu'on sait.

Des trois noms qu'il portait, Meropius Pontius Paulinus, l'un m'avait particulièrement intéressé. Je dirais même qu'il avait occupé ma journée. Que j'avais passée à chercher l'origine de ce Meropius, à croiser les étymologies sans jamais rencontrer la vraie, à me demander pourquoi on l'avait retrouvé, par prospection au sol, dans la pars rustica de la villa. Si loin de l'Aquitaine. Cette riche famille du Bordelais contribuait-elle encore à l'effort de guerre, nourrissait-elle l'armée du Rhin ? Possédait-elle cette villa domaniale située sur le plateau lorrain, au sud de la ville antique de Metz ? Ou avait-elle des liens de parenté avec celui qui portait cette bague en bronze, avec ce Meropius dont le nom est gravé dans un cartouche sur le chaton? Qui était le propriétaire de cette « villa axiale de type monumental » de Larry à Liéhon (Moselle), ou un hôte non moins prestigieux qui était là comme chez lui. Et même mieux. Raison pour laquelle il est resté un peu plus longtemps que prévu. Le temps de transformer une relation virtuelle (le commerce épistolaire tel que le pratiquaient ces aristocrates) en véritable amitié. Mais on était peut-être déjà chez des chrétiens, où le nom de Meropius n'était pas inconnu. Où c'était même un exemple à suivre.

Cette belle demeure romanisée a été ruinée vers 350-360. Les ruines ont été presque complètement démantelées durant l’Antiquité tardive (récupération des matériaux, habitats ponctuels), puis les vestiges ont servi de cimetière.

La bague en bronze, découverte en prospection au sol en 2009, dans la pars rustica, comporte cette inscription: MERO-PIV(S). D’autant plus intéressante qu'elle est la seule. Le site de Larry n'a livré aucun élément épigraphique, aucun graffiti nominatif. On ne saura donc jamais qui la portait. Qui portait ce nom. Qui le porta jusqu'ici. Si c'est un ami de passage, ou un notable christianisé de la région.

On dira que c'est un nom rare. De ce qu'on appelle l’Antiquité tardive. Utilisé, pour des raisons qu'on ignore, par saint Paulin de Nole (353-431). Un évêque issu d’une famille sénatoriale et de patriciens, grand propriétaire dans le Bordelais et en Campanie, élève d’Ausone, gouverneur de Campanie, et converti au christianisme en 389.

Et que ce nom m'a poursuivi jusque dans mon rêve. Où je faisais visiter, comme un archéologue pendant les Journées du Patrimoine, le chantier. Comme un propriétaire sa villa. La mosaïque géométrique du porche. Sans parvenir à retrouver le nom que j'avais sur le bout de la langue. Celui du Walser sicilien.


Larry/Liéhon

Vue de la mosaïque

Cliché J.-D. Laffite/Inrap

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14 décembre 2019 6 14 /12 /décembre /2019 10:26

Sur le nom d'un certain Lucius gravé dans le marbre, Ausone a quelque chose à dire. Et il le dit dans cette épigramme qui a pour sujet une épitaphe mutilée par le temps et devenue illisible. Traduite ici par Lionel Édouard Martin.

 

Méditation sur une épitaphe illisible

 

Un certain Lucius ; une lettre suivie
De deux points, qui fait « L » le prénom, toute seule.
Suit un M gravé ‒ crois-je, on ne voit pas tout l’M,
Car il en manque un bout, la pierre étant brisée.

Qui donc, quel Marius, Marcius, Metellus,
Ici gît ? Nul indice un peu sûr ne l’indique.
Ici gît l’alphabet, arraché, mutilé,
Toute chose a péri dans le chaos des signes.

S’étonner de la mort, quand les tombes succombent,
Et que meurent aussi les pierres et les noms ?

 

C'est à peu près ce que lance au viator, au « voyageur » Une tombe de la via Latina.

S'il ne passe plus personne sur cette voie (en dehors des touristes visitant ce qui est aujourd'hui le Parc archéologique des tombes de la via Latina), s'il y a d'autres routes pour aller de Capoue à Rome, nous sommes là, nous qui lisons, pour l'entendre quand elle nous appelle, pour écouter ce muet qui nous parle :

« Je ne dis pas mon nom, mon père, mon pays, mes actions. Je suis muet pour l'éternité, cendre, ossements, rien. Je ne suis pas, je n'ai pas été, et pourtant je suis né du néant. Passe, et ne me fais pas de reproches : tu seras comme moi. »

Ainsi parle le tombeau. Ainsi finit le dialogue. Entre le je du mort et le tu du passant. C'est mon dernier mot, lui dit-il, et il t'ouvre la voie. Ou les portes de la cité, si c'est vers la ville que tu marches. Où que tu ailles, il te rendra la route légère. Comme sera pour moi la terre, si tu veux bien dire mon nom. S'il est écrit dans la pierre. S'il n'est pas effacé.

Si l'épitaphe est mutilée par le temps, le texte illisible, sache qu'un poète en a fait son poème, un monument pas plus durable que les mausolées qui se dressent, orgueilleux, au bord de la route. Ils t'éviteront peut-être un naufrage, un naufrage en pleine terre, mais ils n'échapperont pas au temps. Fussent-ils les tombeaux des héros morts à la guerre de Troie.

Regarde celui d' Euphème, chef des Cicones. On se retrouve, à peine on a lu son nom, en terre troyenne avec sa sépulture : une statue de Mars armé de la haste et une épitaphe gravée. Et, comme si cela ne suffisait pas, le front est rempli de statues et qui pèsent. Mais ils s'écroulent vite, ces monuments surchargés ; « plus le luxe est grand, plus grande est la ruine. »

En insistant sur la vanité du tombeau, Ausone dit celle de l'épitaphe, et de l'oeuvre entière.

Il nous rappelle, pour peu que nous laissions errer nos regards, que nous lisions ce qui est écrit, que nous le lisions jusqu'au bout, que nous sommes de passage. Que de notre passage il ne restera que des traces, qui peu à peu s'effaceront.

Mais la mélancolie n'entame pas la détermination du « voyageur ». Il poursuivra sa lecture, quoi qu'il arrive.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 


 


 

 

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6 décembre 2019 5 06 /12 /décembre /2019 08:46

« -vous voyez, dit-il en nous montrant le rameau rouge aux folioles lancéolées, cet arbuste s'appelle l'ailante glanduleux, c'est une espèce rudérale qui adore les friches, les ruines, les gravats, la poussière et croît à une vitesse ahurissante, il nous vient de Chine mais il a envahi tous les recoins du pays, certains le surnomment le palmier des ghettos car il pousse là où aucune plante ne peut survivre, on dirait qu'il n'a besoin de rien, ni eau, ni terre, ni lumière ; quand tout le monde aura quitté le pays, il n'y aura plus que des ailantes en Bulgarie, on le surnomme aussi l'arbre de l'enfer car il est impossible de l'éradiquer, si vous arrachez une branche, elle repousse avec plus de vigueur encore, c'est toute une foule d'ailantes qui a pris racine ici depuis 1989 et remplacé les fidèles- »

Emmanuel Ruben, Sur la route du Danube, Rivages, 2019, page 223.

 

Voici ce que j'ai cueilli sur la route du Danube, dans le beau livre d'Emmanuel Ruben. L'Ailante glanduleux, Ailante ou Faux vernis du Japon ou Vernis de Chine. Qui aurait évidemment sa place dans mon recueil, mais qui en modifierait la forme, et peut-être le sens. En effet, il faudrait oublier l'ordre alphabétique, l'idée d'un abécédaire des espèces exotiques envahissantes, opter pour un classement. Au moins tenter des rapprochements, chercher des affinités. Certes j'associe, depuis que je l'ai retrouvé dans un de ses livres, le Buddleja de David à Marcel Cohen ; et je ferai sans doute de même avec l'Ailante glanduleux quand je le rencontrerai : je me reverrai aussitôt à Vidin, découvrant avec Emmanuel Ruben les vestiges de la synagogue colonisés par cette invasive. Mais deux exemples ne font pas une anthologie.

Je me contenterai donc d'observer « leurs troncs gris, très fins, très droits », de voir comme ils « s'élancent entre les colonnes cannelées dans le clair-obscur rose et vert, à l'assaut des deux étages sans paliers », comment « leurs branches enlacent les arches qui ne retiennent plus que le bleu du ciel », comment « leurs racines s'enchevêtrent sous les voûtes déchaussées, les frontons hérissés d'herbes rousses laissent percer parfois un ou deux rameaux conquérants, fiers d'avoir atteint le firmament » (Emmanuel Ruben, ibid., page 223) .

Je songerai au Vinaigrier qui occupait notre verger à Bralleville, près de Sion en Lorraine. Depuis que mon père en avait planté un, cadeau d'un cousin. Il menacerait très vite les mirabelliers et on ne saurait comment s'en débarrasser.

Ils ont même apparence, le Vinaigrier et l'Ailante glanduleux, les mêmes folioles lancéolées et un pédoncule rougeâtre, et ils envahissent l'un et l'autre nos jardins. L'un comme l'autre.

Pourtant, on ne leur réserve pas le même traitement. L'un -l'Ailante glanduleux- est un nouvel Attila, un fléau qu'il faudrait combattre avec la dernière énergie. Tandis que l'autre apparaît comme un monstre familier (la preuve, on l'appelle Vinaigrier et non Sumac à bois glabre comme on devrait, encore moins Rhus glabra). L'Ailante glanduleux est une espèce exotique envahissante, et le Vinaigrier, qui n'est pas moins invasif, un arbuste indigène : voilà pourquoi on les regarde différemment.
L'Ailante glanduleux est une espèce redoutable, je n'en disconviens pas. Cependant, avec lui (comme avec le Buddleja de David), je ne sais pas sur quel pied danser. S'il faut le tuer, comme certains m'y pousseraient, si jamais cette espèce d'arbre se pointait chez moi.

Ou si je peux l'introduire dans mon jardin, afin de l'embellir, le planter comme j'ai vu faire Emmanuel Ruben (c'est bien un Ailante glanduleux qu'on le voit planter le samedi 18 novembre 2017, pour marquer son entrée à la direction de la Maison Julien Gracq).

Je ne sais pas s'il faut écouter Francis Hallé, pour qui l’Ailante glanduleux est une vraie « peste », dénaturant les paysages, notamment du Languedoc-Roussillon. Ou Gilles Clément quand il en parle ainsi: « On le nomme parfois '' arbre de paradis '' ou '' arbre du soleil '' et enfin '' monte-aux-cieux '', non par sa hauteur -il ne dépasse pas trente mètres- mais pour l’élan qui le caractérise: une tension toute en tronc, un fût svelte et souple, achevé par un feuillage d’estampe, désignant le ciel.» Gilles Clément, Éloge des vagabondes, NiL Éditions, 2002.

Et qu'il en fait un jardin, le Jardin des ailantes dans le Jardin des migrations au Mucem.

 

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2 décembre 2019 1 02 /12 /décembre /2019 09:51

 

Plagiaire par anticipation de l'Oulipo, Ausone l'est aussi avec son Technopaegnion. Qui rappelle étrangement Queneau et ses nombres entiers, la n-ine de 3 appelée terine :

 

« Machaut chantait que sa fin

Était son commencement,

Et le contraire. (...) »

 

Et la ressemblance ne s'arrête pas là. Le recueil d'Ausone intitulé Technopaegnion comporte plusieurs poèmes rédigés en hexamètres, chaque vers commençant par un monosyllabe et se terminant par un monosyllabe.

Au dernier vers du dernier technopaegnion (14. Grammaticomastix), Ausone compare son recueil aux cheveux d’Antiphile:

 

«Indulge, Pacate, bonus, doctus, facilis vir !

Totum opus hoc sparsum, crinis velut Antiphilae ; « pax » 

 

« Sois indulgent, Pacatus, tu es un homme bon, cultivé, aimable :

ces poèmes sont comme les cheveux d'Antiphile, épars ; suffit ! »

 

Qui est Antiphile ? C'est un personnage de Térence, qui apparaît dans l’Heautontimoroumenos. Elle est « vêtue d’une robe simple et triste », elle n’a pas « de bijoux d’or », elle n’est pas fardée pour des amants, ses cheveux sont épars, en désordre et « rejetés négligemment tout autour de sa tête ». Ce n'est pas, comme on l'appellera, pour mieux la stigmatiser, une femme en cheveux. Une femme qui sort tête nue ou sans chignon. Par incurie ou par provocation. Ce n'est pas une souillon, ni une gourgandine. Non, si elle a les cheveux libres, c'est qu'un drame l'a chassée de sa chambre. Antiphile, Ausone nous le dit et nous pouvons le croire, n'est pas une débauchée. Pas plus que sa poésie, fût-elle libertine. C'est même, sans chercher plus loin, sans regarder au-delà des apparences, une femme que la mort a défaite. Antiphile avec ses cheveux épars, en désordre, « rejetés négligemment tout autour de sa tête », est une figure du deuil. Comme cette poésie qu'un Martial juge si sévèrement:

 

Turpe est difficiles habere nugas : « Il est honteux de mettre tout son art dans ces niaiseries » (livre II, épigr. 86).

 

Ausone répond à ceux qui lui reprochent ses nugas difficiles, ses « niaiseries laborieuses ». Il leur cloue le bec.

Pax (suffit !), cette fin si abrupte que Scaliger admirait tant, dit dans sa brièveté la mort qui met un point final à la discussion, qui nous ferme la bouche. C'est le dernier mot -du poème et du recueil-, et Antiphile, avec ses cheveux défaits, semble vouloir se jeter sur le corps du défunt qui vient de rendre son dernier souffle. Antiphile, c'est la femme éplorée dans le rituel du deuil.

Faut-il y voir une métaphore de la rhétorique d’Ausone ? La contrainte mise en œuvre dans le Technopaegnion, qui repose sur la concaténation ou la liste de signifiants monosyllabiques, serait-elle du côté du deuil ? Quand la rhétorique classique, construite sur des rapports logiques, serait du côté de la levitas, d’une parole lisse, policée. Le deuil convoqué comme métaphore du texte à contraintes, c'est une idée qui traverse ce texte, mais faut-il la retenir ?

Faut-il y voir un plagiat par anticipation de La Disparition, le roman en lipogramme écrit (sans « e ») par Georges Perec en 1968 et publié en 1969 ?

N'oublions pas que le Technopaegnion comporte une variante: chaque monosyllabe de fin de vers est repris à l’identique au début du vers suivant, et le poème se clôt sur le monosyllabe qui commençait le premier vers du poème. Si le poème a une fin, la fin renvoie au début. Et s'il faut en déduire que la mort est là dès le début, qu'en venant au monde nous naissons à la mort, que c'est la vie mortelle ou mort vivante comme l'appelle Saint Augustin, on peut comprendre aussi que la mort n'est pas la fin mais le commencement : l'accès à l'éternité.

C'est peut-être aller loin. Ou brûler les étapes. Pour lors, reconnaissons que ces « jeux d'art » ne sont pas dépourvus de sens. Que ce ne sont pas les nugae qu'on dit et qu'ils disent. Ceux qui, comme Ausone, s'y adonnent avec tout le sérieux qu'il faut.

Quand on s'intéresse au palindrome (un technopaegnion parmi d'autres), on découvre qu'il n'est pas sans lien avec la magie antique. N'y aurait-il pas à chercher du côté du pythagorisme ? D'une tradition ésotérique dont Ausone serait l'héritier -et un des derniers avatars. Ce « jeu d'art » ne serait donc pas aussi gratuit qu'il y paraît. Il porterait, sinon la signature d'Ausone, du moins la marque de la brièveté et de l'hermétisme qui caractérisent le pythagorisme. Mais aussi le druidisme. N'oublions pas que les druides ont survécu à Tibère, à Claude, d'abord comme prêtres au grand temple d'Apollon.

« Tu étais de Bayeux, issu de druides si la renommée dit vrai : ta famille tirait son origine sacrée du temple de Belenus ; d'où vos noms : le tien, Patéra, qui, dans la langue des initiés, désigne les prêtres d'Apollon ; celui de ton frère et de ton père, qu'ils doivent à Phébus; et celui de ton fils, qui lui vient de Delphes. »

C'est ce que dit Ausone à Attius Patéra, rhéteur. Dans l'hommage qu'il rend à la « docte cohorte » des professeurs de Bordeaux.

Regardons le vieux Phoebicius: « prêtre de Belenus et qui n'en était pas plus riche ; lui qui avait dans ses ancêtres des druides d'Armorique (comme il aimait à croire), obtint, grâce à son fils, une chaire à Burdigala. »

Belenus, on le voit, ne nourrit plus ses prêtres, et les druides sont contraints de revêtir la toge. De quitter Autun pour Bordeaux, et, sans dévier « du droit chemin tracé par Pythagore », de se convertir à la grammaire, à la rhétorique. D'écrire des poèmes hermétiques. De s'adonner aux « jeux d'art ».

Voilà comment les traditions celtes, progressivement vulgarisées et sans doute déformées, mais aussi valorisées par la référence pythagoricienne, s'intègrent à la culture commune.

L'arbre généalogique d'Ausone comporte beaucoup d'arbres, des Arborius pour les hommes, des Dryadia pour les femmes. Dryadia est porté par trois membres de la famille, sa tante maternelle (de qui il reçut sa première éducation), sa sœur, et la fille de Megentira, la fille de sa sœur. Dryadia a l’apparence d’un nom latin ou grec, celui d'une nymphe liée aux arbres en général et plus particulièrement aux chênes. Mais sous ce nom, on devine aisément le druide -et aussi le chêne. Ce nom est un bardocucullus, et on voit tout de suite le barde sous son capuchon.

Ce qui prouve, semble-t-il, l'attachement de la famille d’Ausone, tant dans ses branches maternelles que paternelles, aux traditions celtiques. Et pourrait expliquer que sa mère, qui descend d’une famille déclassée d’Autun, capitale de la romanité en Gaule, ait accepté de se marier avec Julius Ausonius, un médecin de Bazas maîtrisant mal le latin mais parlant grec, comme tout médecin qui se respectait, et montrant surtout de l'intérêt pour la médecine des Gaulois.

Un intérêt que l'on retrouve chez Marcellus de Bordeaux (dit Empiricus), dans son traité De medicamentis . Qui emprunte à des écrits grecs et latins, mais aussi aux Gaulois, à leur langue dont il a recueilli, de la bouche des paysans, de précieux vestiges. Des formules à dire trois fois, en crachant à chaque mot, en se frottant la gorge ou bien l'oeil si c'est là que ça s'est logé. La chose dont on veut se débarrasser. Qu'on entend chasser de son œil ou expulser de sa gorge. Ces charmes fonctionnent merveilleusement bien, ajoute Marcellus de Bordeaux. Qui doit beaucoup à Julius Ausonius, et qui lui rend hommage.

Du gaulois tel qu'on le parlait (et qu'on n'écrivait pas, pour ne pas déplaire aux druides, pour ne pas enfreindre l'interdit), tel qu'on l'apprenait et le transmettait, la mémoire s'est peu à peu perdue. Ne nous parviennent que des souvenirs, gravés dans la pierre et en empruntant aux Grecs leur alphabet, puis aux Romains ; écrits dans l'argile avant cuisson ; dans le plomb quand on écrivait aux morts ou qu'on s'adressait aux divinités d'en bas.

Parce qu'il ne passe pas par l'écriture, le gaulois devient ainsi, en peu de temps, la langue de la magie. De la médecine selon Julius de Bazas ou Marcellus de Bordeaux. Des formules à dire trois fois en se frottant la gorge ou bien l'oeil et en crachant autant de fois. Des formules abracadabra.

 

Rappelons également, dans les Parentales, son «  aïeul maternel, Arborius, nom d'origine éduenne qui donne leur noblesse à nombre de familles dans la Gaule lyonnaise, chez les puissants Éduens, à Vienne et jusqu'aux Alpes. Mais la jalousie abattit notre maison et ruina son prestige. Mon aïeul et son père furent proscrits quand Victorinus ravit le trône, et que l'empire échut aux Tetricus. Il s'enfuit dans ces contrées où l'Adour s'élance vers la mer, où l'océan des Tarbelles mugit furieux, et. craignant que la Fortune ne le frappe encore, il lia sa vie à la pauvre Aemilia. Alors un peu d'argent gagné à grand'peine soulagea sa détresse, sans lui apporter l'opulence. Tu connaissais les nombres célestes, et les astres arbitres de nos destinées ; mais tu pratiquais cette science en secret. Tu n'ignorais pas mon avenir, tu l'avais tracé sur des tablettes scellées, et tu ne le révélas jamais : mais la curiosité d'une mère sut découvrir ce que l'aïeul, prudent, cachait avec tant de soin. »

 

Les druides, comme les Pythagoriciens, ont l'habitude de crypter leur message. Ils savent comment le faire passer, sous quels déguisements.

 

Voici maintenant la lettre d'Ausone au proconsul Pacatus :

« Je t’envoie mon Technopaegnion, d'une stérile oisiveté l'inutile ouvrage. Ce sont des petits vers qui commencent par des monosyllabes et qui se terminent par des monosyllabes. Mais à cette difficulté il s'en ajoute une autre : le monosyllabe qui est à la fin d'un vers doit aussi figurer au début du suivant. Tu peux donc dire : ''Que de temps perdu ! Que de peine ! '' Oui, une vaine besogne et qui m'a coûté: c’est bref, et interminable; décousu, et tout est lié ; quelque chose, autant dire rien. J’ai travaillé pourtant à y mettre un peu d’histoire, ou de philosophie : car, dans l'obligation où j'étais de respecter les contraintes, j'ai sacrifié les grâces de la poésie ou de la rhétorique. En somme, il n’y a pas là de quoi susciter l'admiration; il y aurait plutôt, en changeant quelques lettres, de quoi inspirer la commisération. Et empêcher l'émulation. Si tu descendais jusque-là, tu trouverais plus de dégoût à gâcher ainsi ton esprit et ton éloquence, que de plaisir à m'imiter. Adieu. »


 

« Vie des hommes, fragile, que nourrit, conduit, détruit le sort

Sort incertain et toujours vacillant que caresse le flatteur espoir

Espoir qui n’a pas d'âge, pas de limite, que la mort

Mort avide que plonge dans ses sombres enfers la nuit

Nuit qui à son tour s’effacera devant la lumière dorée du jour

Jour, présent des dieux, et que précède le soleil

Soleil qui a surpris Vénus et le dieu des armes Mars

Mars qui n’eut pas de père et adoré en Thrace, par son peuple

Peuple sans frein, qui du crime où il se jette fait un droit

Droit d’immoler des hommes: c'est chez eux l’atroce usage

Usage atroce d'un peuple farouche qui n'obéit à aucune loi

Loi qui fait passer le pouvoir de la nature à la justice

Justice, née de la piété des hommes; fille de la divine intelligence

Intelligence qui, s'il le mérite, de la pensée du Ciel inonde le cœur

Cœur vivant, à l'image du monde, vigueur de l'âme et force

Force, elle manque ici, car ce n'est qu'un jeu, autant dire rien.»

 

Res est le premier mot du poème, et c'est le dernier. Selon le même principe qui fait que le monosyllabe qui termine un vers se retrouve au début du suivant.

Res que nous pourrions traduire au début -au début du premier vers- par « affaires », ou encore « vie », pour montrer qu'elle est chose fragile, qu'elle ne tient qu'à un fil, que le sort des hommes est entre les mains des Parques (d'où le rythme ternaire : alit, et regit et perimit), Res à la fin -à la fin du dernier vers- prend le sens de « rien ».

« Rien » qui vient effectivement de res (rem à l'accusatif) et qui signifie d'abord « quelque chose ». Et puis « rien ». Comme dans ce poème où la vie à la fin montre son vrai visage, le néant qu'elle est. Où le jeu -ce « jeu d'art »- révèle la vanité de toutes les entreprises humaines.

Comme il le présente à Pacatus: «quelque chose, autant dire rien ».

C'est ce que montrait déjà le premier vers, avec ces Destins qui vont par trois et rythment notre existence. En fixent les limites et en règlent le cours.

Nous connaissons la fin -le fin mot de l'histoire-, et pourtant nous jouons le jeu. Nous nous précipitons pour jouer. Nous jouons de toutes nos forces. Et nous quittons la partie à regret.

Pour nous, elle n'est jamais terminée. Elle ne fait que commencer. Elle n'en finira jamais de commencer.

 

Voilà un texte qui invite à la lecture. À une lecture en boustrophédon. Le premier vers, par exemple, se lit de droite à gauche. Le second de gauche à droite. Peut-être faut-il chercher des mots-clés. Chercher la séquence cachée. Chercher comment la lire. Dans quel sens. Chercher l'acrostiche. La signature du poète. Les signes dans le ciel comme sur la terre. Sur la page. Rendre le monde lisible. Le rendre à sa lisibilité.

 

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